Fou de danse en Warrior Wild Style

 

Le 15 mai Rebeka Warrior, une des deux artistes de Sexy Sushi (et pour ceux et celles qui l’ignoreraient encore, double punk de Julia Lanoë des Mansfield TYA) était invitée à Fous de danse par le chorégraphe Boris Charmatz et le Musée de la danse. Deuxième édition d’un événement passionnant mettant en jeu non seulement la danse dans l’espace public mais aussi une forme d’art participatif dans une veine très contemporaine de démocratisation de l’art.  Elle m’a convié à la rejoindre dans cette aventure ainsi que deux drag-queen Mehdi / Ryûq Qiddo et Le Filip. J’ai dit d’accord avec joie mais attention je ne suis pas danseur. Elle m’a dit ce n’est pas grave tu peux juste être là et te promener. De rapporter cet échange, ça me fait penser qu’en fait j’adore danser et qu’évidemment je suis danseur du seul fait d’aimer ça et de le faire. C’est difficile de régurgiter ce qu’on a incorporé : le clivage entre danseur professionnel et danseur amateur est tenace. Nos corps sont les miroirs de nos esprits aliénés. Cette opposition reste à dépasser, même si elle est en fait déjà vraiment dépassée dans la danse contemporaine, du moins en apparence, car c’est plus dialectique que ça en a l’air. Comme on veut s’affranchir de l’art et même du non-art – sans doute que sans ce mouvement je n’existerais pas – on veut sans cesse s’affranchir de la danse officielle. C’est pour ça que j’aime tant fréquenter les dancefloors où la révolution démocratique ne cesse d’avoir lieu, comme un processus infini et toujours recommencé. Finalement j’ai tellement dansé que ma veste s’est déchirée, au milieu du set, Rebeka m’a glissé à l’oreille Cuco tu es déchiré on voit ta peau. Heureusement il y avait un rouleau de gaffeur miraculeusement posé à côté de la scène et Maud Scandale m’a réparé en plein set. La photographe Caroline Ablain a saisi un moment de danse commun sur cette scène de l’esplanade Charles de Gaulle. Purely magical.

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1/ Fous de danse

Fous de danse a commencé bien avant le dimanche 15 mai pour moi, car avant d’aller à Rennes, en guise d’interminable before j’ai fait un petit marathon by night à Paris. Je suis d’abord allé rejoindre la petite Team de la Klepto  au Batofar. Tandis que je dansais sur le dancefloor un garçon ne cessait de venir me dire que je lui faisais peur, ça m’a donné envie d’aller me réfugier dans un coin safe et c’est ainsi que je me suis retrouvé avec Yannick et Taty dans les cales arrière, mon endroit préféré au Batofar avec les backstages. Nous étions entre nous, j’ai rencontré Sarah et son ami, après j’ai dansé un peu sur scène sur la fin du set de Carol avant de rejoindre la bande dans le repère de pirates où j’ai souvent passé du temps en 2012 lors des Currywurts. J’ai au final beaucoup plus parlé de philosophie que dansé, alors que je croyais tout le monde complètement déchiré à se disputer pour garder sa drogue pour lui tout seul, une discussion sur le déterminisme et l’invention de soi a commencé avec Taty et son ami Romain qui se disait spinoziste. Son sérieux scolaire dans les cales du bateau était surréaliste mais j’ai pris ses arguments en considération. C’est vrai qu’il y a un soulagement à se dire non libre, comme si la question lourde de la responsabilité était réglée une fois pour toute. Ce n’était pas pour dire bêtement le contraire j’adore Spinoza – surtout son Tractatus Théologico Politique – car c’est lui qui le premier vide de son sens un certain rapport à la littéralité du texte sacré et laïcise l’histoire du peuple juif. Son génie est un peu celui d’un pirate finalement car il introduit l’athéisme mine de rien. Bref, Romain soutenait que tout était l’effet de déterminismes et moi j’ai défendu la liberté de résistance et soutenu qu’il fallait tout de même ne pas céder sur la possibilité de l’invention de soi, tout en gardant à l’esprit le poids de l’historicité et la nécessité de batailler avec toutes sortes de déterminismes justement. L’intersectionnalité des luttes me fait croire toujours plus en la liberté de gestes inauguraux, de gestes qui nous extraient, de gestes de résistance fondateurs, certes toujours à recommencer, mais cela n’empêche. On est reparti danser mais comme je devais rejoindre la soirée organisée par Soraya Daubron à côté au Petit Bain, j’ai filé. C’était ma première fois au Petit Bain et ma première Amours Alternatives. C’est un si beau nom que ça valait la peine d’y aller rien que pour écrire ce nom dans mon journal. Je me suis trompé de sens et il faisait froid comme en hiver, j’ai marché seul sur les quais, j’entendais en hors champs des voix, sans comprendre ce qu’elles disaient. C’étaient des personnes installées derrière une baraque de chantier et d’immenses tas de sable et de gravillons. Je me suis retrouvé au milieu de la nuit à marcher seul dans un chantier, j’ai alors éprouvé ce sentiment illusoire de liberté dont on parlait encore l’instant d’avant dans les cales du batofar. Oui je préfère vivre cette illusion de liberté que de penser en mode raisonnable et rationnel que la liberté est l’intériorisation de la loi ou que la vraie liberté est la raison comme nous l’enseignent souvent les philosophes. Oui je préfère la version wild : être libre c’est s’éprouver libre au moment où tu éprouves le danger, le danger par exemple de persévérer dans ton être, voire ton être stigmatisé. Toutes les fois que je sors et que j’existe je ressens ce danger, et c’est ce petit flirt avec le risque que je recherche comme beaucoup.

