O fantasma

Dimanche 7 avril, j’avais rdv avec mon amie Marie pour aller voir un film d’Albert Maysles sur les hôpitaux psychiatriques en Russie au Centre Pompidou. Elle m’avait dit que c’était un cinéaste qui comptait beaucoup pour elle et son cinéma,  autant que Jonas Mekas que j’aime beaucoup, mais comme Maysles je ne le connaissais pas, ça m’a motivé pour dépasser mes craintes et considérer que ce serait peut-être le calme dominical après la fureur jaune du samedi. Je suis arrivé en avance, et en chemin, dans le métro, j’ai eu soudainement le désir d’aller pirater la fontaine de Niky de Saint Phalle, j’ai pensé que je pourrais peut-être même marcher dans l’eau. Quand je suis arrivé devant, je n’avais pas besoin de me demander comment entrer dans l’eau, car elle était vide, et je n’ai pas longtemps hésiter à aller me promener dedans. J’y ai vu un signe heureux. C’était comme fait exprès pour moi !

J’ai déambulé un certain temps, puis j’ai élu la sculpture qui me semblait la plus proche de mon univers. Vraisemblablement inspiré par ma présence, un homme est entré à son tour dans la fontaine vide avec son petit garçon qui était plus intéressé par moi que par les sculptures, ce qui agaçait son père qui faisait tout pour ne jamais croiser mon regard; J’ai eu à peine le temps de prendre une photo et d’aller chercher de l’eau, mon piratage s’est arrêté tout net avec l’intervention ultra agressive de la bac. Alors que j’étais assis sur le rebord du bassin, deux hommes sont arrivés me montrant leur carte professionnelle et me rappelant la loi qui stipule que nul ne peut être, ou avoir ?, dans l’espace public le « visage » dissimulé. Avec ironie et agressivité, il m’a dit que je ne devais pas l’ignorer, puis a ajouté d’un ton goguenard « Vous êtes quand même au courant qu’il y a eu des attentats en France et un plan Vigipirate ensuite ? » Oui oui. Alors vous enlevez ça. J’ai dit que je ne l’enlevais jamais car c’était mon visage et j’ai précisé aussi que j’étais au courant, mais que moi ça n’avait rien à voir. J’ai commencé à expliquer qui j’étais et ce que je faisais – en évitant bien sûr de révéler ma vraie identité de pirate et de hacker sous peine d’être arrêté de suite – et c’est là qu’il s’est énervé. Il m’a d’ailleurs dit que là je commençais à l’énerver, et que si je continuais on allait aller régler cela au poste. Il m’a aussi demandé d’un ton menaçant si je savais que c’était une oeuvre de la mairie de Paris, comme si cela devait me faire peur. Il m’a alors reformulé l’enjeu de son intervention, et bizarrement il a alors élargi le cercle des possibilités : J’avais soudain deux options, soit j’enlevais cette « cagoule » (mon visage donc) tout de suite, soit je rentrais chez moi.J’ai dit que je rentrais chez moi, mais évidemment ce n’est pas ce que j’ai fait.

IMG_20190407_162313J’ai fait un grand tour pour rejoindre le Centre Pompidou, et comme d’habitude j’ai emprunté mon passage secret pour entrer dans le Centre et contourner le service sécurité qui est avec moi INTRAITABLE. Arrivé dedans, ni vu ni connu je suis descendu à la salle de cinéma. Installé confortablement dans un fauteuil, je goûtais à la quiétude de la normalité, au sentiment heureux  d’avoir du répit et même je m’enorgueillissais d’avoir du talent pour échapper aux persécutions, je soufflais et je jubilais, mais c’était trop tôt pour le faire, car soudain une tête est apparue dans mon champs de vision qui me scrutait, un pompier ! Pompier qui me demandait ce que je faisais là et qui a alors entrepris de m’expliquer les règles de sécurité qui interdisent d’être dans un espace public le visage couvert. Là encore, j’ai expliqué que moi ce n’était pas pareil, il m’a dit qu’il comprenait, mais qu’il était obligé d’appeler sa supérieure, la chef sécurité, qui bizarrement est arrivée juste 5 minutes après, comme si ses fonctions sécuritaires de chef lui conféraient des dons extraordinaires de téléportation.Pourtant, j’étais déjà venu dans ce même cinéma pour voir Los diablos Azulez, le film de Charlotte Bayer Boch; c’était en décembre 2016, et ce jour là, il y avait encore un lien indirect avec Marie, car elle présentait le lendemain un des films de son ami Joao Pedro Rodrigues, qui invitait le film de Charlotte, et lorsqu’il m’a vu dans la salle à l’occasion de la projection de Los diablos azules, il a dit ensuite à Marie qu’il était très touché et impressionné qu’une personne comme dans son film O Fantasma existe dans la « vraie vie », ou que le personnage de son film existe. Car son personnage est lui aussi tout en latex, mais noir, et comme moi se promène ainsi dans le monde. La première personne à m’avoir parlé de ce film, c’est Aifol Aster, c’était en 2012, quand nous buvions du jagermeister assis sur les marches devant la bibliothèque François Mitterand. J’ai regardé l’extrait vidéo qu’elle m’a envoyé, et je me souviens avoir été saisi et même érotiquement catché par l’érotisme gay et sauvage des séquences. Plus tard, j’ai acheté à Lisbonne une anthologie du cinéma queer et je suis tombé sur une photo de lui. Quand je l’ai finalement vu, j’ai aimé le film, mais je n’ai pas du tout aimé l’association, car ce personnage est une sorte de violeur, qui entre par effraction dans une maison.https://youtu.be/OfZ59XqIt8A

