Rebirth ! Plus fort que moi, je sors ce soir

Samedi 30 mars, jour de manifestation des Gilets Jaunes auquel il m’arrive de me rendre, mais de moins en moins à cause de l’intensification terrifiante des violences policières, j’ai participé à la manifestation commémorative de la Grande Marche du retour des palestiniens, qui s’était soldée en 2018 par des massacres perpétrés par l’armée Israélienne. Contrairement à la plupart des Manifestations des Gilets Jaunes, celle-ci, tout comme celle du Climat, était autorisée; ce qui signifie que je pouvais m’y rendre plus tranquillement qu’à d’autres. Même si j’étais un peu inquiet dans le métro et dans les rues, j’avais l’impression qu’une fois arrivé, il ne m’arriverait rien de terrible.

Place de la République, les militant.e.s avaient organisé une véritable mise en scène de la terreur israélienne. D’autres s’étaient mis dans la peau de soldats israéliens qui braquaient leur arme en carton en direction des manifestants, c’est à dire moi-même.

Par solidarité, ce jour- là j’ai décidé de couvrir mon visage d’un Keffieh. Par solidarité et aussi par goût du hacking et du happening.  Mon visage pose légalement problème en France depuis 2010, mais davantage encore depuis quelques mois, où l’on assiste à une gigantesque et terrifiante répression étatique qui emprunte toutes sortes de vieilles mais aussi de nouvelles stratégies. Nous vivons depuis les attentats de 2015, et surtout depuis l’apparition du mouvement des Gilets Jaunes et de l’adoption de la loi anti-casseurs, dans un Etat liberticide, et c’est dans ce contexte que mon visage, de trans et/ou de hacker est désormais de moins en moins perçu comme tel par les agents de l’ordre et les fonctionnaires des institutions publiques de la République Française, et de plus en plus simplement et uniquement comme un masque qui dissimule mon « vrai » visage « bio ». Et comment expliquer à toutes ces personnes si sûres d’elles même qu’un masque est un visage ? Un visage qui résulte d’une opération de transmutation d’un visage et d’un corps biologique qui devient alors le contenant et le refuge d’une altérité, humaine & non humain.e…. Ni la réflexion sur l’actorialité ni la queerisation des moeurs n’ont encore atteint toutes les sphères de la société, et plus ça se durcit en terme sécuritaire, moins les esprits sont ouverts à cette pensée de la transmutation, à la fantaisie et aux cas limites. En allant chercher une bouteille d’eau Place de La République, un homme m’a dit d’un ton docte et paternaliste : « Vous savez que c’est interdit en France ? » « Vous n’avez pas le droit d’être comme ça dans la rue ». L’esprit sécuritaire et l’idéologie hygiéniste ont gangréné peu à peu l’ensemble de la société.

Recouvrir mon visage de latex d’un keffieh c’était donc à la fois soutenir les palestiniens et toutes les musulmanes voilées persécutées par le laïcisme à la française et me soutenir moi-même dans mon existence niée par cette même stupidité légale. Avec les militant.e.s pro palestinien.ne.s je me suis redonné, en le dissimulant, ce visage que l’on veut m’enlever.

Cela faisait longtemps que je voulais le faire, j’attendais simplement le jour opportun. Je mesurais le risque que les personnes concernées, les militant.es, ne comprennent pas mon geste ni mon identité, et qu’elles se sentent même froissées. Il est rare que je conçoive un hacking légèrement, sans me soucier de la cause et des personnes que je rejoins et que je peux éventuellement blesser. Ce qui m’a motivé, c’est l’importance de cette commémoration, car depuis le 30 mars 2018, la bande de Gaza a connu une augmentation du nombre de victimes palestiniennes dans le cadre de manifestations de masse et d’autres actions organisées le long de la clôture de séparation avec Israël [Palestine de 1948] : 254 Palestiniens ont été assassinés à Gaza entre le 30 mars et le 31 décembre, dont 180 qui ont été abattus lors des manifestations du mois de mars.

