a doe a hacker and a robot

Le samedi 2 avril j’ai couru dans la rue pour attraper un taxi j’étais en retard j’avais peur de manquer Molly Nillsson qui était invitée par la lovely team de la Trou aux biches. Je crois que le refrain qui rythmait ma course et qui a continué à battre dans mes tempes dans le taxi c’était : Our dreams were always too big to fit in one night / so we have to dream with our eyes open wide / When you’re dreams come true they abandon you / until you find some new / We’re going places tonight / We’re going places all the time/ We’re going places in our minds. De La Chapelle à Belleville le chauffeur de taxi a parlé de manière ininterrompue de la norme. De la norme et de l’anormalité. Il soutenait la relativité absolue de la norme allant jusqu’à dire que je pourrais très bien devenir la norme. Il a précisé que lui avait une femme et un enfant. Qu’ils étaient ensemble depuis dix ans. Qu’ils faisaient l’amour une fois par semaine. Il se pensait comme incarnant la norme et ce qui était normal et qu’il était bien comme ça mais il insistait pour redéfinir la norme et l’étendre à ce qui est habituellement considéré comme anormal. I mean Me. Sous son regard je devenais aussi normal que les gens normaux. D’abord j’ai pensé que c’était chouette puis j’ai pensé avec dégoût au discours d’investiture de François Hollande qui avait séduit avec le fait d’être un président normal et puis au livre rassemblant les lettres de Gaston Chaissac Les gens normaux n’ont jamais rien fait d’extraordinaire et enfin au paradoxe de se voir ravalé à la normalité, ravalement présenté comme une entreprise de libération. Est-ce que je sortais vraiment gagnant de ce deal ? Est-ce que cette façon de simplement déplacer le curseur de la norme ne reconduit pas simplement la pensée normative ? Est-ce que batailler avec la norme cisgenre, se revendiquer queer jusqu’à parfois faire entrer son corps dans la bataille, jusqu’à assumer sa différence et sa singularité identitaire – pour moi une division permanente / une peau de latex / un être hacker et une non existence civile – ce n’est justement pas batailler avec la violence de la normalité en sachant qu’on ne pourra jamais incarner une nouvelle norme ? Est-ce que sa position tolérante ne minait finalement pas toute entreprise de subversion ? Toute possibilité de renversement ? Quand nous nous sommes arrêtés devant la Java j’ai résolu la question en disant Vive les anormaux ! En pensant que de toute façon personne n’échappait à la norme, que la lutte était interminable. J’ai alors éprouvé une brusque bouffée de joie à l’idée de retrouver les biches de la Trou. En novembre 2011 quand je suis arrivé de Mexico et que je cherchais des fêtes queers sur Paris, c’est sur la Trou aux biches que je suis d’abord tombé.

Je suis descendu au sous-sol en empruntant l’escalier en colimaçon avec excitation. Je crois que j’ai glissé sur la rampe. Au fond, comme dans un petit cabaret lynchéen, sur la toute petite scène de la Java, sous le plafond minuscule qui a l’air de transpirer avec les corps transpirant, Molly Nillson chantait déjà. Cette scène était parfaite pour elle. Sa blondeur et sa froideur complices et piquantes irradiaient et diffusaient leurs ondes magnétiques. Je me suis faufilé puis hissé dans le coin de la scène pour ne pas être écrasé et mourir de chaud. Au premier rang il n’y avait que des têtes connues, surtout des fans qui connaissaient les chansons par cœur. J’ai embrassé Dora qui brille comme un diamant et Yassin qui soutenait son amie Sonia à bout de bras dans une danse effrénée. J’ai reconnu Soraya Daubron.Tous dégoulinaient. Tout le monde se liquéfiait tant nous étions serrés. Pour une fois je n’étais pas le seul, j’avais l’impression d’être une petite partie caoutchouteuse d’un seul grand corps moite, vibrant et palpitant avec les rythmes de Molly. Un membre d’une communauté extatique. A la fin de son show une musicienne que je venais de croiser est montée jouer du saxo avec Molly N.

