Le jour où le film sortira, qui sait ce qu’on sera devenus ?

C’était le dernier jour de mai, Cuco n’était pas sorti depuis longtemps à Paris, et pour une fois il n’était pas trop tard quand il prit la route car le chemin était long jusqu’au Trabendo. Il fallait traverser la ville, longer le canal depuis Stalingrad, dépasser le pont de Flandres, jusqu’à arriver aux portes du Parc de la Villette. Comme Cuco n’aime pas marcher seul trop longtemps, et comme il lui est parfois difficile de trouver un taxi facilement, il décida ce soir là de venir à vélo. Il emprunta un velib abandonné qu’il trouva sur son chemin, non loin du métro Jaurès. Il voulait arriver au moins pour le set de Planningtorock et Roxxymore, ou avant la fin de leur live. Depuis longtemps, Cuco s’intéresse naturellement à Janine Rostron, à cause de son masque, mais aussi en raison de son travail transgenre sur la voix. Il se souvient avoir dansé avec elle, enfin derrière elle sur scène, le jour où elle mixait à la Bellevilloise au printemps 2013, pour la soirée Les femmes s’en mêlent, où Axelle Roch mixait elle aussi. C’est animé d’un sentiment fraternel qu’il enfourcha fougueusement son vélo, il bruinait doucement, comme en hiver en Bretagne, c’était agréable de rouler dans la nuit sous cette pluie fine et tiède illuminée par intermittence par les lumières de la ville. Tatie lui avait réservé une place, c’était un piratage de place. Comme Cuco aime à se cacher, il était heureux de pouvoir se glisser discrètement entre les allées, et surtout, de trouver, non loin du Trabendo, sous les jolis escaliers qui ressemblent à des passerelles, des cachettes où dissimuler son vélo et s’apprêter un peu. Cuco entendait les rumeurs de la fête et voyait passer de petits groupes au-dessus de sa tête et jouissait, comme les enfants dissimulés au nez des adultes, d’être au milieu du monde, sans être vu. Il se lança, traversa les passerelles au milieu des arbres et emprunta le grand escalier qui menait à l’entrée. Voilà. J’y étais. Malheureusement, le plan élaboré par Tatie n’a pas marché. Mon billet qui portait le nom de Flavie Sorcière, on aurait dû se méfier, avait déjà été utilisé une heure avant et je n’avais bêtement pas pris assez d’argent pour payer l’entrée. Et comme Cuco n’a malheureusement ni passeport, ni carte d’identité, ni carte bleue, quand il demanda à parler à Tatie ou à Yoann, les personnes de l’entrée lui dirent qu’elles ne connaissaient pas ces personnes. Cuco tenta une dernière stratégie, il déclara qu’ils se connaissaient bien, les deux venaient de Paimpol, ça aurait pu être un mot de passe, mais ça n’a pas marché non plus. Cuco le sait, le pirate se fait souvent pirater, et Tatie s’est fait avoir par la sorcière Flavie. Alors Cuco est reparti dans la nuit, sous la bruine, c’était paraît-il une nuit extraordinaire d’étoiles filantes. Mais la couche épaisse de nuages empêchait de les voir. Il fait toujours nuit, sinon on n’aurait pas besoin de lumière. C’est cette phrase qui lui revint et qui guide souvent Cuco, c’est celle qu’il a retrouvée le samedi suivant….Contrairement à certains ou certaines qui se plaignent que le Social Club est en fait « l’asocial club », Cuco est toujours incroyablement bien reçu là-bas. Et force est de constater que les stéréotypes ont presque toujours été une belle surprise. Cette soirée a ressemblé à un bon morceau de jazz, c’est absurde de dire ça puisqu’on y passe de la techno, mais pourtant le tempo de la soirée était bien proche de l’esprit de jazz, une forme d’art de l’improvisation et du lien commun, où tous les