7.33. La lumière Nuit

A la Machine du Moulin Rouge, en ce jour historique du 26 avril 2013, décrété Journée Nationale des Asexuels, la djette Rag, fondatrice des Barbieturix, s’est imposée face un parterre en liesse de plusieurs centaines de personnes à l’orientation sexuelle majoritairement homosexuelle et lesbienne et a tenu à faire un discours, non pour fêter le triomphe de l’asexualité, ni pour faire son coming-out de a – ce qui eût été incroyablement révolutionnaire – ni non plus pour fêter son anniversaire et s’offrir enfin la grande boum géante dont elle rêvait depuis ses 15 ans, mais bien pour partager la joie de l’adoption, ce dernier mercredi 23 avril, de la loi autorisant le mariage pour tous. Elle a déclenché le canon et des milliers de paillettes dorées se sont répandues sur la foule. C’était la Spring édition de la Wet For Me, la grande célébration de la révolution des moeurs françaises. Cuco a hélas manqué ce début, ne pouvant arriver qu’au milieu de la nuit.

J’ai aperçu de loin une belle fille un peu garçonne, habillée tout en blanc, nonchalamment accoudée près du bar, elle regardait le dancefloor et portait avec élégance une tenue de sport qui n’était pas sans rappeler la mode gymnaste des années trente. Vêtue d’un simple t-shirt et d’un petit short blanc, cette jeune mariée sans talons  semblait s’être échappée du Jardin des Finzi Contini, c’était Lubna Lubitsh qui m’a fait un peu plus tard revivre le début de la soirée manquée, lorsque nous nous sommes croisées sur le dancefloor.

Fêter, on peut le faire, et on ne s’en prive d’ailleurs pas depuis quelques jours à Paris, pourtant, ne soyons pas dupes, ce pour tous est un mensonge, car ni la loi ni l’Etat, ni le monde ne sont prêts à accueillir le mariage des trans, ou autres intersexués, ni non plus prêts à célébrer le mariage avec un sans papier, en l’autorisant à sortir ainsi de sa clandestinité qui parfois existe, comme on le sait mais comme on l’oublie surtout, depuis plus 10 ans. Au contraire, l’appareil répressif étatique traque et stigmatise l’anormal et l’illégal jusqu’à l’invisibiliser, voire même le supprimer dans le cas du sans papier, puisqu’avec l’institution du délit de mariage blanc, la chasse aux sorcières est ouverte depuis quelques années en France, réouvrant la pratique de la délation. Ajouter aussi que malgré cette révolution accomplie, l’assignation à l’orientation sexuelle binaire, comme la différence des sexes restent la norme et le fondement non inébranlables, mais bien indéracinables, de la société. Ses clercs se débrouillent pour sauver le fondement patriarcal et hétérosexuel des unions et des filiations, en même temps qu’ils en acceptent, ou concèdent, l’inévitable transformation ou évolution. Ne tente-t-on pas de faire inscrire dans la loi la différence biologique des sexes ?  D’ailleurs, et fort heureusement, les collectifs Gouines comme un camion, Oui oui oui, Osez le féminisme, tous rassemblés dimanche dernier place de la Bastille ne versaient pas dans la satisfaction, mais avaient plutôt tendance à maintenir un cap critique et militant radical.

A la Machine, l’heure n’était pas à théoriser sur la question de genre ou les insuffisances des changements, mais bien à fêter une révolution. Quand je suis arrivé, j’ai regardé comme à mon habitude ce paysage nocturne en liesse. j’étais décalée, sans doute le suis-je toujours, mais là je le sentais. Mais il n’y avait dans cette séparation rien de douloureux, simplement le constat que ça se jouait sans moi, et que ça se jouerait sûrement sans moi ce soir là. Je me trompais et c’est heureux, rétrospectivement, de découvrir que l’on s’est trompé. J’ai regardé Lauren Flax derrière ses platines, regardé Chill O prendre ses photos, tourner autour des platines, sauter d’un coin à l’autre. En bas, j’ai croisé Léonie Pernet qui s’en allait, Régina Demina, rencontrée l’avant-veille à l’occasion d’un after Chill O Cuco, Axelle Lavaivre Roch revenue d’Argentine, et Jasmin De Nimbocatin qui avait vraiment la classe. Le port droit, elle avait revêtu pour l’occasion une salopette, une chemise blanche et un petit nœud papillon, elle arborait fièrement sa mèche et m’a semblé être un parfait petit mari, mais il ne m’a pas demandé en mariage, je pense qu’il hésite encore entre Cuca et Cuco. Je me suis d’ailleurs présenté spontanément aujourd’hui à un casting de jumeaux « charismatiques », mais ma candidature n’a pas été prise au sérieux. De toute façon, je suis déjà marié, la cérémonie a eu lieu très confidentiellement le mardi 23 avril au Silencio, j’ai accepté spontanément la demande en mariage de l’irrésistible Léa Lee, soir de grande émotion puisque Léonie Pernet y donnait son premier concert privé, avant de jouer à la Cigalle. Le concert était très beau, le récit de la soirée du Silencio arrive, j’attends les photos interdites. Bref, Jasmin de Nimbocatin porte plus que jamais sa particule, il est resté de marbre toute la soirée, même au plus fort des dérapages sur scène, et tel l’élégant garde du corps d’amis déchirés et dépravés, il cultivait un détachement certain et arborait un air bienveillant.

