Take Me ( I’m Yours)

photo(15)Une enveloppe aux lèvres rouges, un badge Decriminalize SEX de Gilbert & George, un photomaton et une montre rouge arrêtée à 20h15, c’est ce qu’il me reste matériellement du piratage de Take Me (I’m Yours), exposition qui se tient à la Monnaie de Paris. Pourtant, il était écrit comme à la période des soldes dans les grands magasins, que tout devait disparaître.

Quand le taxi s’est arrêté au 11 Quai de Conti dans le sixième arrondissement, le chauffeur était paniqué, il voulait démarrer tout de suite comme s’il pensait qu’il allait se passer quelque chose et qu’il en serait rendu complice. Malgré son amabilité, j’ai senti qu’il s’impatientait en constatant que je prenais le temps de considérer la situation et ses obstacles, en plus on venait de parler de terrorisme, je tentais de faire des blagues mais ça ne prenait pas très bien. Comme j’avais constaté qu’il y avait une longue file d’attente je suis allé directement à l’entrée prioritaire. Premier barrage : un homme m’accueille avec un grand sourire, il me demande si je suis dominatrice / Pas spécialement je m’appelle Cuco je viens visiter l’exposition / Ah malheureusement vous n’allez pas pouvoir rentrer avec votre masque c’est le plan Vigipirate / A moins que vous ne l’enleviez ? Ah non non je ne l’enlève jamais.

Puis il a appelé son chef qui est arrivé et qui m’a redit la même chose, puis deux pompiers sont venus se mêler à la conversation. Tous redisaient la même consigne moi j’argumentais et luttais comme je pouvais pour les faire céder. Alors ils ont appelé encore un autre chef. Cette petite assemblée réunie autour de mon cas a finalement tranché en ma faveur. C’était même joyeux. Les deux pompiers m’ont accompagné et régulièrement au cours de la visite, ils se sont assurés que tout se passait bien pour moi. Quel étrange renversement ! Les forces de sécurité devenus mes complices de jeu. Le pompier était persuadé lui aussi que nous nous étions vus la nuit et avec sa collègue il a pris des photos qu’il m’a envoyées mais ça n’a pas marché. A l’étage, quand je suis entré on m’a dit bonjour Madame. Cuco s’est senti très Cuco Cuca ce jour là : Est-ce que c’était l’humeur du jour ? Est-ce que c’était à cause de l’exposition et de son titre ? Est-ce qu’en m’offrant ironiquement, je me suis féminisée, voire hystérisée et re-genrée à mon insu ? Quelque chose avait changé en tous cas.

Dans ce temple dédié à la fabrication de la monnaie, le principe de l’exposition était cohérent : ne présenter que des oeuvres qui ne subsistent pas matériellement ou qui prennent une forme relationnelle. Célébration du dépassement de l’objet dans la relation, l’éphémère et le processus, revisitée, car cette exposition avait déjà eu lieu il y a vingt ans. Toutes les oeuvres avaient pour points communs d’être consommables ou ingérables. Cuco avait envie de faire un peu vriller tout ça, de la revisiter à sa façon, à la lisière, en offrant un espace de jeu indéterminé, une présence qui décale, légèrement, le dispositif. Comme tout devait être soit pris soit échangé je suis venu avec mon bracelet Prends-moi.fr que Tatie Jones de la Klepto m’avait offert l’autre nuit. Mon projet était d’inviter à mon tour le visiteur à interroger son désir, son lien à la prise et à la déprise, à la possession et à la dépossession, de susciter le désir, ou du moins questionner le désir normé, en allant, pourquoi pas, jusqu’à m’offrir à celui ou à celle qui considère cette proposition, en me mettant moi-même un peu à l’épreuve, sinon à quoi bon.

J’ai déambulé dans l’exposition, en m’installant parfois dans certaines pièces et/ installations, la frontière était poreuse, espérant que ma présence vivante pose une autre question, puisque mon appropriation ou ma désappropriation était moins évidente que celle d’autres oeuvres ou installations . Ai-je réussi un peu à bouleverser ce flux et cette circulation consumériste, à ouvrir une question qui oblige à suspendre ou à interroger ce mouvement de captation de prédation et d’ingestion qui régnait à la Monnaie de Paris ? Cuco ne peut pas répondre mais seulement poser la question et raconter ce qui a eu lieu. Est-ce que quelqu’un a pris la proposition de Cuco au sérieux ? Pas sûr. Quelques hommes  ont été interpellés par la dimension ludique et potentiellement érotique. D’abord le pompier. Ensuite, Jean Christophe, qui est entré avec la même fraîcheur que celle de Gérard Depardieu dans Nathalie Granger, le film de Duras, lorsqu’il joue son premier rôle de représentant en équipements ménagers  et qu’il entre dans la maison de Neaufle-le-Château pour vendre une machine à laver. Jean Christophe, lui,  est entré avec une perçeuse et à cause de cet objet incongru, notre considération mutuelle était lumineuse et joueuse. Je lui ai demandé comme c’était possible qu’il ait pu rentrer avec une perçeuse, il a ri et m’a demandé comment moi c’était possible. On s’est retrouvé assis sur un banc dans la salle de Boltanski. Lui a absolument compris et a fini par se lever en disant qu’il allait fixer le truc.

