Jolly Joker (ou Quelques considérations sur l’amour en boîte de nuit)

I Flash d’amour

Il y a des fins qui ressemblent à des débuts et des débuts à des fins. Je ne sais si on peut conclure à la nature cyclique de toutes choses. Avec Stéphane Moshé et Elora on s’est dit qu’on se verrait à la Flash pour reprendre le film tourné en décembre 2013 lors de la Flash de noël. Nous avions alors erré sur les Champs dans le froid et sous la neige artificielle, tout était magique et puis tout avait brusquement tourné à la catastrophe, avec ma veste déchirée au milieu de l’Espace Cardin et le 5d de Stéphane qui est tombé en panne. Plus de deux ans après on se retrouve et on recommence.

D’abord j’ai beaucoup dansé derrière les platines où officiait Honey Soundsystem, un collectif pédé de San Francisco composé de Jacob Sperber, Jason Kendig, Robert Yang et Josh Cheon, tous passionnés de Queer Qulture et organisateurs de fêtes en Californie. Via leur label HNYTRX il paraît qu’ils rééditent des pépites oubliées de l’âge d’or du gay underground. Ne suis pas encore allé le vérifier. En tous cas ils étaient adorables et le son était bon. L’habituel petit monde s’agglutinait autour des platines, du coup j’ai un peu oublié notre rdv avec S et E, d’ailleurs je crois nous n’avions pas vraiment de rdv précis. J’ai aimé revoir la belle Dustin Muchuwitz, Yassin Chekko, Ben Depinoy,  Pepi Della Fresca, Naila Guiguet, Dactylo, Tchane Okuyan, Jérémy Ghinzu Boulanger, la personne la plus constante dans l’esprit de la fête rencontrée sur les dancefloors. J’adore le retrouver dansant et arborant son torse nu imberbe et fin. Je me souviens aussi avoir aperçu Morge Thogens Hule avec laquelle j’avais dansé à la House of Moda, elle était vêtue d’une grande tunique blanche elle était très élégante. Dans mon ivresse, je garde le souvenir du passage de la Dame Blanche, comme dans les contes celtes. C’étaient aussi les retrouvailles avec Stéphane VB qui ne sortait plus à cause de l’amour et à cause de la fatigue de ce monde de la nuit. C’est classique, ceux et celles qui le fréquentent finissent toujours par le dénigrer tout en ne pouvant pas tout à fait s’en passer. Il arborait son magnifique tatouage d’animal ou de créature hybride qui lui couvre tout le torse. Stéphane est intense, puissant et sombre quand il danse et je l’aime comme on aime un fauve. Camille a un peu la même énergie. Nous nous étions croisés pour la première fois avec Bérangère cet automne à la Klepto.  Alors qu’elle était sur le point de partir de la flash, nous avons dansé ensemble. J’ai aimé suivre ses mouvements syncopés et partager le wild style qu’elle dégage. Et puis Clément m’a abordé, il était si curieux et si respectueux qu’il m’a plu. Il travaille sur des questions identitaires, avec son ami canadien ils étaient mes petites lucioles du bord du dancefloor.

Quand j’ai demandé à E comment était son voyage au Brésil elle m’a répondu malicieusement qu’elle avait retrouvé ses deux amours, un couple de lesbiennes qui vient de se marier. C’est la deuxième histoire de trio amoureux en Amérique Latine qu’on me raconte. Aussitôt j’ai pensé à un des trios les plus fameux du cinéma, non pas à Jule et Jim mais à La maman et la putain de Jean Eustache. Ils s’aiment à plusieurs mais tout se termine mal. Souvent on adore le long monologue sur l’amour de la fin où elle dit en pleurant pour moi il n’y a pas de pute tu peux sucer n’importe qui te faire baiser par n’importe qui tu n’es pas une pute. Dans un premier temps on croit que c’est l’éloge de l’amour libre et du romantisme. Ce monologue est si beau qu’on oublie souvent de dire qu’il est en fait putophobe misogyne anti-sex et ultra hétéronormé, proclamant l’inséparabilité de l’amour du sexe et de l’enfantement. Finalement, sa magnificence est conservatrice. La fin ne fait que répéter que baiser sans amour c’est de la merde et que la seule chose qui vaut la peine c’est de baiser parce qu’on s’aime vraiment jusqu’à faire un enfant. En tous cas Diabologum en a fait un joli morceau

A la même époque, et surtout dans la même veine défaitiste et réactionnaire, qu’on peut appeler aussi veine romantique, il y a le Le bonheur de Varda. L’amoureux dit qu’il a suffisamment un grand coeur pour aimer plusieurs personnes à la fois, mais quand il l’annonce à sa douce, elle se jette dans le lac. La Nouvelle Vague même féminine et féministe est souvent misogyne et romantique : les femmes se suicident ou se soumettent et la plupart du temps elles ne pensent pas. Elles n’en sont d’ailleurs que plus charmantes; car dans cette vision genrée, l’intelligence et l’intellectualisation nuisent à la beauté, qui, elle, suppose toujours un peu de candeur et d’effacement modeste. Toutes ces pensées et tous ces souvenirs de cinéma,  je ne les ai pas confiés à E qui rayonnait de bonheur, sans qu’aucune des trois protagonistes ne se soit encore jeté dans un lac. En ce moment elle prend des bains en Inde, en toute innocence.

