The objective of this work is to become the object of a discussion (ou la défense des droits de l’enfant queer le dimanche à la Folie)

Dimanche 19 décembre je suis allé fêter l’anniversaire d’Amine, la dernière fois que j’y étais c’était pour le concert mémorable de Kiddy Smile. Quand je suis arrivé,  Amine m’a accueilli et présenté à ses deux meilleur(e)s ami(e)s. J’étais honoré. Anne-Claire était derrière les platines, elle portait un joli short, style feutre rouge. Un peu de mère noël dans l’air. On fêtait l’anniversaire d’Amine mais il y avait un sapin avec des boules et des gens qui se peignaient le visage en vert à côté. Jeremia et Dustin ont pris la suite. Jeremia était très chic pour l’occasion. L’atmosphère était dominicale, sweet et légère.  Je me suis envolé sur le petit dancefloor. J’aimais danser danser danser. C’était plein de queerness et de love. J’ai rencontré Philippe, un pédée de Montréal tellement queer et tellement adorable. On s’est aimés immédiatement. Il m’a dit ah enfin quelqu’un qui danse librement. Plusieurs dansaient très librement ce soir là, et ce qui était beau, c’est que toutes les générations se mêlaient. Un petit enfant tout bouclé a débarqué comme une furie sur le dancefloor, il s’est jeté sur moi en riant, je l’ai repoussé tout doucement, il est revenu se jeter sur moi et m’attraper la cuisse. Alors j’ai dansé avec lui. Puis il était si affectueux que je l’ai pris dans mes bras pour danser. Magique. Son père était tellement cool qu’il riait en le regardant.  C’est la Folie ça, un lieu à part, à cause des deux adorables personnes qui s’en occupent, Audrey et Rémi, qui ont décidé de créer un lieu mêlant l’art, l’activité associative et militante et le clubbing. Et aussi à cause de la dimension familiale du parc de la Villette. A la Folie, les enfants et les familles qui sortent de la Géode finissent par se retrouver sur un dancefloor pour une soirée queer, c’est ça qui est chouette. Tiens ça me rappelle le texte de Paul Preciado sur l’enfant queer. Il était encore Béatriz quand iel l’avait écrit. Ce texte où il dit qu’il a été un jour l’enfant que Frigide Barjot se targue de protéger. Le texte où il demande : Qui défend les droits de l’enfant différent? Les droits du petit garçon qui aime porter du rose ? De la petite fille qui rêve de se marier avec sa meilleure amie ? Les droits de l’enfant queer, pédé, gouine, transsexuel ou transgenre ? Qui défend les droits de l’enfant à changer de genre s’il le désire ? Les droits de l’enfant à la libre autodétermination de genre et de sexualité ? Qui défend les droits de l’enfant à grandir dans un monde sans violence ni sexuelle ni de genre ? A la Folie on défend les droits de l’enfant queer. Moi qui ai cinq ans et qui danse avec un enfant sur le dancefloor de La Folie je défends l’enfant queer. Je suis moi-même un enfant queer né à Mexico. Mais le récit de mes 5 ans, de mon anniversaire légendaire qui a commencé au Centre Pompidou avec la projection de Los Diablos azules, s’est poursuivi au Klub pour la Shemale et fini  le lendemain matin dans le noir du Péripat, et juste avant, à l’aube sur le dancefloor du Cabaret Sauvage avec Pepi, Janet Sabichou et Niz Denox, je le raconterai plus tard, dans un autre post, car celui-ci est déjà trop long. On dirait décidément que je passe désormais tout mon temps au parc de la Villette.Juste une photo magique de Pepi chéri, avant de poursuivre le récit de ce dimanche 19 décembre.

Birth day au Cabaret Sauvage
My birthday. Pic by Pepi Della Fresca

Bref pour l’anniversaire d’Amine j’ai beaucoup dansé avec Philippe  et puis aussi avec son ami Thomas qui portait un t-shirt qui s’est transformé en robe. Quand AminaOui mixait, un gâteau d’anniversaire  a traversé le dancefloor pour arriver avec des bougies qu’il a soufflées toutes ensemble de ses platines. Plus tard, lovely Audrey m’a offert un shot au bar comme presque toujours lorsqu’on se voit. On a trinqué avec Rémi puis on a tous mangé du gâteau au chocolat sauf Jeremia qui est vegan stricte, je lui ai dis qu’une bouchée ne lui ferait pas de mal il a accepté. J’ai terminé cette journée heureux; sauf que la soirée a été abrégée car à force de danser comme un fou dans la partie bar avec Philippe et Thomas, ma veste s’est déchirée, alors j’ai vite enfilé mon manteau pour disparaître dans la nuit.