Et puis il y a eu une merveilleuse rencontre avec Louis, petit garçon si charmant avec sa maman, tous deux ont considéré notre rencontre et ma présence comme un cadeau. Il n’y avait rien à prendre. Juste une photo. En souvenir. Un don mutuel.

20151020_160828Et puis Cuco a participé à une performance joué par un alter ego d’un artiste : assis derrière une table, il m’a proposé de me donner une montre rouge qui lui avait été offerte par une dame à qui elle avait été donnée. Elle ne marchait plus. Il fallait en échange de cet objet personnel devenu public donner un objet personnel. Cuco ne pouvait rien donner d’autre que lui même. Ou bien le seul objet dont il pouvait se déprendre : le bracelet Prends-moi que Tatie Jone lui avait offert à la Klepto.

Je me suis arrêté devant un télescope, installation positionnée devant une des fenêtres, qui ouvre vers la Seine, et au milieu d’un brouillard gris qui ressemblait autant au ciel cotonneux qu’on voyait par la fenêtre qu’au flou d’un appareil mal réglé, j’ai aperçu un oiseau. Elan de joie soudain ! Mon être oiseau s’est déployé, la suite de la visite était plus légère et aérienne.

Dans la pièce de Felix G Torrès un homme a voulu me photographier. A contrario de l’envol, cette captation photographique m’a fétichisé et figé dans un être proie, un empêchement à me mouvoir.

image(1)image(2)Et puis dans cette salle bleue une fille est arrivée, avec son wild style elle est venue vers moi sans hésitation. D’abord elle était farouche, pas à cause de moi mais de l’exposition, peu à peu un espace s’est ouvert entre nous, grâce à la séparation, car nous nous parlions accoudés à la fenêtre qui reliait les deux pièces et nous pouvions en même temps nous regarder de dos ou de profil dans les grands miroirs. Elle m’a expliqué le lien de cette oeuvre avec l’ami de Felix G Torres mort du Sida. Tout était plus dense plus vivant depuis que nous nous parlions. Parfois elle parlait très vite parfois elle rougissait c’était émouvant. Les deux pompiers sont revenus, la première m’a donné un euro pour que je fasse le photomaton, pour m’éviter le problème de la monnaie, lui m’a dit qu’il pourrait rester des heures à me regarder comme ça, avec mon reflet dans le miroir que je ne voyais pas et il a ajouté que désormais les portes de la Monnaie de Paris me seraient toujours ouvertes.

Dehors la lumière baissait, le bleu des bonbons du Loverboy de Félix Torres était moins pop et plus tragique depuis que je connaissais l’histoire. Notre conversation s’est étirée tout doucement dans le petit salon de Rirkrit Tiravanija, où nous avons mangé une hostie à l’eau de rose. C’était la première fois qu’elle communiait. Cuco aussi. A quoi communions-nous ? A la marge au centre ? Régulièrement, l’étrange machine faisait un bruit de piston lorsqu’elle diffusait le parfum sucré et légèrement écoeurant de rose, Cuco ne l’entendait pas toujours, mais elle lui disait beaucoup de choses. La nuit tombait, nos visages changeaient, pris entre la lumière des néons des salles et le bleu diaphane du ciel, les gens passaient ou entraient dans le petit salon et demandaient si on faisait partie de l’exposition. On laissait le flou.

Quand Cuco s’est retrouvé plus tard dans le taxi il a discuté avec le chauffeur du fait d’aimer ou pas son métier. Il a dit qu’il l’exerçait depuis trente six ans et qu’il aimait toujours le faire mais qu’il allait l’arrêter l’année prochaine. Après il partirait au Mali retrouver sa famille et deviendrait paysan. Cette conversation était aussi rassurante qu’étrange, après ce que je venais de vivre, elle me laissa rêveur.

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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