Extension du bord des mondes

I Boulevard Barbès

Le 30 avril 2015, alors que Cuco marchait le long du Boulevard Barbès en début de soirée avec sa couronne de printemps exhalant un parfum de lilas et de muguet, un homme a crié : Hé la reine ! La reine ! Un autre : Reine de quoi ? Comme Cuco marchait au milieu des éboueurs, un autre a crié : Reine des poubelles ! Ce titre a beaucoup plu à Cuco, il s’est soudain vu propulsé chef de la révolution des éboueurs de la Ville de Paris, seigneur des porcheries – titre éponyme du roman de Tristan Egolf retraçant la révolte des éboueurs dans une petite ville de province américaine – marchant en tête d’un gigantesque convoi de camions poubelle et derrière, des centaines d’éboueurs poussant les engins, balançant les sacs verts ou jaunes sur les cars de CRS qui stationnent au métro Château Rouge.

II Chez Marie Milon

Le rendez-vous, c’est chez Marie Milon. Elle enfile son armure, une magnifique sculpture qu’elle a réalisée sur mesure pour son buste et son visage et qu’elle n’a encore jamais portée dans l’espace public, ça fait longtemps qu’il était prévu que nous fassions une marche ensemble, elle devait à l’époque me raconter son voyage en Inde dans les rues de Paris, mais le temps a filé, l’armure a rouillé, les cheveux de Marie ont poussé, un taxi arrive dans quelques minutes et alors que nous attendons dans la rue des Poissonniers, deux garçons nous demandent avec insistance pourquoi. Pourquoi cette tenue ? Pourquoi ce choix ? Nous allons simplement nous promener. C’est ce que Cuco répond aux deux inconnus et c’est ce qu’il répond la plupart du temps aux inconnus. Marie demande à Cuco s’il lui arrive de répondre que c’est une performance. Non Cuco ne répond jamais qu’il s’agit d’une performance car ce n’est pas tout à fait ça et puis surtout si on répond cela, le trouble n’a pas lieu, l’espace de question et de rencontre du quotidien et de l’étrange ne s’ouvre pas, l’interstice, le mouvement à  la lisière se referment et s’auto-détruisent. Nous montons dans un taxi Uber, le chauffeur ne me voit pas, d’abord il ne parle qu’à Marie, quand enfin il m’aperçoit il demande : mais qu’est-ce qui est monté dans ma voiture !? Il n’a pas peur, il est joyeux et fier de nous avoir dans sa voiture, il dit même qu’il est heureux d’avoir été le plus proche de notre quartier pour que ça soit lui qui nous conduise. Il pense qu’il est chanceux, il a l’air  de croire que nous sommes des porte-bonheur. Quand il propose d’écouter la radio, Marie demande Radio Orient, il est encore plus heureux car c’est précisément ce qu’il écoute. Il est tellement surpris qu’il lui dit : Radio Orient c’est arabe tu sais ! Le voyage sera comme ça, une synergie douce, avec l’évidence d’être là.

III Dans le taxi Uber

Marie me parle de révolution et de dissolution de la révolution à cause de la croyance qu’individuellement on change quelque chose. Oui, c’est ainsi que nos forces se dissolvent, c’est l’effet du libéralisme qui nous a tous endormis depuis des décennies et semblables aux poissons qui survivent aujourd’hui dans les eaux polluées nous asphyxions inexorablement. Marie me parle de La chinoise le film que Godard a réalisé en 1967 sur la révolution. Jusqu’où la logique de la terreur est-elle défendable ? A la jeune femme qui est prête à assassiner un professeur bourgeois, Jeanson qui joue son propre rôle répond qu’elle est dans l’impasse, une voie sans issue. Et ce soir ? Qu’allons-nous faire ? Continuer une petite révolution inoffensive à notre façon ? Marie a envie de faire de l’art social, Cuco veut pirater l’exposition Le bord des mondes car elle a pour enjeu d’explorer la dimension intersticielle, à la lisière de l’art et de la création et comme Cuco se tient en permanence dans cette zone d’interstice, bousculant la frontière de l’art et du non art, on peut même dire que c’est consubstantiel à son identité, alors il se dit que peut-être ce soir ce sera un peu comme le moment magique de piratage de Soup no soup, l’exposition de Rirkrit Tiravanija au Grand Palais visitée en avril 2012. Cuco pressent qu’il y a une place dans cette exposition pour lui et pour Marie qui est comme une sculpture vivante, un petit chevalier de 2015, mais pour ça il faut évidemment pouvoir y accéder et se faire accepter comme visiteur….