Je me suis promené, partout les gens dansaient et semblaient heureux. J’étais bienheureux moi aussi de retrouver Tatie Jones et ses amis, nous n’avons pas parlé de Wagner et de Nietzsche comme elle l’avait initialement proposé, elle n’en était plus capable, il était déjà très tard, et de Wagner, d’ailleurs, que dire à part reprendre le trait d’esprit de Woody Allen « Quand j’écoute Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne » . C ‘est sans doute mon ignorance qui me fait écrire cela, c’est pour ça que j’avais envie qu’elle m’en parle.

J’ai croisé sur mon chemin de belles personnes qui venaient à ma rencontre et risquaient à chaque fois quelque chose. Elise, Sofia, Louise, Sofia encore, Borja le beau qui m’appelle la pirata, Lucie Keyser, avec laquelle j’ai longuement dansé, des inconnues et des personnes aimées, dont le souvenir du nom s’est parfois enfui et dissipé avec le blanchiment final. Bien sûr c’est ce petit moment de risque que Cuco cherche à ressentir, à produire, à insuffler, en lui en l’autre et avec  l’autre, car ce n’est que de ce sentiment de danger que l’on se ressaisit du sens du réel. Je suis finalement tombée sur Lauren Flax qui avait fini son set et s’était rapprochée du bar, nous avons discuté et nous nous sommes forcément plues. Chill O nous a surprises et épinglées, côté weird and queer.

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Sur ce, Caroline De Bonton est arrivée avec son amoureuse Louise, elle m’a dit ça fait vraiment longtemps qu’on ne t’a pas vu et puis ce furent les retrouvailles avec Hélène Jennox et son amie Anna, ça fait vraiment longtemps c’est ce qu’elle m’a dit aussi. Et puis le Batofar était un peu là aussi, surtout la Currywurst, avec Alice et  Julie Palmieri, et Audrey Saint Pé

Le set de Lauren Flax était incroyable , elle était accompagnée sur scène de la belle Mila Aragon qui, joueuse, aime se drag queener (Voir mon récit du 2 octobre 2012, Gender queer and lesbians performances à La Machine du Moulin Rouge) et danser en exhibant son corps presque entièrement tatoué, elle est d’ailleurs venue me chercher très gentiment plus tard pour le set de Ena Lind, et c’est comme ça que je me suis retrouvée encore une fois, grâce à Mila, sur la scène de la Machine, avec Marie Million, Julio Tyrannio, Johanna Depute, Lauren Flax et Ena Lind. Sally Zemour déambulait sur la scène un peu perdue et un peu drunk, les seins emperlés, vêtue d’un simple collant déchiré et d’un soutien-gorge de perles.  Au petit matin sur la banquette des backstages, Sally assise aux côtés de Lubna Lubitsch, s’est lancée dans une interminable diatribe, comme elle sait le faire, sur les filles,  Lubna Lubitsh l’écoutait l’air placide, comme une grande soeur légèrement blasée et attendrie en même temps, elle a fini par soupirer. Sur ce, Olivia (OVDV) est arrivée, nous avons parlé de lumière, d’éclairage, de voyages, de vie bien remplie, Cuco aime qu’on lui parle de ces vies réelles sur le dancefloor, qui lui apparaissent alors tout à coup comme surrréelles, ou hyperréelles. Elle m’a dit que ça faisait longtemps, je lui ai fait remarquer que pas tant que ça. Lubna, cruelle, a ajouté que sans doute elle disait cela parce qu’elle n’avait pas lu le dernier post de Cuco ? Oui, en effet, elle ne l’avait pas lu.

Cette soirée s’est finie comme il se doit au petit matin dans les backstages. J’ai croisé Rag qui m’a dit Ah Thomas Cuca ! C’est un peu tard pour arriver, mais j’étais là depuis si longtemps. A ses côtés, Jordan baker et Lubna Lubitsch. Suis partie rejoindre les autres tout au bout des loges, elles étaient toutes assises, fatiguées et quelque peu ivres, même un peu plus que cela pour certaines, j’ai découvert le très beau tatouage de Julio Tyrannio, un sportif très bien dessiné, la silhouette fine, le trait stylisé, réalisé par Alix, sur les cuisses de jeune homme de Julio Tyrannio qui porte presque toujours des bermudas moulants. Alors que la soirée se finissait, l’heure était aux retrouvailles et aux effusions sans larmes. Dans la petite loge sulfureuse de Mila Aragon et Johana Depute, Cuco s’est installé sur le canapé, où l’adorable Hélène Jennox est venue le retrouver. Elle m’a parlé de sa carrière naissante de djette Jennox. M’a avoué qu’ils pensaient qu’on ne me verrait plus, je n’ai pas bien compris pourquoi, car j’étais quand même là à la dernière Wet For Me du 8 mars. Mais nous avons décidé de nous rattraper et échafaudé des plans d’aventures tous plus incroyables les uns que les autres. Celui qui me fait rêver, c’est celui d’une party sur le port de Concarneau, où dans un cadre vacancier, nous nous retrouverions pour danser toutes ensemble, les pieds dans l’eau, au Bounty Club, il faudrait que Cuco s’invente pour l’occasion une tenue d’été, je vais d’ores et déjà y réfléchir, quoique cette tenue de latex puisse aussi me servir de combinaison de plongée et même me permettre de rester plus longtemps que les autres dans l’eau fraîche de l’atlantique.  L’autre projet est que Cuco s’empare de l’Ankou, pour le revisiter. Ce personnage de la mort qui rôde mériterait d’être retraversé. Bien sûr cela deviendrait alors l’Ancuco et ça transfigurerait le rapport à la mort. Olivia Van Der Vinck s’est jetée sur nous et s’est allongée sur mes genoux, c’est alors que nous avons conçu le projet farfelu de partir ensemble à Bruxelles en voiture. Olivia était belle, elle m’a semblé incroyablement vivante, nous étions tout simplement heureuses de nous retrouver à cette Wet For Me.

