dérive rouge

Avec Stéphane Moshé, nous avions rdv au café Français place d’Italie. Pour qu’il m’accompagne tout au long du défilé du Nouvel An chinois. Je voulais danser avec les dragons, disparaître et apparaître dans la foule bigarée, improviser quelques actions ici ou là. Dans le métro, j’ai croisé des chinois et des chinoises avec leurs ballons, je pensais du coup tomber sur une foule bien compacte à la sortie. Mais il n’y avait personne. Il venait juste de s’arrêter de pleuvoir. Nous sommes partis très vite pour retrouver le défilé. Stéphane m’a dit qu’il y avait une coïncidence, Naïla était venue elle aussi filmer le défilé avec une amie. Nous avons marché à contresens dans des rues qui portaient les traces du passage récent de chars, le sol était couvert de confettis, les barrières étaient encore en place. A cause du défilé, nous avons évoqué le carnaval, cet espace temps spécial de communion, où la subversion devient possible. Dans certains pays, les transgressions sont réelles.  J’ai raconté à Stéphane  San Clemente, un des premiers films de Depardon tourné au moment de l’antipsychiatrie en Italie. On y suit un moment une femme qui aime se faire photographier dans l’asile, joue avec l’objectif, reprenant des poses de stars stéréotypées. Lorsqu’ils sortent dans les rues, lors du carnaval, elle se mêle à la foule. C’est la dialectique de la folie et de la normalité qui joue à plein : On ne sait plus qui est déguisé qui est normal qui est fou. Cette patiente de l’hôpital déambule aux côtés des autres personnes et de nouveau elle se fait photographier. Elle s’invisibilise comme folle, mais est reprise aussitôt par la norme et la stigmatisation, lorsque le photographe lui demande son adresse pour lui envoyer la photographie et qu’elle ne sait rien dire de plus que San Clemente San Clemente

Nous nous sommes retrouvés tous les quatre à une terrasse au croisement de l’avenue de Choisy et de Vitry, au milieu des policiers des badauds et des vendeurs de ballons. Le serveur m’a regardé il m’a d’abord appelé Madame puis m’a touché la tête comme si j’étais une chose ou un animal, et a fini par dire que je faisais vraiment peur. Je ne pouvais pas être plus mal accueilli. Heureusement avec Naïla, son amie et Stéphane, c’était la douceur et l’intime compréhension habituelle. Nous nous connaissons depuis longtemps, ils ont toujours été doux avec moi. Avec eux je me sens moi-même, et cette sensation si familière et si simple, presque amicale, est difficile à ressentir à mon endroit. Ils ne m’ont jamais demandé si j’étais une fille ou un garçon, ni autre chose pénible. On a guetté ensemble les traces du défilé. Elles étaient arrivées plus tôt que nous et elles en avaient déjà vu une partie. Comme il pleuvait beaucoup, elles n’ont pas pu filmer. Elles attendaient la fin de la pluie.  On a décidé de remonter l’Avenue, un policier a expliqué à Naïla que c’était vraiment terminé. Il avait fait si mauvais, il avait tant plu, qu’apparemment ils avaient tout accéléré.

J’étais déçu de ce ratage mais je sais que c’est souvent dans ces moments où rien ne marche que quelque chose surgit, surtout si on demeure lié au présent et au sens du possible. Là encore le petit surgissement a eu lieu. Au milieu de l’avenue, j’ai été attiré par le son de la musique, on s’est engouffrés dans une sorte de garage, où un groupe costumé jouait. Autour d’eux une foule se pressait. Je me suis approché et suis rentré dedans. Tous ces jeunes gens étaient adorables. Habillés de costumes jaunes ou rouges, tous jouaient, tous semblaient tranquillement liés et investis. Après avoir écouté la musique, j’ai discuté avec les musiciens : Soit ils venaient vers moi soit ils m’accueillaient. J’ai eu envie d’aller voir ce qui se passait en haut de l’escalier. J’ai fait la queue avec tout le monde et nous sommes arrivés dans un lieu de culte, un petit temple improvisé, où avait lieu une cérémonie d’hommage au bouddha. Des papiers de voeux rouges avec la somme investie écrite dessus, étaient accrochées au plafond sur des fils. L’espace était divisé en une série de petits hôtels avec des bouddhas plus ou moins grands dedans, auprès desquels les gens s’approchaient avec leurs offrandes : des clémentines ou des bâtons d’encens. J’ai regardé tout cela et très vite j’ai décidé de prendre à mon tour des bâtons.Je ne sais plus si j’ai fait un voeu, je crois que non, j’aurais dû, je suis tombé malade le lendemain.

Après cela on est allé boire un café tous les trois Chez Robert, un vieux café avec des veilles banquettes. A l’ancienne. On se réchauffait. On était bien. On a parlé d’amour, de soirée et de cinéma. Naïla parlait d’un tournage auquel elle participe à la Femis. D’ailleurs, on a eu soudain l’impression d’être dans un lieu parisien qui n’aurait pas bougé depuis 30 ou 40 ans, comme le bistrot Le Rêve rue de Caulaincourt, où Hélyette officiait encore il y quelques années, où les situationnistes et post situs se donnaient rendez-vous. Comme Les Noctambules à Pigalle, où Pierre Caret venait chanter ses tubes depuis les années 60 jusqu’à sa mort en 2012, petit ténor d’opérette en costume rouge et blanc, les cheveux noircis et gominés il entrait en scène sous le halo blafard des néons, devant le comptoir en Formica ou sur les banquettes en Skaïi, il connaissait pas loin de 800 titres paraît-il. Pierre Caret c’était l’icône underground de Jim Jarmush et d’Almodovar, la coqueluche chérie des Négresses vertes et de la Mano Negra. On allait aux Noctambules juste pour lui.

PierreCarré

Eh bien là c’était pareil, rien n’avais bougé. C’était étrange et très agréable d’être là, Chez Robert, au fin fond du 13ème arrondissement, tous ensemble, où presque personne ne me regardait bizarrement. J’étais bien. La seule femme qui s’est un peu attardée en me félicitant pour mon déguisement, quand je lui ai dit que ce n’était pas un déguisement, s’est excusée sincèrement.

Nous sommes partis à pieds, puis on s’est enfoncés dans le métro avec Naïla. On a reparlé de cinéma. Naïla je l’ai rencontré à ses débuts de djette en 2012, avant qu’elle ne devienne Parfait(e), avec AZF, aka Audrey. Il y avait la bande à Guido pas très loin, la Corps Versus Machine avant, Chez Moune, puis ensuite quelques soirées inoubliables Les stéréotypes, ici ou là, à la Villette Enchantée.  C’était vraiment bien de les voir ensemble, ou l’une après l’autre, avec des styles, des énergies et des goûts différents.

Quand elle est partie, je suis resté tranquillement. Sans peur. J’avais l’impression de vivre un coming out étrange, de vivre dans un monde où tout était possible, de pouvoir prendre les transports en commun sans crainte, oui, comme si le monde avait changé, qu’on avait rembobiné. Un type est venu s’assoir en face de moi, il monologuait. Il était fou, il aurait même pu être italien, la boucle était bouclé avec San Clemente.  Un moment il m’a regardé et il m’a dit. Toi ton papa c’est Fantomas c’est ça ? Il n’avait aucun doute et aucune agressivité ni dans son regard ni dans sa voix. Je lui ai souri.

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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