Lors de cette marche, il n’y a pas eu d’incident. J’ai porté l’immense drapeau avec des femmes et des hommes hyper investi.e.s. Aucun ne m’a maltraité ni mal parlé, au contraire,  iels m’ont accueilli joyeusement, et parfois avec de très vifs remerciements. La marche a tardé à commencer, les prises de parole étaient longues, intenses, et très argumentées.

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J’étais en queue de cortège, tenant et tirant cet immense drapeau palestinien avec huit autres personnes, drapeau que nous devions régulièrement secouer pour qu’avec l’air il se gonfle comme une voile de bateau, puis la marche a commencé, et tout au long des grands boulevards, des groupes s’approchaient et reprenaient les slogans. Je ne m’attendais pas à un tel accueil de la part des personnes dans la rue.

Le soir, je suis allé à la Machine du Moulin Rouge pour une soirée qui réunissait la Angst et la Cocotte dans une seule et même soirée.  C’était un plaisir de retrouver Sylvain, avec lequel j’avais discuté quelques jours auparavant d’un projet de film sur le monde que dans le cadre d’une production de Spleen Factory. Luc Bertrand nous a d’ailleurs immortalisé.

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C’était joyeux de retrouver Richard en très grande forme, et puis aussi  un peu plus tard Brahim, Julian et Marin, devenus depuis peu des amoureux. Je suis allé faire une bise à Pepi quand il mixait dans la grande Salle, ça m’avait manqué, puis je suis allé m’assoir en haut pour regarder le dancefloor comme je fais depuis toujours à la Machine. Chill Okubo a pris un jour une belle photo de moi alors que j’étais installé comme d’habitude là-haut pour regarder en bas,et j’y pense souvent car elle traduit exactement l’émotion que je ressens lorsque je suis installé ; I Feel secure tout seul là-haut à regarder les ami.e.s sur le dancefloor. Inside Outside.

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Sur le mix de Solaris, puis plus tard sur celui de Louisahh, on a toutes dansé.e.s comme des folles. Une de nos battles a été immortalisé par Luc Bertrand. Je me mesure à Marin, tandis que derrière Julian, Alix et Brahim semblent peser un poids plume.

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Au moment de partir, on a croisé le bo KevinBo qui arrivait, elle avait fait l’après-midi une performance à Main d’Oeuvre, j’avais tellement envie de la voir, mais à cause de la manifestation ce n’était pas possible. Iel avait illuminé notre soirée à Berlin l’été dernier en nous accueillant merveilleusement et en faisant la folle à l’entrée, mais aussi plus tard sur le dancefloor. Je me rappelle aussi de sa délicatesse, lorsqu’iel me remettait doucement et avec agilité une petite mèche de cheveux qui tombait sur mes yeux. Il n’y a qu’Alix pour faire cela habituellement. On avait terminé  la soirée à danser dehors toutes ensemble dans le dancefloor jardin parce que Kevin nous avait tiré.e.s dehors pour écouter le mix de son amie. Samedi soir, elle portait des dreadlocks blanches très longues qui contrastaient avec la noirceur de la peau de son crâne en partie rasé. Elle était belle et c’était la folle joie de se revoir, on est tombées dans les bras les unes des autres. L’été dernier à Berlin, nous avions fait un long bout de chemin ensemble après le club, et par terre on s’était arrêté.e.s, car il y avait un petit bracelet, elle me l’a mis autour du poignet, je l’ai gardé en souvenir de cette soirée magique, et puis après, je crois que j’étais trop défoncé pour me concentrer sur la conversation qu’elles avaient toutes les deux, je marchais derrière, c’était à mon tour d’avoir un peu mal au ventre, je me souviens qu’elles parlaient du monde de la nuit berlinois et d’une forme de stigmatisation raciale qui existait très fort dans la ville. Kevin insistait beaucoup là-dessus. C’est vrai que Berlin est une ville blanche. Gay et queer mais très blanche. Kewinbo aime à se définir comme Door bitch et c’est une véritable bitch community que nous formons toutes.