éléments et les êtres s’agençaient aisément, où tout semblait coordonné entre chaque chose pour que tout s’enchaîne sans accrocs. Cuco était heureux de retrouver du monde qu’il n’avait pas vu depuis très longtemps. Naïla Guiguet était douce et discrète, comme souvent, AZF professionnelle et rock’n roll : de la scène, elle me lança un bracelet que j’attrapai au vol. Je passai ainsi ma soirée à aller et venir de la salle à la scène aux backstages, dansant et déambulant aussi librement que joyeusement aux rythmes de Bambounou et de Juan Atkins. On m’a dit que Sally officiait derrière le bar, malheureusement, nous ne nous sommes même pas vus. Dans la salle, Cuco a eu la joie de danser avec Chill Okubo qu’il n’avait pas vue depuis plusieurs mois, depuis notre incroyable rdv au château de Versaille en octobre 2013. Et puis il y avait aussi Andrès Medrano qu’il n’avait pas vu depuis la Culottée au Divan du monde. Il était là avec son amoureux, et nous avons beaucoup dansé. Heureusement qu’il y avait ces belles personnes car d’autres, beaucoup moins respectueuses, s’approchaient dangereusement de moi pour m’enlever mon masque. Dans les backstages, Jeremy Ghinzu Boulanger errait en se plaignant d’avoir perdu 70 euros. Il demandait à qui voulait bien l’entendre si on n’avait pas trouvé cet argent. Cuco lui suggéra qu’il avait dû acheter de la drogue avec et oublié entretemps. Mon hypothèse ne fut pas du tout confirmée par Jeremy qui continua de chercher cet argent avec un air contrarié, en demandant à toutes les personnes qu’il croisait s’ils n’avait pas trouvé 70 euros.  Cuco retrouva aussi Stéphane Moshé avec qui il évoqua ses dernières virées, et surtout, notre dernière virée commune, dont la dernière sous la neige sur les Champs Elysés, le soir de la Flash Cocotte à l’Espace Cardin. Le film est en stand by. Le jour où tout ça sortira, qui sait ce qu’on sera tous devenus ? C’est un peu ce que demanda Stéphane à Cuco, presque mélancolique. Oui qui sait ce qu’on sera tous devenus ? Qui sait ce que nous deviendrons ? Cuco ne pensait pas d’ailleurs vivre si longtemps, maintenant au contraire, après avoir expérimenté la nuit berlinoise et le Berghain où Cuco a navigué comme un poisson dans l’eau, il se voit bien vivre plusieurs vies dans plusieurs pays. Et puis Stéphane me présenta un garçon charmant, Kenny, qui me regardait avec l’air curieux mais bienveillant. Il m’expliqua qu’il avait un blog où il se travestissait. Comme Cuco ne se pense pas comme un travesti et qu’il n’a d’ailleurs qu’une seule tenue, il était curieux de découvrir cette activité permanente de transformation. C’est chose faite. Voilà le lien : http://thekennydunkan.blogspot.fr/?view=classic,  j’aime sa façon de parodier la fétichisation du corps et le narcissisme contemporains, en particulier dans le milieu de la mode. En se transformant, en disparaissant littéralement sous une montagne d’objets et d’accessoires, dont il cite en-dessous méticuleusement la marque, Kenny met en crise à sa manière non seulement le marché qui produit la fétichisation de masse du corps humain, mais aussi le narcissisme outrancier où se complaisent la plupart des modèles et des usagers de ce monde qu’il est coutumier de nommer un peu facilement des fashion victims. Cuco aime ce genre de critique où l’humour l’emporte sur tout autre style déclaratif. En disparaissant, en se réinventant, en mettant en scène ces disparitions, nous tentons modestement de perforer le système de l’ego et du marché, oui, Cuco a toujours cru en ces petites et discrètes subversions de l’ordre du monde.