On me parle souvent d’amour sur les dancefloors. Peut-être parce que je suis de passage, on me raconte des élans, on me partage des chagrins, on me confie des secrets, et souvent nous échangeons de vraies considérations, bien sûr ce n’est jamais aussi construit qu’un essai de Stendhal ou de Barthes, nous n’avons pas forcément leur talent et le plus souvent on est soit ivres soit défoncés, mais il y a quelques illuminations et de l’intimité éphémère.C’est ça qui est beau. La dernière fois, c’était avec Stéphane et Naïla Chez Roger lors du Nouvel An chinois. On a beaucoup parlé d’amour et de jalousie. On arrivait à des constats assez classiques, l’un disant qu’il n’était pas jaloux sauf lorsqu’il découvrait qu’on l’avait trahi, l’autre qu’elle ne l’était pas. Parfois on ne sait pas pourquoi on est ou pas jaloux. Certains pensent que ceux ou celles qui n’ont jamais été jaloux ne connaissent pas l’amour, d’autres soutiennent que le véritable amour est dénué de jalousie. En tous cas la jalousie fait découvrir que l’amour est une relation à trois termes liant deux lover et un tiers, l’amour reposant alors non sur le désir d’être aimé mais sur le désir d’être préféré. Et ce qui est étonnant, c’est que ce sentiment n’est pas forcément tributaire de l’existence ou de la non existence du troisième. On peut aussi ne pas souscrire à cette vision de l’amour, trivialiser le débat, et considérer que ceux et celles qui aiment sans jalousie sont dépourvus de la capacité à  produire des images de l’être aimé aimé d’un ou d’une autre. C’est une habitude bienfaisante de l’esprit accessible à tout le monde.

Au sous sol de l’Espace Cardin, j’avais très chaud, je voulais me réajuster et passer de l’eau sur mon visage, mais comme la chaleur ramollit le latex et le fragilise, lorsque j’ai enlevé un gant, en le remettant il s’est entièrement déchiré. Ce n’était plus possible que je sorte. J’ai dit à E que non loin des platines j’avais vu du gaffer noir. Heureusement. Nous étions donc revenus à la case départ, comme il y a trois ans avec ma veste déchirée. Cette fois c’était ma main déchirée. Stéphane a alors décidé de filmer ma réparation quand E est revenue, victorieuse, avec le rouleau de gaffer à la main, Amin est passé à point pour nous aider. Et de ses mains habiles, il m’a réparé avec E et S, car contrairement à quelqu’un qui se blesse ou s’ouvre une partie du corps et qui a besoin d’être recousu, je peux parfois me contenter d’être scotché ou recollé. Je rêve parfois que la plasticité cérébrale s’applique à ma corporéité de caoutchouc. Mais parfois je crois aussi que je bénéficie d’une plasticité cérébrale particulière, transspéciste ou interspéciste, mi oiseau mi humain.

Plus tard j’ai retrouvé  Stéphane VB. On a parlé d’amour et de jalousie. C’était la soirée. Son petit ami est arrivé puis son frère jumeau, me suis dit que décidément je croisais souvent des jumeaux et des jumelles.  On dansait tous super bien ensemble et c’était  vraiment bon. Un garçon nous a rejoints avec une chemise blanche et des talons aiguilles. C’était un joli travesti, trans façon old school. Il dansait bien aussi. Les gens s’agglutinaient un peu autour de nous, j’étais fatigué je suis allé m’assoir pour les regarder. Stéphane VB dansait vraiment très bien avec une fille, lui avec sa puissance sauvage, elle avec sa fluidité et son intensité ludique qui paraissaient inépuisables. Une fille défoncée s’est jetée sur mon cul. Les jumeaux étaient fous. S magnifique. Ne manquait plus que Bérangère. J’ai eu le temps de penser combien je les aimais mes queer sistas brother de la nuit.

Suis resté jusque la fin, avec le beau Niz Denox aux platines et tout le monde collé autour pour faire durer encore la nuit. Pour faire mentir le jour. La lumière s’est rallumée. On continuait tous à danser.  C’étaient les adieux à la Flash à l’Espace Cardin. J’ai erré un peu dans l’envers du décor. Des régisseurs démontaient le bar. La moquette était sale. Avec ces lumières de néon trop crues, c’était assez mélancolique. J’ai croisé Dactylo qui distribuait des tickets et flyers pour la prochaine soirée au Gibus. En son genre, elle est inépuisable aussi. Avant de disparaître, elle m’a lancé une adresse pour l’after pédé. Adresse que j’ai oubliée. De toute façon j’étais épuisé. C’était comme après un spectacle, sauf que là, les participants traînaient encore, certains à l’entrée pour le vestiaire, d’autres dans les escaliers. J’attendais assis sur les marches, quand Amin m’a aperçu, lui qui n’a pas que des mains en or, m’a sauvé d’une mauvaise fin de soirée, grâce à sa délicatesse, insubstituable.