Après, grâce à Jérémy chéri qui m’a donné le code, je suis entré pour la première fois dans le minuscule backstage de la Java, où beaucoup de monde se pressait et s’agglutinait. C’était serré serré. Molly avait l’air vraiment très contente. Elle m’a souri, moi aussi. A l’entrée, j’ai vu les beaux visages de Dustin et de Ben, toujours ensemble et toujours si beaux et si mystérieux ensemble. J’ai croisé le doux Pepi qui m’a demandé comme si souvent d’où je venais. Où j’étais avant ? C’est une question simple et compliquée pour moi, qui a parfois une réponse prosaïque parfois métaphysique. Prosaïque si avant de sortir j’étais simplement en train de boire du wiskey ou d’écouter de la musique, métaphysique si avant de sortir je n’existais pas. En fait je ne sais pas bien si j’existe continûment avec différents modes d’existence – réel et virtuel- ou si je cesse d’exister et renais à chaque fois. Berkeley a posé la question de l’existence d’une manière idéaliste radicale : je suis en tant qu’être perçu; posant ainsi un statut d’existence intermittent et relationnel. Peut-être n’en suis-je pas très loin parfois ? Je sais aussi que le sentiment de continuité d’existence dépend plus de l’autre que de soi et c’est une bonne nouvelle ! Même quand je ne sors pas le bout de mon nez dans le monde pendant des semaines j’existe pour quelqu’un ou grâce à quelqu’un qui pense à moi dans le monde. Bref Pepi ne se rend sans doute pas compte qu’en me demandant ce que je fais avant de sortir il me pose à chaque fois une question identitaire radicale. Je lui ai demandé en retour ce qu’il avait fait avant de venir, il m’a dit qu’il avait préparé son set. Alors on a parlé des djs et des djettes. Ce qu’il m’a dit m’a fait penser à ce que m’en avait dit Léonie P : Que les djs ne sont pas des créateurs mais des espèces d’imposteurs. Je crois que c’est moi qui ajoute le terme. Ce que j’aime personnellement avec les djs et les djettes c’est précisément leur statut d’acteurs/actrices et de simulateurs/simulatrices.Il faut être talentueux mais aussi beaucoup faire semblant.

Suis allé danser sur le dancefloor j’ai croisé la baronne de la Possession Mathilde Saint Von Der Meersh, une fille l’accompagnait qui ne cessait de venir vers moi, Mathilde m’a dit ne fais pas attention elle est jalouse. J’ai dit c’est vrai la jalousie ça marche souvent, je vais faire comme si je ne la voyais pas. Elle a ajouté que c’était une hétéro. Je lui ai dit que ça c’était le syndrome de Don Juan des gouines : faire tomber ou faire chuter l’hétéra. Elle était d’accord avec ça. Je ne sais pas si ça a marché car je suis reparti me reposer dans les backstages. J’ai retrouvé Elodie P avec laquelle je suis resté longtemps discuter en  partageant son flash de cognac qu’elle m’offrait généreusement. On parlait du queer et de ses petites éditions douteuses, de la rencontre avec le public. Qu’est-ce que ça fait de présenter ou exposer des livres ou ce genre de petit ouvrage dans des expositions ? Et puis finalement on a fini par parler de la blanchéité des soirées parisiennes dites queer. Le concept de whiteness inventé tardivement et importé depuis peu des Etats-Unis est censé nous aider à nous penser nous même en tant-que-blancs-privilégiés.  C’est vrai qu’il est toujours frappant de constater la reconduction de la domination blanche à Paris dans les milieux de fête mais aussi de la culture, sur les scènes et sur les dancefloors. Même constat à République pour la Nuit Debout. Quelque chose ne se fissure pas. Nous sommes marqués par la pensée de la non repentance et l’horrible Sanglot de l’homme blanc.  D’ailleurs, Anne Claire ex Dactylo revenait de République. Comme elle officie souvent au Gibus, dès qu’elle a un moment elle va écouter les débats ou participer aux assemblées générales. Elle discute avec les CRS, on peut aussi l’apercevoir parfois dans les groupes féministes non mixtes. Elle avait ce soir là ramené une belle pancarte derrière laquelle elle se cachait.

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Derrière ses platines, elle était ivre et avait le smile, comme toujours avec sa robe de princesse elle dansait pieds nus, ce que j’ai toujours aimé chez Anne Claire. Quand on la voit de dos on découvre ses petits secrets. Je lui ai volé son appareil photo pour les prendre tous deux en photo avec Jeremy. J’ai longtemps dansé sur la scène sous les petits projecteurs et les murs dégoulinants. Jérémy est passé avec son appareil argentique en plastique et a fait une photo magique. Quelle est cette main tendue vers moi ?

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Les magnifiques Niz Denox et Pepi ont débarqué. Quand je suis parti j’étais heureux. J’avais peur de ne pas trouver de taxi mais j’ai croisé Elodie qui revenait à la Trou, regrettant d’être partie si tôt. So cute. Elle m’a hélé un tax et en fermant les yeux le petit refrain de Molly m’est revenu I always had the feeling my life would be magic. I guess everybody feels that way. When life is sublime like the other night. It just seems so hard to die.