IV L’entrée au Palais de Tokyo

Quand nous arrivons au Palais de Tokyo ça se gâte tout de suite. Trois gardiens se précipitent vers nous, l’un me demande d’enlever mon masque – avec le plan Vigipirate les consignes sont encore plus sévères, pas question de laisser passer quelqu’un sans voir son visage – l’autre passe sur Marie le détecteur de métaux permettant de découvrir le port d’une arme éventuelle et évidemment, sur l’armure ça sonne, d’ailleurs ils rient car ça sonne partout. C’est un drôle de moment de chaos, tout ça dans la bonne humeur, et puis, retournement ! Alors qu’un des gardiens commence à nous refouler, son chef prend étonnamment la décision de nous laisser passer ! C’est notre ange gardien. Toute notre visite se passera sous le signe des gardiens du Musée transformés en anges gardiens pour nous.

V La visite du bord des mondes

Quand Marie enfile son casque dans l’escalier qui descend au sous-sol, elle perd la vue et Cuco devient son guide et audio-descripteur. Nous commençons par visiter l’exposition des sculptures en équilibre de Bridget Polk faites de parpaings et de gros cailloux. Cuco décrit à Marie. Il lui dit que c’est comme le monde d’aujourd’hui, un grand chaos avec des petites constructions fragiles et isolées en équilibre  éphémère qui tiennent debout on ne sait même pas comment. C’est un équilibre basé sur la confiance et la patience, témoignant de l’art de saisir non pas le kairos par les cheveux mais le petit creux ou la petite aspérité où se tenir provisoirement, en admettant qu’il faudra sans cesse recommencer. Alors que nous regardons cela, les autres visiteurs nous regardent, et très vite ils nous prennent en photo, et puis un gardien nous regarde et nous demande si on fait une performance. Cuco répond que non, nous visitons l’exposition tout simplement. Il a l’air stupéfait de voir nos billets, interloqué que nous ayons eu le droit d’entrer, il hésite mais finalement il est admiratif, ça lui plaît, nous discutons de l’installation de sculptures, il nous dit que la sculptrice vient tous les jours puisque ça tombe, il ajoute qu’elle a failli venir demain 1er mai. Plusieurs visiteurs veulent nous prendre en photo avec le gardien, du coup, nous discutons encore avec lui, il nous dit qu’il s’appelle Bassa Shazee. Il veut lui aussi être pris en photos avec nous.

IMG_0001Puis nous traversons Topography of Tears de Rose-Lynn Fisher qui a étudié plus d’une centaine de larmes, les siennes et celles de proches, au moyen d’un microscope optique. Elle est spécialisée en macro et micro-photographie.  Cuco dit à Marie que c’est comme la théorie du macrocosme et le microcosme de la Renaissance, nous sommes une partie de l’Univers mais nous contenons aussi l’univers en nous, ainsi chaque larme semble être un bout de terrain, un assemblage minéral, c’est une sorte de géologie des sentiments.

Nous allons ensuite écouter la langue des oiseaux, le kus dili, que les habitants de Kusköy en Turquie – dont le nom signifie village des oiseaux – ont inventé il y a plus de quatre cents ans. Ce langage fut créé pour les besoins du travail agricole dans les montagnes du Pontique. Les femmes, les hommes et les enfants sifflent, chacun à leur façon, les uns mettant un doigt, les autres en mettant deux, et d’un bord à l’autre de la colline, à l’aube, entre chien et loup, au crépuscule, ils dialoguent comme des oiseaux, se coupant des autres étrangers qui ignorent cette langue. Kusköy rassemble le plus grand nombre de siffleurs au monde et initie les plus jeunes générations à ce langage secret. Cuco connaissait la langue des oiseaux, celle qui fait entendre un mot dans un mot, si présente dans la mystique juive, mais pas cette langue des oiseaux turque. Et de partager cette écoute et cette découverte avec Marie dans le noir de l’installation, c’était comme s’approcher ensemble d’un nouveau né, et nous nous tenions debouts, silencieux, dans la pénombre à l’embrasement du couloir, le gardien et la même visiteuse que tout à l’heure, curieuse et respectueuse, nous regardaient silencieusement et nous photographiaient ou nous filmaient.