Ce même dimanche 19 décembre, avant de venir à la Folie pour danser et défendre les droits de l’enfant queer, j’ai piraté l’installation de Tino Seghal au Palais de Tokyo. Comme je savais que ce qui était mis en jeu relevait de la disparition de l’oeuvre d’art au profit d’une proposition relationnelle réflexive, via des dispositifs soit conversationnels soit chorégraphiques, j’ai eu le désir de m’y insérer et de les prolonger. Marie C m’avait écrit pour me dire que ce dispositif qui interroge la place du spectateur le faisant devenir performeur l’avait fait penser à moi et à une photo prise au Palais de Tokyo, où je dialogue avec Ann Lee, personnage de manga racheté par Pareno et Huyghes. Lors de cet autre piratage en novembre 2012, quelqu’un m’avait demandé si c’était moi Ann Lee. Je ne sais plus ce que j’avais répondu. C'est vous Ann Lee ?

Puisque je n’existe que comme prolongement ou mise en question d’un geste, comme simple question, voire même comme suspension de la question, ce type de proposition conceptuelle interroge ma condition de hacker : à cause de moi elle est susceptible d’être exposée à ses propres limites autant qu’elle peut me renvoyer à mes limites. C’est vraiment ce qui s’est passé ce soir là, quand une participante s’est approchée de moi en me disant : « C’est vous la discussion ? ». En ne répondant pas à cette question, j’ai entamé une conversation. Je rembobine.

D’abord, une petite salle en bas où le visiteur plongé dans le noir est convié à participer à une danse chantée collective. Participer, car il n’y a de prime abord rien à voir, même si petit à petit, le seuil de la vision est déplacé et que l’on s’habitue alors à  reconnaître  des formes dans le noir. Black Out. Je suis ému. J’aime la nuit, j’aime me mouvoir dans la pénombre, frôler des corps que je devine, être avec eux invisible, comme si la nuit me révélait à moi-même, réalisant mon désir profond et paradoxal de disparition et d’invisibilisation.

Nous formons un groupe mobile, parfois compact parfois éclaté. Je commence à danser et à chantonner tout seul dans mon coin, ou bien avec des silhouettes dont je reconnais peu à peu les traits dans le noir, ils/elles qui engagent une vraie danse avec moi. Certains semblent surpris, d’autres indifférents, mais tous jouent très spontanément avec moi,  comme ils auraient joué sans doute avec n’importe qui d’autre de l’assemblée qui se serait approché d’eux puisque c’est manifestement la consigne. Mais peu s’approchent, même lorsqu’ils ne voient rien les visiteurs écarquillent encore les yeux dans le noir. Ils tiennent à leur place de regardeur. Quant aux performeurs qui ne doivent pas agir comme tels, eh bien parfois ils n’arrivent pas à lâcher leur trajet appris, ils ne parviennent pas à s’arrêter pour jouer au présent avec les accidents. J’adore incarner l’accident et prendre acte de la rencontre de celui ou de celle qui l’incarne. Et quand cela survient, c’est souvent à notre insu, comme malgré soi.

Le deuxième piratage a lieu dans la lumière. Plein feu. Un groupe de personnes danse et se croise en se regardant. Je m’approche. Une fille a l’air très surpris et entre en lien avec moi. Par le regard. Elle soutient mon regard comme je soutiens le sien. Elle a du défi dans les yeux. Elle tient. Je soutiens. D’autres me regardent en biais, n’osant pas me rencontrer ni ouvrir leur cercle. Ils ne savent pas se tenir dans le présent de la rencontre. Quand j’ose franchir le seuil pour faire exploser la limite du spectaculaire qui se recompose sans cesse, il y a bien toujours et encore un cercle de danseurs et un cercle autour qui entoure le premier, celui des spectateurs / regardeurs . En entrant dans ce cercle je réalise la proposition qui consiste à mettre en crise la séparation spectateurs / acteurs. En entrant dans le cercle je provoque l’assentiment de certains et la mise en crise de d’autres. Cette fille qui soutient mon regard a l’air ému, une autre commence à rire et ça se transforme en fou rire avec d’autres. Ces deux réactions suffisent à mesurer l’étendue de l’expérience, pour moi et pour eux. Je reste peu de temps, avec l’impression qu’il ne se passera rien de plus pour moi ni pour eux en terme de limites éprouvées. La limite ne sera pas plus déplacée, à moins de rester là des heures, car le passage à la limite est parfois juste une question d’étirement du temps. Ce qu’on n’ose plus beaucoup faire aujourd’hui. Ni dans nos liens ni dans nos engagements ni dans nos gestes.Peut-être aurais-je dû rester dans ce cercle une heure, et ne rien rien rien lâcher ? Je ne l’ai pas fait.