Je n’arrivais pas à partir, mais quand, épuisée, je suis enfin sortie de la Machine encapuchonné dans mon manteau pour qu’on ne me voit pas, j’ai malheureusement croisé un garçon ivre qui ne voulait plus me laisser partir. Il trouvait ça incroyable et ne cessait de me demander si j’allais faire un casse parce que lui quand il en faisait, il mettait un masque. Et puis il a pris sa voix mielleuse pour me dire d’enlever mon masque, la dernière étape a consisté a essayer de me déstabiliser en supposant que j’avais le visage ravagé et brûlé, comme celui d’un ami disait-il, comme si je n’allais pas résister à la tentation de lui prouver que non. Tout cela était très pénible, j’ai réussi à le repousser sans violence.

En haut de la rue Lepic, les lampadaires se sont éteints d’un seul coup et tous en même temps. Soudain parce qu’il faisait jour, il a fait nuit. Sans la lumière articifielle, de nouveau la rue s’est trouvée plongée dans la pénombre, j’ai pu enfin voir que le jour se levait. Le refrain de Téléphone m’est revenue à ce moment là : le jour s’est levé / Sur une étrange idée / Je crois que j’ai rêvé / Que ce soir je mourrais. Evidemment, je me suis sentie quelque peu mélancolique. J’ai écouté la suite de la chanson qui n’est qu’une invitation à aimer. Le jour s’est levé / Plein de perplexité / Si ce n’était pas un rêve / Qu’il faille s’en aller / S ‘en aller / Comme le jour avançait / En moi je pensais / Si ce n’était pas un rêve / J’ai tout à aimer / Le jour s’est levé / Sur cette étrange idée / La vie n’est qu’une journée / Et la mort qu’une nuit / La vie n’est ajournée / Que si la mort lui nuit

Cuco a connu le 4.33 avec la panne chez Moune lors de la Corps Versus Machine en janvier 2012, ce dernier matin c’est le 7.33 qui s’est imposé. Quand je suis rentrée, une mystérieuse coïncidence est survenue. A 7h33, avec Chill O nous nous sommes envoyées toutes deux un message, je recevais cette très belle photo prise en fin de soirée  sur le plateau de la Machine, où Mila Aragon m’a entraîné avec Marie Million et Ina Lind qui mixe.

Cuco & Marie Million & Ina Lind
Cuco & Marie Million & Ina Lind

Il y a tout dans cette photo : la scène encombrée de détritus, comme le sol d’un appartement après une fête, l’atmosphère mystico-surréelle de l’aube à cause du suréclairage, cette nuée blanche qui nous enveloppe, comme si on assistait à un blanchiment progressif entraînant la disparition inéluctable et mystagorique de toutes choses, même le visage de Ena Lind. Les petites extases de la nuit et du dancefloor…

Une suite à la question récurrente de la disparition, posée par l’existence même de Cuco, mais aussi par les photos de Cuco by Chill O. Comme s’il devait y avoir une suite de l’expérience vécue au Batofar et de cette photographie prise en janvier lors de la dernière CurryWurst. Depuis, j’ai découvert les autres photos de ce moment de grâce et de danse aux rythmes de Ina Lind, avec Léala-Rain débarquée d’Angleterre pour l’occasion, Marie Million, Jasmin de Nimbocatin, Julio Tyrannio, Johana Depute, Mila Aragon, et l’incroyable Lauren Flax, revenue sur scène après son mix. J’aime cette série car elle magnifie le monde de la night, en révélant sa dimension onirique. Il n’y a plus aucun visage, mais un espace-temps où nous sommes tous et toutes des créatures de la nuit aux prises avec un désir obscur. Dans cette communion, nous formons une étrange communauté, comme si toutes nous étions embarquées dans une bataille à mener, contre le jour et la nuit, qui tous deux s’enfuient inéluctablement. 7.33. La lumière Nuit.

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

2 commentaires sur « 7.33. La lumière Nuit »

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