I REMEMBER. Chap II Mort à Venise

Je suis à Venise. J’ai hacké la Biennale. Endolori mélancolique et écoeuré par cette ville bondée de touristes, je suis atteint non pas du syndrome de Stendhal qui m’aurait plongé dans une commotion esthétique devant trop de sublime, mais du syndrome de Mort à Venise. Je viens d’inventer ce nouveau syndrome à cause du film au titre éponyme et de son inséparable symphonie numéro 5 de Gustav Malher qui donne un peu envie de mourir, mais aussi à cause d’une autre mort à Venise à laquelle j’ai pensé alors que je marchais le long du grand Canal.

En janvier 2017 Pateh Sabally s’est noyé en plein jour dans le Grand Canal juste en face de la gare ferroviaire. Sur un vaporetto, des touristes et des vénitiens l’ont regardé se noyer, certains ont filmé, d’autres ont commenté la noyade. Une vidéo a fait le tour du monde satisfaisant à la fois notre désir voyeuriste d’assister à l’irreprésentable – la mort en direct – et notre besoin de nous indigner qui nous préserve de la culpabilité. Dans cette vidéo, on voit un corps bouger et se débattre dans l’eau qui rapidement s’immobilise; saynète d’autant plus tragique et inouïe qu’elle est surplombée d’une autre scène. Des individus dans le vaporetto regardent, filment, ou crient « Rentre chez toi » ! Laissez-le il veut mourir ! Qu’il crève ! » D’autres, plus humains, hurlent qu’il faut lui envoyer la bouée de sauvetage qui finit par être maladroitement lancée à deux mètres de lui alors qu’il ne semble déjà plus bouger. Il n’est peut-être pourtant pas mort, il est alors peut-être encore juste inanimé à cause de la température glaciale de l’eau qui ne doit pas dépasser les 5 degrés. Mais on le laisse mourir.

Pateh Sabally avait 22 ans, il avait traversé la Méditerranée, quitté la Gambie, bravé tous les dangers et vivait depuis deux ans en Sicile, ses titres de séjour valables deux ans touchaient à leur fin.

Peut-être voulait-il protester contre cet acharnement administratif ? Peut-être était-il tout simplement déprimé et angoissé à l’idée de reprendre la lutte pour obtenir un droit de séjour ?

Pateh Sabally a traversé l’Italie, il est arrivé quelques jours avant de commettre cet acte qui l’a rendu célèbre pour quelques semaines dans le monde entier. Des millions ont lu et prononcé son nom. PATEH SABALLY. Pateh Sabally c’est comme Adama Traoré en France. Un nom qui circule désormais dans des milliers de bouches et d’esprits. Un Nom pour les martyr morts d’une oppression policière ordinaire et quotidienne. Un Nom pour tous et toutes les autres qui ne sont ni ne seront jamais nommé.e.s.

Pateh Sabally est venu mourir à Venise. Certains ont dit qu’il fallait le laisser car il voulait mourir. On a insisté sur le fait qu’il se suicidait. En tous cas qu’il l’aie souhaité ou pas on ne le saura jamais, ce que l’on sait, c’est que le 27 janvier 2017 il est venu mourir devant la gare, cet endroit symbolique de la libre circulation des nantis et des privilégiés. Il est venu, il a posé ses maigres affaires sur les marches, puis il est rentré dans l’eau froide et glacée au vue de tous et de toutes. Sans doute espérait-il être sauvé sinon ne se serait-il pas jeté dans la nuit ?

Oui il est venu mourir en plein jour, mais ses pleurs ses cris ses gémissement ont été recouverts par les cris des badauds et d’autres racistes, qui, s’ils avaient pu appuyer avec leur pieds pour qu’il ne remonte pas à la surface l’auraient fait. Mais il n’y a même pas eu besoin. Pateh Sabally avait échappé à la noyade en Méditerranée et est venu se noyer dans la plus belle ville du Monde où s’agglutinent chaque année 28 millions de touristes. Dans cette ville sublime, on ne voit presque pas de noirs, sauf quelques uns, la plupart postés au détour d’une ruelle faisant la manche avec l’air apeuré. Fait étrange quand on le rapporte au flux permanent de migrants africains en Italie. Les africains ont sans doute compris qu’il ne fait pas bon vivre en Italie du Nord et encore moins à Venise, où, depuis le changement de maire en 2015 le crédo est comme dans la plupart des villes européennes : « les migrants dehors ». Migrants et réfugiés sont devenus les mots de la honte qui effacent l’humanité de l’autre homme et nous permettent notre inhumanité.