Je descends, j’emprunte les escaliers, arrivé tout en bas, j’entre dans une petit pièce où a lieu une performance avec quatre participants. C’est intéressant car ils avancent non pas masqués mais en se cachant le visage. Ils avancent en quelque sorte à reculons vers nous. Ils rasent les murs, occupent les coins et ( se) parlent, tels des moines dans la salle de l’Echo où ils chuchotent et se font entendre, grâce à l’espace. A la différence près que cela ne fonctionne pas du tout comme cette merveilleuse salle de l’Echo de l’abbaye de la Chaise Dieu en Auvergne.

La Chaise Dieu, salle de l'écho

Dans ce sous-sol du Palais de Tokyo, ils parlent, expriment leurs pensées ou émotions au présent. Dans un jeu d’improvisation calculé, comme il est coutume de le voir ou de le pratiquer depuis longtemps dans les arts scéniques contemporains, on improvise, mais à partir d’un canevas qui fait que l’improvisation est presque écrite, du moins est-elle régie par une règle du jeu. C’est intéressant, car la règle consiste d’abord à formuler la tête enfouie contre soi ou contre un poteau ou contre un angle de mur une phrase qui joue de manière performative The objective of this work is to become the object of a discussion. Cela a évidemment une fonction performative. Je décide de prendre à bras-le-corps cette proposition. Tout le monde reste assis ou sur la réserve. A regarder. Je prends à bras-le -corps la proposition et je me lance dans le vide. Je marche dans cette pièce, j’ouvre l’espace je casse les angles, l’esthétique géométrique, les trajets bien définis des interprètes, je m’approche des murs, je regarde les visiteurs qui me regardent. Lorsque je me pose un moment contre un mur, une jeune fille s’approche de moi et me demande : « C’est vous la discussion ? ». Je réponds : pas spécialement, mais on peut, si vous le voulez, discuter ensemble. Elle rougit et accepte. Je lui demande de quoi elle a envie de parler. Elle dit qu’elle ne sait pas, puis après elle dit qu’elle veut bien parler de ce dont ils étaient en train de parler. Ce dont ils étaient en train de parler c’était du temps. La fuite du temps. L’un d’entre eux parlait de Proust. J’ai pensé que c’était pédant et chiant ce qu’il disait sur le temps en s’appuyant sur Proust. Alors quand on décide de reprendre à partir de là où on s’est arrêté on se demande si on peut agir sur le temps. Je crois que je commence à lui parler de l’invention du temps.Qu’on peut changer notre lien au temps par nos actes, ce que je fais ce soir,  avec nos actes de paroles, avec eux devenir agissants et agir sur le temps. Bien sûr le temps est une illusion. Il n’y a pas de réalité objective du temps. La conception linéaire et chronologique l’emporte toujours avec notre rapport à la finitude et l’on s’enferme alors dans cette conscience de la finitude et de l’implacabilité du temps. A l’inverse, dans la conception cyclique du temps, c’est beaucoup moins tragique. On parle et on parle. Je crois que j’ai depuis oublié la teneur de nos échanges, mais je me souviens de son visage, de cette rougeur, car cet empourprement était le signe de son audace et j’ai tant aimé voir l’effet de l’audace sur son visage.