Le lendemain soir, je me suis rendu à la Grande Halle de la Villette pour assister à la performance « Cy-Bitch » de Alix / aka H. aka Hélène Mourrier / Performance que je n’avais pas encore vue, dont je connais et aime beaucoup le texte, qu’elle a intitulé « Le devenir chienne cyborg » que l’on peut trouver dans le dernier numéro de la revue « Comment s’en sortir »en ligne sur le WEB, revue  animée par Elsa Dorlin, dont le thème est « Chienne ».

Alix avait anticipé le barrage du Plan Vigipirate en demandant aux organisatrices des performances pour 100%; nous étions donc tranquilisé.e.s quant à la possibilité que je puisse entrer et assister à cette performance. Mais peu de temps avant que je n’arrive elle m’a prévenu affolée et attristée que la réponse était négative, à la grande surprise des organisatrices elles-même. Je suis venu quand même, avec l’habitude de tenir bon, d’inventer des pirouettes et de faire céder les barrages à force d’arguties ou de tours de passe passe. Mais arrivé devant l’entrée de la Grande Halle, un groupe d’agents de sécurité était posté à l’intérieur juste devant l’entrée et m’attendait pour m’annoncer que je ne pourrais pas rentrer. Ils sont restés cordiaux pour parler tous d’une seule et même voix : ils n’avaient rien contre moi et ils ne faisaient qu’appliquer la loi et le plan Vigipirate, qui, comme je devais sûrement le savoir, interdit le visage dissimulé dans l’espace public. Un des gardiens a alors exemplifié a loi : capuches, burqa, masque, tout ça c’est pareil; c’est interdit. J’ai encore essayé de faire bouger les choses en demandant de parler à leurs supérieurs hiérarchiques. Ils m’ont dit qu’il fallait que j’aille au PC Sécurité. Un autre a dit pas la peine je les appelle. Ils avaient en fait déjà la réponse : Quelques minutes après ils m’ont dit de nouveau non. A côté d’eux, l’organisatrice, Alix et Margot et Maïc Batmane étaient toutes désolées et tristes. H. devait aller faire sa performance, Margot m’a proposé de m’accompagner à la Folie où avait lieu le Dragbingo qu’Audrey SaintPé organise tous les dimanches. Au lieu de me mettre à hurler, comme lorsque l’on ne m’avait pas laissé entrer au Berghain, j’ai dit que je les attendais là-bas. Sur le chemin j’ai croisé Mathieu Foucher et son chéri Gabriel qui venaient voir la performance,  ils attachaient leur vélo. Je leur ai expliqué que moi je ne pouvais pas rentrer, ils étaient étonné, Mathieu pas tant que ça, parce que  depuis plusieurs mois nous discutons régulièrement des inquiétantes avancées liberticides et de la façon dont je parviens à résister et à exister malgré tout, et il passe d’ailleurs surtout son temps à écrire sur toutes les manières  qu’ont les groupes militants d’inventer des formes de résistance. S’il y avait un nom de journaliste queer à donner je dirais Mathieu Foucher les yeux fermés. Je me suis fait d’ailleurs décrire comme un aveugle la performance de H. et Margot m’a envoyé une photo qui résume non le contenu ni la puissance de trouble, mais l’esthétique de la scénographie. Au sol, Alix a dessiné une sorte de pentacle tracé au scotch blanc, j’imagine le texte en voix off, puis H. étirant le cou pour se détacher de ce collier que je connais bien puisqu’il vient de la Kaos et qu’il appartenait à notre copine. J’imagine aussi le moment où enfin détachée, elle danse à fond sur de la techno jusqu’à atteindre une forme d’épuisement.