II

Je rentre de la Mini Gina, il est 4h du matin, la soirée était vraiment chouette. Suis arrivé en taxi, mais pour rentrer j’ai eu envie de marcher depuis Pigalle et d’aller aux pieds du jardin du Sacré Coeur. J’écoutais les oiseaux en me demandant si un frère n’allait pas se lancer et m’offrir le premier chant de l’année. Après tout c’est presque le printemps. Mais non, il n’y avait que des miaulements de chats sauvages. Sur le passage clouté, j’ai regardé par terre et j’ai lu la phrase L’amour est au coin de la rue écrite sur le bitume. Décidément ce printemps est full of love. Là où je ne l’attends pas.

Quand je suis arrivé au Glass, il y avait Clément Giraud sur le trottoir. Il ne faisait pas sa pute il aurait pu. Il portait des lunettes rondes sans montures. Il m’a dit qu’il aurait bien aimé venir avec moi et Stéphane au Nouvel an chinois. Quand j’ai voulu entrer dans le petit sas qui s’est refermé sur nous, l’agent de la sécu s’est un peu affolé en me disant que je devais enlever ça, c’est à dire mon masque. J’ai dit que ça n’allait pas être possible. Il m’a dit qu’on ne venait pas comme ça dans un bar. Heureusement Pepi Della Fresca était avec moi dans le petit sas. Il m’a bien défendu en disant qu’on me connaissait bien à Paris dans le monde de la nuit. Je ne sais pas pourquoi ça a marché, je pense que c’est parce que Pepi a l’air doux et nonchalant que le vigile a lâché l’affaire direct. A l’intérieur, Dora qui brille comme un diamant officiait derrière les platines avec Roger De La Société (Ruggierro Della Societa). C’était très rock. Dora c’est la punk chérie du milieu, et en plus elle fait des dessins que j’aime, elle revient du Japon et pour l’occasion elle avait invité un dj japonais que j’ai manqué. Il était sur le dancefloor très chic avec sa cravate et très défoncé. A un moment il était même assis par terre aux pieds de Roger De la Société. Très vite j’ai dansé avec des garçons sur le petit dancefloor. J’ai rencontré Marc Antoine qui adore le latex, il m’a demandé quel milieu fétiche ou SM je fréquentais et ce que j’aimais. J’avais du mal à lui expliquer je crois, I mean qui j’étais, que c’est pas parce que j’ai une peau de latex que je fréquente forcément ces lieux ni que j’ai uniquement des désirs BDSM. Il était super chaud super cute. J’aimais bien qu’il soit bi. La faune était très queer, au début très TPG, avant qu’une vague d’hétéros débarque, on était entre nous. Puis j’ai dansé avec Elodie qui m’a appris que Cuca ça veut dire poupée en polonais. Décidément, j’ai pensé que je ne savais pas comment j’allais finir cette nuit, ce petit dancefloor créait apparemment un inconscient collectif très fétiche. Je lui ai dit que je l’ignorais, mais qu’en tous cas en espagnol ça voulait dire beaucoup de choses. On dansait en faisant de l’étymologie. Elle m’a dit qu’Elodie ça voulait dire petite fleur fragile. Entretemps j’ai découvert sa maison d’édition queer Douteuse, son sigle c’est un rossignol. Entre transspécistes queer, i mean entre drôles d’oiseaux, on se reconnait toujours. On s’est bien amusés. Puis on a dansé avec Mustafa qui s’étonnait beaucoup de ma présence, il m’a raconté qu’il était marocain et en France depuis trois ans. Il croyait que je travaillais au Glass et que c’était mon déguisement. Je déteste quand on me parle de mon déguisement. Mais on ne peut pas demander à tout le monde d’avoir lu la littérature queer alors je fais l’effort d’expliquer. Quand il a compris que c’était la première fois que je venais au Glass et que je me promenais dans la ville la nuit et le jour, il m’a annoncé qu’il voulait faire un documentaire sur moi pour la chaîne Algesiras. Nouvel épisode à venir : mon entrée dans le monde arabe. Je pourrai peut-être proposer à Guido et à Acid Arab de faire une virée.

Après avoir lu l’amour est dans la rue sur le passage clouté, j’ai trouvé un peu plus loin une carte sur le trottoir. Je l’ai ramassée. Ce n’était pas un As de coeur mais The Jolly Joker. Jolly signifiant gai et enjoué.

Ce sera ma carte de printemps et je vais la jouer à fond.

D’ailleurs, en face, il y avait des affiches placardées au mur et une grande affiche des Mansfield TYA. J’ai pensé à  l’invitation de Julia L à pirater le jour en mai. A ce moment là, je crois avoir vu Jolly Joker me faire un clin d’oeil.

 

 

 

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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