Ma sortie de cet espace est difficile car l’une des participantes décide d’entraver mon avancée, lorsqu’elle sent que je veux passer, comme si elle m’épiait de côté avec un regard en biais, elle me coince pour m’empêcher. Je ne sais pas pourquoi elle fait ça. Elle ne m’a pas vu. Elle ne sait pas qui je suis. En proposant de me retenir de dos et avec son dos, en me coinçant, elle semble vouloir me faire sortir de mes gonds. Peut-être veut-elle susciter la discussion violente ? Ce que je ne fais pas. Enfin sorti dans le hall, je m’approche d’une petite pièce, une femme me regarde avec un peu d’insistance mais furtivement, je la regarde à mon tour, c’est Catherine Deneuve ! Dans cette pénombre on peut s’épier tranquillement. Elle esquisse un petit sourire en coin comme elle sait si bien faire. Dans ces circonstances étranges, Catherine Deneuve devient un concept incarné. Je me sens comme son envers. Elle est la survisibilité. Elle est l’icône. Elle n’est plus une personne. Elle est mille incarnations. Elle est Solange avec Françoise Dorléac dans Les parapluies de Cherbourg elle est Séverine Lerizy dans Belle de jour elle est Marion Steiner dans Le dernier métro elle est cent personnes. Je suis piraté par Catherine Deneuve. le piratage dure deux minutes. A peine.

Quand je sors du Palais de Tokyo je suis abordé par deux participantes. L’une est enthousiaste, elle me dit que ma tenue est géniale. Je lui dis que ce n’est pas une tenue que je suis comme ça et que j’étais là pour pirater. Elle me demande si le piratage a fonctionné. Quand je lui raconte la conversation et que oui selon moi le piratage a eu lieu, sa voisine intervient pour dire qu’attention il ne faut pas croire qu’ils/elles font ça comme ça sans préparation, qu’il ne faut pas croire que n’importe qui pourrait faire ce qu’elles font quand elles discutent avec les visiteurs, qu’elles; ils elles ont répété, que c’est un travail, elle dit et redira ensuite au moins à trois reprise : Moi je suis réalisatrice, si je fais ça, c’est parce que c’est une expérience et que ça m’intéresse.

En l’écoutant, je comprends que le paradoxe démocratique de cette proposition relationnelle qui souhaite annuler l’esprit de distinction, produit un sentiment inverse chez certains participant(e)s : le besoin d’exister en se distinguant. Elle ne supporte pas d’être annulée dans son statut particulier de créatrice et de professionnelle. Dans la salle des conversations, eh bien ils/elles ont un trajet, un parcours qui a été travaillé…. ça me rappelle une discussion avec des acteurs/trices qui ne supportaient pas l’idée d’être comparés avec des handicapé(e)s acteurs ou d’acteurs handicapés, comme si la valorisation du handicap annulait leur exception et leur professionnalisme. Car pour certains, l’acteur, c’est celui qui sait refaire autrement en pensant pourquoi il le refait, rejoue autrement. C’est comme si la qualité de l’acteur reposait sur sa capacité intellectuelle à se penser  et à maîtriser ses choix, comme si l’acteur handicapé, autiste, psychotique, ne pouvait, lui, accéder à cette forme de conscientisation de lui-même.

Je pense de plus en plus que c’est ce type de hiérarchie qui est à abolir, que lorsque cela aura eu lieu,  commencera enfin la révolution, car la révolution c’est avant tout la passion pour l’égalité, et cette passion pour l’égalité est la moins partagée.

Juste avant de partir, je retombe sur Catherine Deneuve qui est là en bas des marches, elle sursaute de nouveau légèrement en me voyant, quelqu’un lui demande d’être pris en photo à ses côtés. Je regarde cette scène en pensant à mon post des jumelles de novembre 2015,  l’extrait du film de Jacques Demy où Catherine Deneuve chante avec sa soeur Françoise Dorléac. En regardant le film Paterson de Jarmush qui s’arrête sans cesse sur des jumeaux et des jumelles, je repense  aussi à l’importance des jumeaux et des jumelles dans ma vie, ce qui avait eu lieu lors de la fête de Ganesh à la Chapelle où je n’avais cessé d’en rencontrer. Je quitte le Palais de Tokyo, descends dans le métro, il fait très très froid. Direction Nord de Paris. Direction La Folie au Parc de la Villette où a lieu l’anniversaire d’Amine. Ce piratage m’a mis en joie, j’ai envie de retrouver une autre scène, le petit monde queer de la nuit queer. Direction La Folie. Les dancefloors sont des terrains de jeux tellement passionnants. Même quand tout est nul et que rien ne prend, cette mélancolie du dancefloor est insubstituable.Mais la soirée n’était pas nulle, elle était magique.

 

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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