J’errais rêveur et j’ai soudain eu peur, c’est cette peur qui m’a tiré de mon songe éveillé : j’ai fait demi tour et suis arrivé au Petit Bain. J’ai adoré le lieu les gens et la soirée. Il y régnait une sorte de gaieté et de fraîcheur, une atmosphère gouine queer. J’ai eu la joie de retrouver Elodie que j’avais rencontrée pour la première fois à la dernière WET. Elle est folle de danse elle aussi, elle n’hésite pas à transfigurer sa maladie en osant venir danser avec ses béquilles. J’ai pensé : Encore un modèle de liberté. Soraya est venue me voir, adorable, elle a toujours été désireuse d’être en lien avec moi sous le signe de l’inconnu, en se mettant à mon endroit, sans intrusion. Suis resté danser sur le côté. Je regardais la djette danoise berlinoise qui était très enjouée, elle me faisait des signes de derrière les platines. Au bar, j’ai rencontré un garçon adorable avec lequel nous avons partagé nos impressions. Il m’a confié qu’il n’avait pas passé une si belle soirée depuis longtemps, il m’a montré ses amis avec lesquels il était. Ils dansaient tous à fond. Ne suis pas resté longtemps car je m’étais promis que cette fois je ne raterais pas la Shemale Trouble, où Pepi et Dustin mixaient, je pensais les voir, mais je suis arrivé bien trop tard au Klub rue St Denis. C’était ma première fois et pour le shemale de latex que je suis c’était émouvant d’être enfin dans un espace trans et queer. Suis descendu au sous-sol où il y avait encore beaucoup de monde. Le son était bien, derrière les platines, il y avait Nari FSHR  qui était à la dernière WET. J’ai croisé la belle Dora Diamant avec son amour  Manami Kinoshita qui était vraiment cute avec moi. Il y avait là plein de têtes connues dont Dustin, Peppi, et Raya que je n’avais pas croisée depuis très longtemps. Et aussi Anatole avec lequel j’ai dansé et Elora qui badait sur un fauteuil. Dans la queue des toilettes j’ai fait la connaissance de Naelle Dariya, la créatrice de la shemale, je me souviens qu’elle avait une incroyable robe à paillettes et qu’elle m’a dit à plusieurs reprises que je devrais nourrir ma peau car ça serait plus sexy. Devant les vestiaires j’ai croisé Maud Scandale avec Jess Sousan. Avec Jeff on se croise depuis que je sors la nuit, depuis les Corps Versus Machine Chez Moune, c’est à dire depuis décembre 2011. J’ai toujours adoré sa mine boudeuse et son côté farouche. Et c’est là que la transition existentielle en boîte de nuit rejoint la transition textuelle de mon récit présent : avant de partir Maud m’a lancé : alors tu viens bien dimanche ? Tu ne rates pas ton train hein ? C’est vrai qu’il était presque 6 heures du matin quand nous nous sommes croisés. Maud c’est la classe, elle a encadré l’aventure Fou de danse avec queer attitude et beaucoup de délicatesse. Elle a notamment fait en sorte que tout le monde respecte mon identité non civile, obtenu des billets de trains non nominatifs, une chambre d’hôtel au nom de Cuco et jamais posé aucune question intrusive. Quand on m’a proposé d’être payé, j’ai répondu comme d’habitude que je ne suis jamais payé, j’ai ajouté par contre je veux bien faire don de mon cachet à la communauté et qu’on achète de la drogue avec pour tout le monde. Ce transfert de fond n’était pas évident à assumer pour les associations impliquées, et notamment le Centre chorégraphique de Rennes, ce que je peux comprendre. Rebeka m’a dit après qu’on avait bien fait / de ne pas le faire / car la douane attendait avec des chiens à la Gare de Rennes.

II / FOUS DE DANSE / RENNES

Je suis arrivé à Rennes à l’hôtel Astrid en plein jour le cœur battant. Situé en face de la gare, c’est un hôtel douillet mais un peu austère où on ne sert que de l’eau. C’est ce qu’ils nous ont répondu quand nous sommes rentrés vers 1H du matin après notre performance et qu’on leur a demandé s’ils servaient quelque chose à boire. Pas d’alcool ni de soft mais de l’eau. La réponse était sérieuse et implacable. Je rembobine. A l’arrivée : Bonjour je suis Cuco.Visage sidéré en face de soi. On ne vous a pas prévenu ? Non. Ah désolé ! // Etre désolé et avoir envie de dire le contraire // Ce sera la 104. Ok. J’ai éprouvé alors un petit truc triomphant : Pour la première fois j’avais une chambre à mon nom. J’étais assez excité, j’avais prévenu Julia et Maud que j’avais une surprise, mieux ou au moins aussi bien qu’une coiffe bretonne. Julia doutait qu’on puisse faire mieux qu’une coiffe bretonne. C’est ou c’était le début de mon passage au noir, me sentant de plus en plus anarchiste ces derniers temps, je réfléchis à muter et à en finir avec le côté sweet et creamy. Mais depuis que j’ai vu le dernier film de Paul Verhoeven où il y a un psychopathe violeur avec le visage masqué en noir j’hésite vraiment. Avant on me regardait en me disant La piel que abito, me demandant si ma source d’inspiration était ce film d’Almodovar, que je n’aime pas du tout. J’ai peur qu’on me regarde désormais en disant Elle et en me demandant si c’est ce film de Paul Verhoeven qui m’a inspiré.

Des personnes en charge de l’organisation de Fous de danse sont venus plusieurs fois nous chercher, mais Filip et Mehdi n’étaient pas prêts. Quand nous sommes finalement descendus, nous avons rencontrés ceux et celles qui allaient nous accompagner. Anne Teresa de Kiersmaker était dans les parages, elle nous a souri. J’ai pensé que c’était beau d’avoir inventé ces rencontres où de grands chorégraphes côtoyaient les citoyens danseurs et des danseurs de la danse contemporaine comme des êtres de la nuit comme nous. C’était un peu grisant et j’ai ressenti soudain la joie et l’excitation de participer à CETTE nouvelle aventure, grâce à Julia / Rebeka qui a eu la bonne idée de nous convier, d’ailleurs sur la photo elle a l’air vraiment happy elle aussi. De dos, Mehdi et Filip sont absolument prêts et apprêtés. Certains de nos complices n’ont pas hésité non plus à sortir leurs tenues les plus extraordinaires, comme on peut le voir ci-dessous sur la photo prise par Richard Louvet.

