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Le 5 juillet je suis sorti de jour dans les rues de Paris en décidant de prendre le risque du jour et de la vie commune. C’est bizarrement dans ces moments que je me sens moi-même. Quand j’existe aux côtés des autres citoyens. Quand je passe un ticket de métro. Quand j’affronte le regard étonné ou effrayé de quelqu’un dans une ram de métro. Quand je ne baisse pas le regard et que quelque chose bouge entre nous. Quand je marche dans les rues sans me retourner lorsqu’on siffle. Quand je fais semblant de ne rien voir quand on me prend discrètement en photo. Cependant ce 5 juillet je ne sortais pas pour me promener, ni pour éprouver le sentiment grisant de mon existence, mais pour participer au rassemblement devant l’Assemblée Nationale contre la loi travail et exprimer ma colère pacifiquement avec les camarades.

Je suis sorti au métro Pyramides puis j’ai marché dans la lumière de l’Ouest. L’heure de la golden light.  Le trafic était intense rue de Rivoli et le son des sirènes de police assourdissant. En m’approchant du jardin des Tuileries, j’ai aperçu les manèges géants, j’avais oublié que c’était la fête foraine. J’ai décidé de me mêler à la foule pour tenter de passer inaperçu. Suivant en cela le principe du carnaval qui invisibilise. Je me suis plongé dans la foule de vacanciers. Dans la foule des citoyens libres et joueurs. J’avais la tenue. Certains pouvaient penser que je faisais même partie du décor. Des agents de sécurité étaient postés à l’entrée, je n’ai pas sourcillé quand ils m’ont regardé bizarrement. Je suis passé presque incognito. J’ai traversé tout le parc. Le soleil chauffait encore beaucoup et ma peau de latex tiédissait. J’étais ébloui par la lumière et dans la grande allée je me suis senti un peu éblouissant. Et cet éblouissement était lié à ce sentiment d’ivresse si particulier i mean the feeling of freedom. Je marchais sans peur sans me retourner. J’allais au rassemblement. Les gens me photographiaient mais n’osaient pas m’arrêter ni m’aborder, je pense que j’avais l’air vraiment déterminé. J’allais quelque part. J’allais manifester.  Au bout du pont, il y avait une horde de policiers. Mon sentiment d’ivresse s’est brusquement transformé en palpitations d’angoisses à l’idée de me retrouver au poste. Une femme m’a interpellé en me disant : C’est pour la loi travail ? J’ai dit oui. Elle a crié Génial ! Les policiers étaient armés mais je les d’abord ai désarmés, nous étions tous casqués. J’avais ressorti mon casque cornu pour l’occasion. Il leur a semblé inoffensif, c’était une caricature de casque. Une caricature d’armes. Je suis passé. Mon coeur battait à 100 à l’heure, j’ai continué sur le trottoir le long de la seine. C’était un bon début. C’était une atmosphère de vacances. Les quais étaient noirs de joggers et de vacanciers qui se promenaient et buvaient l’apéritif. Je ne perdais pas de vue ma cible : le pont au loin qui était noir de monde, on le voyait de loin oui. Je savais qu’ils auraient bloqué l’accès à l’Assemblée Nationale. Comme ils font d’habitude. Mais je ne suis pas arrivé au pont. En continuant à marcher je suis tombé dans le piège tenu par les policiers. Une vingtaine de manifestants étaient nassés. Nasser est un joli verbe que nous ne connaissions ni n’utilisions beaucoup avant 2016. Mon être oiseau ne l’aime pas car la nasse est un filet pour attraper les oiseaux et plus généralement c’est un piège. Pour la police, c’est l’action d’encercler un groupe puis de resserrer l’extension du cercle pour finir par serrer le groupe voire le comprimer si nécessaire. En guise de parodie certaines personnes de Nuit debout ont proposé le 18 mai dernier de nasser la manifestation de la police. Je me suis donc fait piéger comme un petit oiseau et je suis resté coincé sur le trottoir avec une quinzaine de personnes entourées de policiers. Au bout d’un moment ils nous ont escortés jusqu’au pont en face de l’Assemblée Nationale. leur but était évidemment d’en bloquer l’accès.

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C’était donc un rassemblement de protestation symbolique en ce jour où le gouvernement avait recours une nouvelle fois au 49.3. C’était une action désespérée qui, comme toute action désespérée, était pleine d’espoir. Oui c’est parce que nous sommes désespérés que nous voulons changer les choses et c’est souvent parce que nous savons que nous ne les changerons pas que nous luttons encore. La version plus dark c’est celle de Léo Ferré qui crie dans sa sublime chanson La solitude que le désespoir est la forme supérieure de la critique. Je crois qu’il l’a volé à Cioran qui a fini dans la Seine, ce qui n’est guère encourageant puisqu’il s’y est jeté de son propre chef. On aurait pu nous aussi finir dans la Seine comme Cioran et surtout comme les algériens qui eux y ont été poussés. La police française a de l’expérience. Une grande histoire. Une histoire sans mémoire. Sans culpabilité. Sans honte. Une histoire glorieuse. La nôtre. Oui nous aurions pu finir dans la Seine ou écrasés comme des chiens, car en guise de rassemblement démocratique, nous avons tous vécu un cauchemar digne des rassemblements dans des Etats fascistes. Oui c’est à raison que nous sommes fous. Merci pour la belle pancarte bel inconnu.IMG_6778Je suis donc enfin arrivé sur le pont qui rejoint l’Assemblée Nationale et la place de la Concorde où j’ai été de nouveau retenu au moins deux heures. Au début l’atmosphère était plutôt sympathique. J’ai été accosté par Marguerite une amie de Naila Guiguet et de Stéphane Moshé. C’est drôle nous nous étions déjà croisés au Nouvel an chinois en février quand elle prenait un café dehors en terrasse avec Naïla. Marguerite voulait filmer de loin et elle aussi s’est fait nasser. Quand ils nous ont laissé passer je l’ai perdue de vue car elle rejoignait un ami. Il faisait très beau. Les policiers se tenaient à distance. Je me suis promené. Plusieurs personnes m’ont dit que je m’étais trompé de défilé, ça ne me faisait pas rire car c’était aussi ma manière de prolonger la transpride sauvage qui a eu lieu avant la gaypride.