A peine arrivé dans cette ville, j’ai éprouvé du dégoût. Il est peu à peu monté en moi et autour de moi comme l’odeur d’égout et peu à peu il s’est étendu, semblable aux effluves infectes qu’exhalent par moment les lagunes au détour d’une charmante ruelle ou d’un petit pont que l’on voudrait trouver adorable comme dans les cartes postales, mais que l’on regarde avec dégoût. Alors j’étais heureux de hacker cette installation de la biennale NO PAIN LIKE THIS BODY. NO BODY LIKE THIS PAIN.

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Cela me semblait la seule chose pertinente à faire, car déambuler parmi les installations en produisant l’habituel trouble que je suscite quand un piratage est réussi sur ce qui est ou fait art, m’a semblé insuffisant. Comme si au vue de ce que je ressentais, ma présence habituelle, en creux, sur le fil, par soustraction, ne me semblait plus assez offensante ni offensive dans ce monde clinquant, mais bien au contraire Inoffensive. On m’a demandé si j’étais artiste si j’étais à la Biennale j’ai répondu oui comme vous. On m’a demandé si j’étais comme ça pour la Biennale j’ai répondu que non que j’étais comme ça depuis six ans. On m’a demandé si ce n’était pas gênant pour aller travailler ou pour prendre l’avion, si on ne m’embêtait pas. J’ai souri devant la naiveté. Je suis monté dans la salle de garde où s’érigeait une immense et impressionnante sculpture : un bateau, avec un texte didactique nous expliquant que les bateaux de tout temps avait servi le commerce et le développement des échanges. La salle de garde a d’immenses baies vitrées ouvertes vers les sommets. J’ai été attiré par la lumière, depuis des heures j’étais enfermé et je n’avais pas vu à quel point le ciel était à présent dégagé. J’étais soudain sidéré par la beauté des sommets lointains enneigés, immaculés et étincelants. La nature, dans son brusque surgissement, faisait tout à coup office de vie réelle, elle semblait être soudain le « vrai » lieu. Je ne voyais pas  ces montagne enneigés comme un paysage romantique mais comme un espace temps où sentir écouter éprouver aux côtés des animaux. Et puis j’ai été rattrapé par la raison. La société du spectacle a bien sûr étendu ses frontières jusqu’aux sommets ! La salle de garde avec sa grande sculpture de bateau symbole des échanges ancestraux dans le monde…Ne nous gênons pas pour faire l’éloge de l’empire et de son histoire : Au commencement était le commerce du tabac du café. Célébrons les bienfaits des échanges comme les bienfaits de la civilisation dans les pays colonisés. Oui, pourquoi s’empêcher de neutraliser l’histoire ? De célébrer cette longue et interminable expansion de l’Empire qui a abouti au triomphe du capitalisme et des frontières rigides qui sont des fictions que les Etats fomentent pour continuer l’exploitation infinie de l’homme par l’homme.

A force d’errer dans cet immense décor en carton pâte, de regarder des productions artistiques et esthétiques complètement déconnectées des urgences à panser et /ou re-penser le monde, je me suis senti fier d’être qui j’étais malgré l’insuffisance immense de mes actions que je ressens. J’ai piraté la Biennale mais j’ai piraté aussi la ville puisque Venise toute entière est un Musée grandeur nature. On s’y déplace par troupeaux comme dans des salles d’une exposition à haute fréquentation à ciel ouvert. J’ai rarement éprouvé une impression si forte d’assister au dépassement des pires et funestes  prédictions de la décadence de notre époque engloutie dans la société du spectacle « Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. Non seulement le rapport à la marchandise est visible, mais on ne voit plus que lui : le monde que l’on voit est son monde. La production économique moderne étend sa dictature extensivement et intensivement »

Venise est bien ce monde et ce moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. Et le pire c’est que la marchandise à Venise c’est la culture. La marchandise c’est l’art. Le pavillon de Venise aux Giardini était à cet égard sidérant ou consternant de lucidité. Venise ou le luxe, c’était le thème. Avec ses inscriptions étranges et douteuses idéologiquement. E Man Che Lavora ! L’homme qui travaille ! Oui ! Pour fabriquer des diamants des bijoux. Mais qui est « cet homme » travaille ? Et pour qui ? L’apolitisation de cette installation est ahurissante. On doit donc admirer le luxe qui irrigue l’histoire de cette ville et on doit aussi sourire à la fin du dédale quand on a traversé la « porte orientale » et admiré l’éléphant qui la garde, enfin on est censé sourire quand on assiste à cette installation kitsch sur le luxe sentimental et creux. La musique suave et sentimentale avec une table dressée au milieu. Mais même si c’est ironique c’est tellement insuffisant…

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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