La nuit tombe je ne tombe pas (1er épisode)

Premier épisode des chroniques Montmartroises

(les autres suivent)

Le 21 avril je me suis rendu à La Cigale pour assister au concert des Mansfield TYA. Du duo je n’ai rencontré que Julia Lanoë. C’est d’ailleurs plutôt Rebecca Warrior que j’ai croisée en 2012 au Social Club, juste après avoir rencontré Chassol et lui avoir chantonné à l’oreille la merveilleuse mélodie de Russian Kids. Je ne les avais pas reconnus j’avais manqué leur mix et leur avais demandé s’ils étaient là depuis longtemps. Ils avaient ri, je n’avais pas bien compris pourquoi. Quant à Clara Pallone, je connais davantage le son de son violon que celui de sa voix, qui, lorsqu’il s’envole est complètement enivrant, comme dans leur tube Je ne rêve plus, où son joli visage repose les yeux fermés sur l’instrument, concentré. Soudain elle ouvre les yeux pour regarder Julia et s’accorder avec elle et sa guitare. Elles jouent vraiment ensemble et c’est ce qui est beau dans certains duos, comme le leur et celui de Chassol et de Lawrence Clais qui est aussi incroyable.  J’étais très ému d’assister pour la première fois à leur concert, car j’aime beaucoup leurs mélodies entêtantes, leurs chansons souvent un peu tristes, mélancoliques et romantiques. Ardentes. J’aime aussi leur sens des refrains, des petites phrases qui restent et qu’on murmure pour soi-même ou à l’oreille de quelqu’un, la nuit comme le jour. J’étais heureux d’aller à un concert car il est difficile pour moi de participer à des concerts sans créer de problèmes ou bien subir des agressions.Un des concerts qui reste en ma mémoire est celui de Bonaparte, où m’avait convié Mila Aragon. L’été 2012 au Cabaret Sauvage. C’était punk à souhait et je me sentais comme un poisson dans l’eau.

Maud Scandale avait prévenu la sécurité, un billet m’attendait, mais des complications sont arrivées. Je suis resté calme, ils m’ont demandé d’enlever mon masque, puis finalement l’organisateur en chef a cédé en me scrutant pendant un long moment. Me sens criminalisé dans ces moments là.

Comme j’avais peur d’étouffer et d’effrayer tout le monde dans la fosse  je suis monté direct au premier étage d’où je pouvais tout observer. Le concert avait déjà commencé. Le blocage de l’entrée m’avait retardé. Julia parlait des slows et de son désir que quelqu’un du public l’invite à danser. Me suis dit que si j’avais été près de la scène ça aurait été vraiment amusant de le faire. Aucun spectateur n’a osé. Je me suis adossé à la colonne, Maud Scandale est vite venue m’accueillir. So lovely. De temps en temps, je regardais les spectateurs en face de moi. A cause du Bataclan j’avais peur de susciter l’effroi, parfois je surprenais des regards inquiets et je me sentais un peu gêné, avec l’envie de disparaître derrière la colonne ou de m’enfoncer dans le siège vide juste devant moi, ce que j’ai fini par faire un moment. Le refrain de Mykki Blanco I’m an a beast  I’m a freak m’est revenu.

Jacob Krist a immortalisé ces instants. Dans ce portrait presque d’un autre temps, à cause du velour rouge des banquettes à cause des balcons avec moulures à cause de l’effet théâtre à l’italienne et de l’austérité générale qui se dégage de moi, on croirait presque à une revisitation des portraits du peintre Philippe de Champaigne.

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A un moment alors que j’étais emporté par les mélodies, je fixais la scène, Julia m’a aperçu et regardé, elle a souri et m’a salué d’un mouvement de main. Je lui ai répondu en souriant et en faisant un geste de la main aussi, en me disant que c’était absurde, car un sourire ne se voit pas de si loin, ni un geste de la main, puis me suis demandé aussi si je n’avais pas rêvé. Mais non je n’ai pas rêvé Julia m’a écrit m’avoir salué de la scène, ce qui prouvait qu’elle n’avait pas vu que je lui avais répondu. J’ai découvert leur générosité, à quel point elles suscitent de l’amour dans la salle. Le concert était très beau. Dépouillé. Sans images. Cela était surprenant car leur univers visuel est toujours très travaillé et très sophistiqué, et du coup toujours ultra présent quand on les écoute,  ça faisait du bien aussi de n’être soudain qu’avec le son et le vivant de la salle.

Quand je suis descendu, les rappels ne s’arrêtaient pas. J’ai croisé Rag la fondatrice des Barbieturix, que je n’avais pas vue depuis très longtemps. Quand elle a voulu me présenter à sa compagne, nous avons été interrompus par Léonie Pernet. Nous ne nous étions pas vus depuis si longtemps que nos retrouvailles étaient un peu euphoriques. En la voyant ici je me suis rappelé notre projet d’aventure scénique abandonné lors de son concert à Beaubourg, où elle avait justement invité les Mansfield. Leur reprise à trois voix de Je ne rêve plus était très belle, avec Léonie à la batterie. Ensemble on a parlé la langue des Mansfield, un peu comme dans le film de Resnais Je connais la chanson

Elle a dit : Devenir cinglée et se taper la tête contre les murs multiplier sur moi toutes les fractures cumuler l’absence et la torture ensommeillée je ne rêve plus je ne rêve plus.

J’ai répondu : Il y a des gens comme moi qui ont besoin d’autre chose que de manger pour exister mon corps réclame aussi ce venin qui injecté à mes journées me fait oublier que je ne rêve plus.

Et puis on a repris ensemble le refrain Je ne rêve plus Je ne rêve plus Je ne rêve plus Je ne rêve plus.

Bien sûr, tout cela était muet comme le son de sa batterie.

J’ai osé pénétrer la fosse et après le dernier rappel, la dernière chanson, je suis reparti. Il faisait beau, j’ai marché dans la nuit tiède qui me rafraîchissait, j’étais trempé. J’ai remonté les rues vers le jardin du Sacré Coeur. Un refrain, adoré, toujours le même, revenait : la nuit tombe je ne tombe pas, le jour se lève je ne me lève pas. A moins que ça n’était celui des Contemplations ?

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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