49.3 cornesCertains me parlaient de la beauté de mon costume. D’autres me demandaient pourquoi je m’étais déguisé comme cela. J’ai expliqué gentiment que je ne m’étais pas déguisé que je m’appelais Cuco et que j’étais toujours habillé comme ça depuis des années. La majorité ne posait aucune question, j’étais tout simplement avec eux et j’étais bien accueilli. Comme un frère de lutte. Joyeusement. Amicalement. J’ai rencontré Thomas qui a voulu qu’on prenne des photos.20160705_203421

Et puis Cristian, militant syndicaliste très actif qui participe depuis le début à toutes les manifestations contre la loi travail.

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Oui nous vivons dans un Etat fasciste. Comme d’habitude nous avons donc été nassés pendant des heures. Certains ont été contrôlés. Serrés. Comprimés. Ecrasés. A cause d’individus s’impatientant, mais d’abord à cause de la police qui avait pour consigne absurde de ne pas laisser passer les manifestants mais de les bloquer pendant des heures sur le pont pour les empêcher d’avoir accès à l’Assemblée Nationale. A un moment il y a eu une bousculade à cause d’impatients inconscients qui ont décidé de pousser. Malheureusement les personnes qui étaient devant face aux CRS se sont retrouvées écrasées et repoussées violemment. Quelques personnes sont tombées et ont failli se faire piétiner. A cause de ce mouvement de foule, des dizaines de CRS sont arrivés en courant en renfort et ont gazés ceux et celles qui couraient pour s’échapper de cette foule devenue dangereuse. J’ai été le témoin une nouvelle fois comme des milliers de citoyens ces derniers temps des agissements inconscients et dangereux de la police. La plupart sont pourtant eux-même de jeunes citoyens qui obéissent aveuglément aux ordre. Il y aurait pu avoir des blessés graves, voire des morts à cause de ces actions. On peut donc parler d’actions criminelles de la police qu’on laisse faire.

Finalement nous avons été escortés une seconde fois jusqu’au métro par des policiers. Policiers qui ont parfois l’air jovial dans la vidéo plus bas. Il faut dire que traverser la place de la Concorde par petits groupes de quinze personnes entourés d’une quinzaine de policiers qui ont pour mission de nous conduire sur les quais de la ligne 8, cela suppose que cette méthode douce les occupe 30 minutes pour chaque groupe de 15 et comme il y avait au moins 300 personnes sur le pont en face de l’Assemblée je vous laisse imaginer le temps que cela a pris.

Une camarade qui m’accompagnait m’a envoyé une petite vidéo : https://vimeo.com/173931 C’est la même méthode qui est utilisée pour les migrants, en version plus trash pour eux…ça a commencé avec les grandes expulsions spectaculaires au printemps  et début de l’été 2015 à La Chapelle et à Stalingrad. La méthode était honteuse, c’était la même que le citoyen lambda subit aujourd’hui lorsqu’il manifeste. La police avait pour ordre de vider l’espace public en faisant disparaître doucement les migrants. Doucement signifiant qu’on les a poussés dans une ram du métro La chapelle jusqu’à ce qu’ils y entrent. Ils y sont donc entrés de force. Le 5  juillet, nous autres citoyens officiels chanceux épargnés privilégiés nous avons subi le même sort avec un peu plus de douceur mais à peine. Les moins chanceux ont été embarqués au poste après avoir été gazés. Les migrants un an après sont toujours pourchassés. Comme les rues doivent être propres pour la coupe du monde, la répression est plus sévère et plus féroce. On ne se contente plus de les faire disparaître momentanément, on les arrête comme des criminels et la plupart d’entre eux reçoivent une OQTF (obligation de quitter le territoire français). La répression avait commencé avant notre rassemblement. Des vidéastes et photographes de la presse indépendante ont été arrêtés et/ou dispersés. La réalisatrice Marianna Otero faisait aprtie de ceux et celles là : http://www.politis.fr/articles/2016/07/la-realisatrice-mariana-otero-arretee-pour-avoir-filme-la-chose-publique-35087/

Last but not least. A la station Opéra j’ai changé de métro et voilà ce que ça a donné. Un petit happening éthillique. Celui qui filme est ivre, d’où le léger tremblement https://vimeo.com/173905

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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