Survivre

Vendredi 13 novembre j’avais rendez-vous avec Jean aka Janet pour partager une dérive de noctambule : d’abord se retrouver à la Culottée dans le XIIIème arrondissement puis partir ensemble au Gibus pour la Possession. Depuis la ville s’est refermée, les drapeaux tricolores flottent aux fenêtres, les enfants chantent la marseillaise, le service militaire obligatoire est approuvé paraît-il par soixante dix pour cent des français, l’injonction à l’Unité Nationale pénètre les esprits et les corps dans une entreprise de normalisation inouïe, ad nauseam. Le fascisme et la démocratie sont évidemment compatibles – nous le savions déjà – mais aujourd’hui le paravent de la menace terroriste est d’une efficacité sidérante pour instaurer avant l’heure le programme du Front National sans que personne ne bronche. Et même quand nous y pensons nous nous sentons dépossédés de nos capacités d’agir.

Une nuit à Barbès, lors d’un barrage contrôle de tous les conducteurs, un policier m’avait dit qu’il aurait pu me tirer dessus. Il se sentait légitime, j’aurais dû même manifester ma gratitude pour avoir été épargné. En revanche, aucun de leurs sarcasmes ne m’a été épargné ensuite dans le Commissariat car la transphobie est une base largement partagée. Aujourd’hui j’ai le sentiment qu’on pourrait me tirer dessus même un plein jour. Je ne voudrais pas me laisser faire, c’est pourquoi je vais sortir, c’est pourquoi ceux et celles qui souhaitent m’accompagner, de près ou de loin, sont les bienvenu(e)s.

J’ai retrouvé cette photo d’une installation piratée. Elle résonne autrement aujourd’hui, comme si nous étions tous affectés de cette même mélancolie. L’esthétique de la survie et de la précarité est depuis longtemps surexploitée dans l’art contemporain, dès les années 90/2000, parfois au risque de l’indécence et de la confusion, on a vu proliférer toutes sortes de propositions usant de couvertures de survie, de combinaisons, de tentes…comme s’il pouvait exister une esthétique de la précarité ou de la vulnérabilité..

Ce papier de survie qui tapisse les murs de ma cellule évoque bien sûr les corps des blessés qu’on enveloppe parfois à même le sol, ici il brille comme du papier cadeau, et les chaussons bleus, conçus pour protéger le sol fragile de cette installation de papier éphémère, font penser irrémédiablement aux chaussons d’infirmiers des pièces stérilisées. Cette photographie devient rétrospectivement l’anticipation d’un état de choc, d’une sidération, qui à fortiori pour Cuco – mais je suis évidemment loin d’être en première ligne – signifie être assigné à résidence. C’est comme si nous étions tous devenus les survivants mélancoliques des attentats, mais aussi et surtout d’un monde plus libre.

Cette installation est devenue la cage dorée et angoissante des survivants.

PS : Jean est finalement parti à Berlin sans que nous nous soyons revus. Nous avons rendez-vous au printemps pour un after dans un hôtel 5 étoiles où il officie, il est prévu qu’il fasse le double des clefs des chambres entretemps.

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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