L’immense machine de Théo Hansen nous attendait posée sur un tapis, construite uniquement à partir de tubes d’isolation électrique et une centaine de tiges de bambou, de serre-câbles et de voiles en Dacron, elle se meut par la force du vent. Devant cette construction fantasque, face au film où l’on voit la grande bête se déplacer, comme si l’artiste avait su animer de l’inanimé, cela nous mettait en joie et dans une communion aussi secrète que muette. Depuis plus de vingt ans, Theo Jansen se consacre à l’étude  d’une espèce indépendante et autonome, les «Strandbeasts» ou «créatures de plage». Tous les étés, il transforme la plage de Scheveningen en un laboratoire où se déploient ces monumentales créatures. Les espèces «Strandbeasts» se développent selon les principes de l’évolution et de transformations génétiques, mettant en cause la division communément admise entre le naturel et l’artificiel, l’organique et le mécanique et dessinant un arbre généalogique complexe.

Puis nous avons regardé et aimé los atrapanieblas, les «pièges à brume» que le physicien Carlos Espinosa a disséminés dans le désert de l’Atacama au Chili. Captant le vaporeux, ces pièges permettent de capturer l’eau pour la répandre là où elle ne coulait pas. Ces créations favorisent ainsi le développement d’une vie organique dans des endroits où  prédominait le monde minéral. Développée dans les années 1960 à la suite d’une année de sécheresse, cette recherche consistait pour Carlos Espinosa à trouver des solutions durables de cohabitation de l’homme avec son environnement. L’invention fut brevetée en 1963 et son système offert en usage libre à l’UNESCO. Son modèle a fait école avant d’être propagé dans les régions les plus arides du monde.

Arrivées devant un autre pavillon, Cuco et Marie se font aborder par deux jeunes hommes très délicats. Ils demandent si on fait une performance et quand Cuco leur dit qu’ils visitent l’exposition, ils comprennent et répondent juste que c’est très beau et très délicat. Puis arrivent d’autres visiteuses, et surtout un gardien s’approche pour nous photographier et être photographié avec nous.

IMG_0004Un autre gardien s’approche lui aussi veut être photographié avec nous

IMG_0007Un autre gardien s’approche, le chef. Lui aussi veut être photographié avec nous.

IMG_0008D’autres s’approchent, nous poursuivons notre visite. Cuco Cuca veut saluer Kouka, qui se trouve dans l’installation du roboticien Hiroshi Ishiguro, où Cuco et Marie prennent place assez naturellement, puisque tout est vraiment transgenre, à la limite de l’incarnation, de l’animé et de l’inanimé. Il est souvent arrivé à Cuco d’être considéré ou photographié comme une poupée ou une sculpture, du moins comme un être inanimé, un artefact, notamment lors du piratage de l’installation de Julio le Parc au Palais de Tokyo en mai 2013.

IMG_0010Cuco Cuca voulait rendre hommage à son double homonymique Kouka, il est soudain ému en regardant Marie qui se tient silencieusement aux côtés de Kouka qui bouge doucement, répétant tout le temps les mêmes mouvements. Nous formons une étrange communauté de mutants. On se sent bien ensemble.

IMG_0011Nous sommes bien rentrés Boulevard Barbès, Cuco a continué sa route en discutant avec le chauffeur de taxi. Plus tard il est ressorti dans la nuit, mais ce sera le récit d’une autre aventure.

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

Un avis sur “Extension du bord des mondes

  1. En premier, je tiens a vous féliciter pour la legerté et l audace qui habitent vos esprits et coeur, c est magnifique:)
    En second, un grand merci pour ce récit tres bien ecrit.
    Un beau, profond et émouvant voyage.
    Mon esprit a été curieusement puis délicatement saisit, ainsi mon coeur a vibré et mes yeux ce sont troublés..

    un grand, grand merci à vous 2:)

    tu dechires ma belle Rainette;)

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