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Arrivé à la Folie, Rémi puis Audrey, m’ont comme toujours adorablement accueilli, avec Audrey on a parlé en buvant un verre, le lieu était plein à craquer, l’ambiance survoltée, tout cela m’a réconforté, puis je l’ai suivie quand elle a mixé, et j’ai croisé Tony Regazzoni avec lequel j’ai discuté de son installation / exposition à Montpellier organisée par Glass Box. J’avais vu un petit reportage sur Arte où j’avais retenu une phrase où il disait qu’il s’était toujours intéressé aux boîtes de nuit et aux fêtes « comme le dernier lieu de rituel de l’homo Sapiens. » C’est d’ailleurs en tentant de re-citer cette phrase avec lui que j’ai entendu homo dans « homo sapiens » et me suis demandé s’il employait délibérément ce terme savant pour le subvertir homosexuellement avec le journaliste d’Arte. Je ne me rappelle plus de sa réponse. On a donc parlé de cette exposition sur le clubbing que j’avais prévue d’aller pirater, car mon existence est très liée au hacking mais aussi aux boîtes de nuit et à tous ces espace magique de la nuit TTPG où l’on m’autorise à être qui je suis et où j’ai rencontré tant de personnes qui comptent dans ma vie. Et puis je voulais aussi le pirater car H. y exposait, mais aussi Yvette Neliaz qui présentait de nombreuses photos et vidéos où j’apparais, puisque nous nous croisons dans les soirées depuis 2012. Je trouvais qu’un hacking était presque nécessaire mais je n’ai malheureusement pas eu le temps, j’attends donc que Tony veuille bien reprendre cette exposition qui s’appelle d’ailleurs du même nom que l’exposition de sortie des Beaux Arts de H. que j’avais piratée en mai 2016 aux Beaux arts de Paris : « Je Sors ce soir » (post de mai 2016 et sur laquelle j’ai écrit dans le dernier numéro de la revue Terrain Vague, en reprenant à mon tour les titres de Dustan en guise de titre de parties. 1/ Je sors ce soir et 2/ Plus fort que moi.)

Je viens d’ailleurs d’y penser : Pourquoi ne pas reprendre cette exposition à la Folie ?

Puis notre conversation a bifurqué sur un autre rituel de l’Homo Sapiens : l’érection des menhirs et des dolmens. Il y a quelque temps, Tony a parcouru la Bretagne dans tous les sens pour répertorier ces pierres immenses que nos lointains ancêtres ont installées. Je lui ai dit que moi aussi ça m’intéresserait de faire ce tour et cette cartographie, entre autre parce que j’ai entendu dire que tous ces sites étaient liés « ésotériquement » et magiquement à une cartographie énergétique fabuleuse.

Avant de partir il m’a demandé si je mangeais toujours des avocats, en souvenir d’une conversation écologique sur la décroissance et nos incohérences alimentaires et idéologiques, teintée de surréalisme désespéré, que nous avions eue dans les backstages de la Flashcocotte en décembre 2015 au Cabaret sauvage, où je fêtais je crois mes 5 ans, entre autre avec Pepi et Niz Denox. Vegan, je mange souvent des avocats, et Tony  m’avait expliqué son engagement écologique, et qu’il ne lui semblait pas possible de cautionner le fait de manger des avocats qui assèchent et désertifient des régions entières de l’Afrique. Depuis cette longue conversation, je ne peux jamais manger d’avocats sans penser à Tony.

Après son départ j’ai dansé, puis parlé avec Arnaud qui est toujours doux et lumineux,  un garçon a voulu m’initier au bingo, car j’ai avoué que je n’avais jamais joué de ma vie, il m’a donné une carte et j’ai commencé à gagner, il était soudain inquiet que je gagne à sa place, je lui ai dit que si oui nous partagerions alors les gains, mais heureusement cela n’a pas eu lieu, et puis tout à coup H. Margot Mathieu et Gabriel ont débarqué. C’était la fête et la joie des retrouvailles, la performance s’était bien passée, on a dansé, mais comme c’était dimanche, on est tous rentrés très tôt.

La journée n’était pas terminé, elle me réservait encore une heureuse surprise. Boulevard Barbès, j’ai croisé un ange avec un SMILEY sur le dos, Eva, qui de son vélo m’a hélé pour me dire qu’elle me connaissait et suivait mon travail, et qu’en séminaires à Sciences Politiques, elle étudie la performativité, et a un ami Bastien qui veut écrire sur moi et ma pratique. C’était si réconfortant de voir son sourire et d’avoir son intérêt après cette soirée de refus à la Villette.

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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