Cette question identitaire s’est poursuivie avec Chärly Nelly Adäms. Charly fait partie des belles personnes qui m’ont accueilli généreusement quand je suis apparu. Ce soir là, la belle Chärly m’a présenté son bel amoureux, et puis on a très vite effectivement parlé d’identité. Nous avons convenu de l’existence entre nous d’une évidente fraternité transgenre, j’apprécie d’ailleurs beaucoup la capacité de Chärly à pouvoir la penser, car il existe parfois dans les approches de la transidentité une forme de sectarisme stigmatisant. Puis Chärly m’a expliqué qu’il/elle était en transition, je lui ai alors demandé si elle voulait aller jusqu’à changer de sexe, elle a répondu que oui, et par ailleurs, au cours de notre conversation, elle m’a confié qu’elle croyait que Cuco était en fait un garçon. J’étais touché et aussi surpris de découvrir cet attachement au sexe biologique et à la dimension organique, car ce qu’elle met magnifiquement en scène est davantage le trouble dans le genre et la transidentité, alors cette fois encore, car c’est une question pour moi très récurrente, je me demande pourquoi, lorsqu’on est transgenre, aller nécessairement jusqu’à la transformation organique ? C’est comme si la vérité de la transidentité s’exprimait nécessairement pleinement avec le changement de sexe. Bien sûr, cette question, je me la pose toujours, d’abord pour moi-même, mais aussi avec tous les transgenres et transexuels que je rencontre, car il existe une myriade de positionnements distincts mais j’ai pu constater ces deux dernières années que même les personnes se revendiquant de la transidentité ont parfois du mal à accepter une non assignation genrée, comme si cette troisième voie, comme si ce « ni ni » ou ce neutre semblait bien impossible à considérer en définitive, comme si le devenir garçon ou le devenir fille reprenait le dessus. Mais peut-être qu’en effet il faut pouvoir d’abord nommer et penser cette inscription biologique originaire pour en montrer la non pertinence ou la fausseté ? Peut-être faut-il d’abord pouvoir penser et nommer un « être fille » ou un « être garçon » pour défaire ensuite cette inscription et la construction genrée qui s’en suit ? Cuco Cuca a toujours mis en scène un autre scénario, et restera inscrit dans cette aventure de transmutation passagère, sans choix genré : je ne suis ni homme ni femme et force est de constater que depuis le début, et à chaque sortie, cette indétermination choisie suscite la question en retour et en face, du choix qu’il faudrait faire, comme si ce choix transgenre, par-delà féminin-masculin, était en vérité intenable et inacceptable. Ce qui n’est évidemment pas le cas avec Chärly, simplement, notre discussion a  eu le don de re-soulever toutes ces questions. Malgré l’évolution socio-culturelle, les efforts des mouvements LGBTQI, la popularisation des questions queer, ce troisième genre, que certains appellent parfois aussi le neutre, ce par-delà féminin-masculin est bien un espace d’indétermination, temporaire ou définitif, difficile à penser et à accepter, qui fait pourtant écho à la condition commune, car en vérité, nul n’échappe à cette indétermination et à ce trouble dans le genre, quelle que soit son orientation sexuelle. On le sait, même l’hétérosexualité est une construction. Bref, cette stéréotype porte bien son nom, elle s’est transformée dans le backstage, et rétrospectivement ici, en une fucking gender discussion. Merci Stéphane, merci Kenny, merci Chärly. Avec Jo Needle et Chärly Nelly Adäms, nous avons fini par sortir et danser ensemble sur scène; Merveilleuse Charlÿ, qui s’est fait tatouer cette phrase que Cuco aime tant : « Oh la nuit c’est mon monde, c’est la nuit qui est flatteuse, dans la nuit, pas de contrôle, je vis dans la forêt de mon rêve, je vis parmi les créatures de la nuit, je dois croire en quelque chose, alors je me persuade de croire que la nuit ne finira jamais ».10374006_10152445077475409_200885378143873208_n

 

 

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :