Contre Nature (Hacking aux Beaux-Arts de Paris)

Les 17 et 21 mai, je me suis rendu aux Beaux-Arts de Paris pour participer aux parcours nocturnes de l’exposition Extra Naturel conçue par l’artiste américain Marc Dion, visible jusqu’au 12 juillet. J’ai été les deux fois très chaleureusement accueilli, notamment par la commissaire d’exposition Sarina Basta et sa collaboratrice. Composée des productions de l’artiste, d’œuvres de la collection patrimoniale des Beaux-Arts et d’œuvres contemporaines dont certaines produites par de jeunes artistes autour du thème du surnaturel, ExtraNaturel est une installation immersive placée sous le signe de l’étrangeté et de la surnaturalité, de la magie et de l’hybrididité. Comme un écho aux êtres cornus qui habitent notre mythologie, comme un échantillon présent de cette ontologie mutante,  comme une extension contemporaine et queer de cette constellation weird et magique, j’ai décidé de m’insérer dans ce dispositif.
Est-ce que vous faites partie de l’exposition ? Cette question que les visiteurs m’adressent parfois lors d’un piratage est le signe le plus flagrant que quelque chose se passe dans la perturbation des frontières de l’art et du non art et/ou de leur place de récepteur / participant. Je n’ai d’ailleurs pas besoin d’une attestation ni d’une légitimation, le trouble pouvant tout aussi bien opérer sur moi-même et à mon insu. Ces soirs là, plusieurs personnes se sont approchées de moi pour me la poser et quand je répondais que non et que je n’étais qu’un simple participant, ils réagissaient différemment. Plusieurs ont accepté pleinement ma proposition sans ajouter aucun commentaire. Oiseau de nuit ou d’aube j’ai participé aux  deux parcours nocturnes conçus pour faire découvrir aux visiteurs des lieux parfois ouverts pour la première fois au public. Le départ s’est fait de la salle Melpomène, puis nous avons reçu les consignes dans la cour par deux guides étudiant(e)s des Beaux arts qui nous ont d’abord expliqué le principe tout en nous distribuant de petites lampes de poche.  Avant d’entreprendre la marche nocturne, j’ai fait un petit tour dans les jardins où avait lieu le vernissage : J’avais revêtu mon casque cornu qui depuis peu me confère une puissance extra naturelle supplémentaire, supplémentaire car je me pense déjà comme extra naturel. Sans doute il y a des questions de degré : le fait de rompre avec l’identité genrée et les approches naturalistes et essentialistes de l’identité constitue un écart supplémentaire d’avec la norme naturelle. De plus, du fait de ne pas avoir été engendré organiquement et d’avoir une peau de latex, je suis peut-être plus proche des chimères. Dernièrement j’ai découvert que j’avais été précédé par Moondog dans le désir de porter un casque à cornes. A M m’a photographié sans que je m’en aperçoive, sans même m’avoir interrogé sur le statut de ma présence il a dialogué muettement avec moi. ( Arnaud Mouillevois @i_n_s_t_a_r_n_o )
Nous avons marché dans la nuit  à pas de course, c’était parfois comique, nous nous sommes arrêtés devant des sculptures anciennes que nous n’apercevions qu’en partie car le temps pressait, puis nous avons traversé des allées, le gravillon crissait sous nos pas. Nous sommes arrivés dans un jardin où on a regardé une oeuvre monumentale de Mark Dion. Les deux visites ne se recoupaient pas complètement et c’était amusant de voir comme l’oeuvre était expliquée d’un guide à l’autre. Aujourd’hui on dirait que le monde de l’art a peur de confronter le spectateur visiteur avec ce qu’André Malraux nommait le choc esthétique. Au nom de l’accessibilité des biens culturels, un des effets bêtifiants de la démocratisation culturelle c’est qu’il faut toujours guider et expliquer. Le summum c’est la Monumenta qui, à force de grand arguments et explications symboliques univoques, (exit le concept salvateur d’oeuvre ouverte) s’efforce de légitimer la débauche de moyens et le retour au concept de chef d’oeuvre, dont on aurait pu penser que l’art contemporain nous avait définitivement débarrassé. Ici pas de théorie du chef d’oeuvre, non, mais tentative d’élucidation rationnelle d’une forme proposée au regard. Un oiseau dans une immense cage avec des livres. L’une des guides a endossé l’approche spéciste : L’oiseau et les livres inaccessibles car l’oiseau n’a pas accès à la conscience de lui-même contrairement à l’espèce humaine qui se pense elle-même, bref, reconduction du vieux paradigme cartésien de la dualité de l’âme et du corps, de la frontière rigide entre monde animal et non animal. L’autre guide tissait autre chose avec cela mais comme ça fait longtemps, j’ai oublié.
Puis ensuite on a visité une grande pièce donnant sur le jardin qui n’est autre que le bureau du directeur des Beaux-Arts. C’est étrange de voir comment dans cette école on est encore dans la pérennisation de l’art bourgeois, du moins dans le respect et la légitimation d’une certaine vie académique comme de ses traditions. Il y avait là deux oeuvres, dont celle illustrée plus haut : un corbeau perché sur une installation composée de bijoux déposés sur des livres anciens. Les visiteurs photographiaient, surtout l’architecure d’ailleurs. Désormais on n’est pas regardé par l’oeuvre, on n’est pas dépossédé par elle, mais on exerce sur elle une action prédatrice souvent mécanique, cependant cette petit opération de photographie engage aussi le regard du spectateur autrement puisqu’il cadre et choisit d’enregistrer le souvenir d’une perception qu’il élabore en même temps. Ce que j’ai fait moi-même, peut-être inspiré par les tableaux romantiques sur Enée sortis des réserves des Beaux-Arts que j’avais aperçus en début d’exposition, ou m’identifiant à Dante traversant l’Enfer dans la Comédie et rencontrant les vivants qui sont déjà damnés de leur vivant mais qui l’ignorent eux-même. J’ai profité des brefs moment d’éclairage dans le couloir attenant à la grande salle du palais pour saisir des profils et des apparitions érotiques et mystiques. Juste avant et après ce couloir où étaient exposées et révélées ces sculptures antiques, ces bustes mystérieux souvent amputés d’un membre, il y avait un artiste harpiste autour duquel les visiteurs s’arrêtaient.
Après avoir retraversé l’immense salle principale du Palais où jouait le harpiste, nous sommes montés au premier étage pour nous poster devant la porte de la bibliothèque. Les portes se sont ouvertes. Tout au long de la visite, un ancien diplômé de l’école des Beaux-Arts d’il y a au moins 20 ans devenu soit artiste célèbre prétentieux soit acteur culturel du monde de l’art un peu aigri, passait son temps à pérorer et à expliquer d’un ton docte à une femme qui l’accompagnait tout ce qu’elle aurait pourtant pu voir aisément par elle-même. Il m’a d’ailleurs dénommé Fantomas. Je ne pouvais éviter d’entendre leur conversation tant il parlait délibérément fort. Dans ce lieu assez extraordinaire, nous avons avancé précautionneusement, éclairant les livres avec nos lampes torche. Les livres eux-même devenaient soudain des objets énigmatiques et rares, comme des objets anciens désormais inusités. La guide scandait avec ses interventions le temps de notre visite, elle nous a annoncé qu’à présent nous allions découvrir l’installation d’Hélène Mourrier. Placée sous le signe corrosif et féministe du Scum Manifesto de Valérie Solanas, son installation de céramiques était accompagnée d’un enregistrement sonore, lecture de la préface du Scum écrite par Christiane Rochefort, texte puissant, notamment pour sa pensée de l’oppression et des rapports de domination. Cette vision de la plainte de l’opprimé conçue comme un fait de nature pour l’oppresseur est passionnante et subversive, elle résonne fortement avec le lieu et l’exposition :  » ll y a un moment où il faut sortir les couteaux. C’est juste un fait. Purement technique. Il est hors de question que l’oppresseur aille comprendre de lui-même qu’il opprime, puisque ça ne le fait pas souffrir : mettez-vous à sa place. Ce n’est pas son chemin. Le lui expliquer est sans utilité. L’oppresseur n’entend pas ce que dit son opprimé comme un langage mais comme un bruit. C’est dans la définition de l’oppression. En particulier les « plaintes » de l’opprimé sont sans effet, car naturelles. Pour l’oppresseur il n’y a pas oppression, forcément, mais un fait de nature. Aussi est-il vain de se poser comme victime : on ne fait par là qu’entériner un fait de nature, que s’inscrire dans le décor planté par l’oppresseur (….) Quand l’opprimé se rend compte de ça, il sort les couteaux. Là on comprend qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Pas avant. Le couteau est la seule façon de se définir comme opprimé. La seule communication audible. Peu importent le caractère, la personnalité, les mobiles actuels de l’opprimé. C’est le premier pas réel hors du cercle. C’est nécessaire. »  Christiane Rochefort
Disposée sur une table qu’on pouvait éclairer avec nos lampes, comme un étrange chapelet aux pouvoirs magiques, l’installation / sculpture de couteaux en céramique précédait la performance. C’était beau qu’ils soient disposés en chapelet et que ce soient des céramiques. Leur présence résonnait encore autrement que le texte brûlant et coup de poing de Christiane Rochefort. Alors que nous éclairions la pièce disposée sur une table, nous avons été attirés par un rythme et des sons. En levant les yeux on pouvait apercevoir de loin une personne debout  sur une table avec un objet à la main, on n’en n’était pas sûr. Avec d’autres, je me suis approché pour l’éclairer. J’ai alors découvert un être queer et mutant qui avait revêtu une combinaison de latex couleur chair et portait un couteau dans la main. Margot Mourrier a photographié cette performance et notre rencontre qui ressemble à un étrange théâtre d’ombre.
Comme je suis resté un peu dans cet espace, j’ai pu  assister aux visites qui se succédaient à un rythme soutenu. C’était intéressant de voir comment Hélène jouait avec le désir de voir du spectateur et comment les spectateurs réagissaient, osant ou pas éclairer ce corps exposé, osant ou pas participer et danser, osant ou pas regarder et se mettre en lien avec son regard. Le rythme sensuel du morceau Hush Bb du rappeur queer Le1f repris en boucle, conjugué à la danse décalée, le tout précédé de cette installation formait un ensemble troublant et magnétique.  Je suis à mon tour monté sur la table pour danser : c’est comme si s’était créée une petite hétérotopie éphémère, comme si le thème ancien de la surnaturalité s’ouvrait soudain à une revisitation queer et très contemporaine du Sabbat des sorcières, tableau qui ouvre d’ailleurs l’exposition et qui a été choisi pour affiche. A un moment elle a posé son couteau sur la table moi j’ai momentanément enlevé et déposé mon casque.
Peut-être cette performance était-elle une manière de rappeler que toute interrogation d’une condition supposée naturelle est en fait toujours déjà extra naturelle ? Avec du recul je la vois comme une invitation à une extraction émancipatrice qui en passerait non par le merveilleux mais par le fait d’aller jusqu’à accepter de s’éprouver comme un être contre nature, wildness et queerness.
(Et puis le soir auquel j’ai participé des cameramans suivaient. A 0.52 on m’aperçoit éclairant l’installation de couteaux de céramiques et avant et ensuite, il y a un bref moment de danse. Hacking witchy réussi…https://actudirect.com/news/parcours-effrayant-a-lecole-des-beaux-arts-pour-la-nuit-des-musees/)

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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