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Boris Charmatz le directeur du Musée de la danse, chorégraphe et danseur, était là, souriant pour nous accueillir. Je m’avance vers lui avec son pull rouge. Je découvre aussi que mon passage au noir est aussi vraiment un devenir mutant en warrior wild style.

13288304_988510507911100_1951214074_o(1)Pour l’occasion Boris s’était maquillé à la façon des indiens du sud du Chili, avec de grands cercles rouges sur le visage, ceux que j’aime appeler mis hermanos, eux privilégiaient le noir et blanc.

Passés ces moments de convivialité, Rebeka a décidé qu’il était temps de se lancer. Dans les vestiges de cette ville qui fut jadis un haut lieu de la culture rock et punk nous nous sommes avancés sur scène. Nous étions un peu comme des cow boys. Rebeka nous a conduits, elle était adorable, très en lien avec nous et très rassurante. Rebeka Warrior est un animal sauvage qui se meut avec calme et panache sur scène. Moi je me sentais timide car le show m’est assez étranger. Mon casque cornu m’a cependant investi d’une forme de puissance nouvelle. Au début l’atmosphère était un peu froide et un peu rigide, le public comme en attente et peut-être aussi un peu traumatisé par tout ce qui s’était passé dans la ville. Puis peu à peu quelque chose a pris. On a mis le feu, surtout Rebeka qui en mode Warrior sait insuffler une énergie punk à réveiller les morts. Mehdi et Filip étaient infatigables, les danseurs complices autour de Boris dansaient sur l’esplanade et parfois nous rejoignaient. Le public était génial, ils hurlaient à chaque fois que Rebeka reprenaient des chansons des Sexy Sushi ou s’approchait d’eux.

Après dans les backstages, quite dead, alors que nous nous remettions de nos efforts et de cette aventure, on a demandé à Filip s’il n’avait pas trop souffert avec ses talons. Filip a dit que bien sûr ça faisait mal mais que c’était le même rapport à la douleur que quand on se fait enculer. Après on a décidé de faire des selfies dont voici un échantillon.

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Je me souviens aussi qu’avec Rebeka on a parlé des Béruriers Noirs et des Ramoneurs de Menhir. Elle m’a raconté qu’ils avaient joué ensemble et que le chanteur ne voulait plus quitter la scène. J’ai ri, je les ai imaginés ensemble et me suis dit que j’adorerais participer un jour à une de leurs performances. Après on voulait tous boire un verre, on a failli terminer en boîte de nuit, finalement on a atterri dans le seul bar ouvert à cette heure là un dimanche. C’était une sorte de pub irlandais en face du TNB où Rebeka nous a invités à boire le champagne. Mehdi et Le Filip partaient le lendemain matin très tôt poursuivre leurs aventures à Cannes, ils étaient épuisés alors ils sont rentrés. On a continué à boire. Bien que la clientèle et l’atmosphère était très hétéronormée, c’était très sympathique. La musique laissait cependant un peu à désirer. Je me souviens notamment avoir enduré le supplice de l’incontournable tube de Soldat Louis des pubs irlandais et leur délicieux petit refrain Du rhum, des femm’s, et d’la bièr’nom de Dieu  / Un accordéon pour valser tant qu’on veut  / Du rhum, des femm’s, c’est ça qui rend heureux / Que l’diabl’ nous emport’, on n’a rien trouvé d’mieux / Oh oh oh oh oh / On n’a rien trouvé d’mieux. On est rentrés à l’hôtel avant d’entonner le refrain debout  sur le comptoir.

La conclusion de Fous de danse c’est qu’on a tous envie de recommencer. Et pour ceux et celles que ce petit récit sans son ne parviendrait pas à rassasier, vous pouvez écouter le mix de Rebeka Warrior en cliquant ici : https://www.mixcloud.com/rwarriorsexysushi/dj-set-rennes-fous-de-danse-15052016/

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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