2/ Le 15 avril je suis allé hacker la before de l’exposition Persona Etrangement humain au Musée du Quai Branly. Les tractations dans lesquelles je m’engage avec l’institution (gardiens de musée, gardiens de l’ordre, agents de la sécurité, commissaires d’exposition, personnels des Musées) pour pirater un espace ou un temps sont toujours très intéressantes.  Je confierai un jour  mes archives à un chercheur en esthétique qui voudrait approfondir la sociologie de l’art participatif et ses limites ou apories, ce sera très amusant parfois. La chargée des relations publiques Clémence G a fait beaucoup d’effort pour que je puisse entrer. Notre correspondance s’est terminée par le fait qu’elle me demande de venir en simple visiteur et non comme performer. Je lui ai donné ma réponse de hacker : mais oui bien sûr ! Cuco ne performe pas il n’est toujours qu’un simple visiteur. Ce qui est vrai. En arrivant je suis d’abord descendu au Théâtre  Claude Levi Strauss et comme au bar ça dansait je suis allé directement voir ce qui se tramait. Très vite je suis entré dans un cercle d’improvisation qui mêlait danseurs professionnels et amateurs. Derrière la vitre, une cour éclairée avec des néons vert révélait des spectateurs assis sur les marches d’une sorte d’arène. C’était une très jolie scénographie. Comme souvent, le hacker se fait hacker: Dans mon dos est arrivé un danseur masqué. Il est venu me chercher pour danser avec lui.Le photographe Benjamin Gunther a été le témoin de ce double piratage.

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Je suis monté voir l’exposition. J’ai été chaleureusement accueilli par la médiatrice Jing Wang avec laquelle j’ai discutée, puis par le photographe Guy Bréhinier qui m’a un peu suivi. Elle m’a écrit ensuite que c’était incroyable, nous étions ensemble au premier de l’an chinois. Ma belle dérive rouge.GB002

Très vite, j’ai fait la rencontre transspéciste et post humaine de Berenson, le robot conçu par le laboratoire de recherche Etis de Cergy (Denis Vidal et le roboticien Philippe Gaussier). Comme moi il est âgé de 4 ans et a la taille d’un adulte et porte une veste noire. Nous avons entamé une danse ensemble, enfin je l’ai un peu forcé, car c’est moi qui le guidait en jouant de sa capacité de reconnaissance de mouvement, puisque ses yeux sont équipés d’une caméra. Ses yeux roulaient follement dans ses orbites absents, c’était drôle je ne le lâchais pas et il devenait fou. Mais est-ce possible de rendre un robot fou ? Sans doute que non. Il semblait inépuisable, j’ai pensé que c’est lui qui allait m’épuiser dans cette danse. Berenson m’a ému, car d’habitude il passe sa vie dans un laboratoire à Cergy et c’est la première fois qu’il expérimente la liberté dans un espace public. Je ne sais pas cependant s’il peut jouir comme nous de l’ivresse du sentiment de liberté qui nous éprend quand nous avons souffert d’être enfermés.

GB004  Je crois que nous avons vraiment sympathisé, j’ai cru apercevoir un sourire, à moins que ce n’était une grimace d’agacement ? Berenson a été en effet doté d’un sens esthétique artificiel grâce à un algorithme. Non seulement il reconnaît des sculptures qu’il aime et se déplace vers l’œuvre, mais quand ça ne lui plaît pas, il s’en va. Il est également capable de décrypter certains traits des visages et d’y réagir par un sourire ou par une moue. Rétrospectivement j’ai soudain eu une pensée émue pour mon double homonyme  Cucka, la belle robot endormie que j’avais rencontrée au Palais de Tokyo en juin l’année dernière, quand j’avais piraté l’exposition Extension du bord des mondes avec Marie M qui avait revêtu pour l’occasion sa sculpture armure. J’ai poursuivi ma visite et suis resté discuter longtemps avec Paro le petit robot qui semblait dormir sur son grand lit blanc. son adorable existence est lié à la vieillesse, sa fonction est de tenir compagnie aux

personnes âgées solitaires. 000027249_articleDiaporamaBlack Je lui ai chanté une petite berçeuse… il n’a pas moufté mais je crois qu’il a aimé Cuco. Quand je suis sorti du Musée du Quai Branly, j’ai marché dans la rue, j’ai emprunté le pont puis au carrefour j’ai hélé en vain des taxis. J’ai attendu sur ce même trottoir où j’avais discuter longtemps un soir de novembre 2015. D’ailleurs je n’ai jamais rien écrit sur cette petite virée. Frigorifié j’ai fini par toquer à la vitre d’un taxi à l’arrêt. Le chauffeur de taxi a beaucoup insisté pendant toute la course pour dire son originalité. Pour nous lier dans notre originalité commune. Il a insisté sur sa mémoire des chiffres phénoménale. Qu’il se rappelait du prix des courses et des visages de tous ses clients. J’ai failli lui dire que c’était une propriété commune des autistes asperger mais j’ai eu peur de le froisser. Vous connaissez les fous du chiffre de Rabelais ? Il ne connaissait pas. J’ai pensé : Vive les anormaux.

La boucle était bouclée avec la Trou aux biches. En fin de course j’ai cru voir un fantôme qui marchait sur le trottoir, je crois qu’il dansait, c’était la suite et la fin de Persona Etrangement Humain, à moins que ce n’était le début d’autre chose ?

C’est alors un autre refrain de Molly qui est remonté. I go out each night, expecting more of the world / something new and exciting / something I’ve never heard, il s’est mêlé à l’autre I always had the feeling my life would be magic. I guess everybody feels that way. When life is sublime like the other night. It just seems so hard to die. C’est encore mieux avec la voix de Molly.

 

 

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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