Pour revenir à la chef sécu de Beaubourg, elle m’a parlé avec autorité et fermeté. Elle était grande, blonde et autoritaire, elle m’a ordonné de me lever et de la suivre et m’a dit que nous n’allions pas parler ici. Calme et déterminée, elle semblait assurée de parvenir à ses fins sans créer d’esclandre, c’était assez cohérent avec le film que j’allais voir sur les hôpitaux psychiatriques, car elle avait l’assurance tranquille des gens d’autorité qui incarnent la normalité et la loi face aux fous. Elle agissait vraiment très calmement. Elle m’a ainsi entraîné en dehors de la salle avec douceur, j’aurais dû refuser et attendre qu’on m’évacue, mais après je n’aurais plus jamais pu entrer dans Beaubourg, alors que là, je me réserve encore de beaux hackings devant moi. Je ne sais pas pourquoi mais j’étais soudain triste et fatigué, et quand elle m’a expliqué que j’allais devoir sortir du Centre, je me suis mis à pleurer. Des larmes coulaient sur mes joues, je ne disais plus rien, et ma tristesse d’enfant qui ne proteste plus l’a agacé, et elle s’est mise à se justifier encore davantage, je ne répondais plus rien, j’ai juste demandé à rerentrer dans la salle pour voir Marie, qui était elle aussi toute triste d’apprendre que je ne pourrais pas venir, et surtout de me voir pleurer. La chef de la sécu lui a dit qu’il fallait la comprendre, que la loi était la même pour tous, et qu’on ferait pareil à sa place. Marie a alors répondu que non elle ne ferait pas pareil. La chef sécu ne savait pas qui était Marie, elle ne savait pas qu’elle parlait à l’amie des transgenres, à la défenseuse de tous les excentriques du monde, ni qu’elle a magnifié Genesis P Porridge et Cassandro le catcheur gay, parce que sûrement cette chef de la sécurité ne connaît ni Genesis ni Cassandro. La chef de la sécurité était loin de nous, excédée, elle s’est tourné vers moi pour me dire d’arrêter de pleurer, que ce n’était pas grave, qu’il y avait bien plus grave dans la vie, oui, des gens mouraient dans le monde. Marie a alors ajouté avec sa petite voix douce : elle peut pas entrer juste pour une heure ? C’est juste une projection de film !  C’est à ce moment où je ne m’attendais plus à un renversement heureux que la chef de la sécurité a faibli.

Bastien, adorable étudiant queer à Sciences Politiques de Paris que je viens de rencontrer, car il voulait écrire sur les liens entre performativité, ma pratique et mon identité de hacker, a écrit entretemps et a développé un passage très intéressant dans son texte à partir du récit de cet événement des larmes et de la chef de sécurité, en analysant comment l’émotion a créé de la désorientation positive et a conduit à re-conscientiser cet agent qui autrement obéit bêtement aux injonctions idiotes de la loi sécuritaire, sans jamais déroger. Mes larmes et la douceur de Marie l’ont rendu à son humanité, et c’est ainsi que j’ai pu voir le film. Après, j’ai filé rejoindre Alix aka H. et Leslie Barbara Butch à Belleville, car elles reprenaient ce soir-là leur performance à la Java. Alix était attablée à l’intérieur du bar Le Zorba et m’a hélé lorsqu’elle m’a vu passer sur le trottoir. Je me suis installé avec elles deux; Leslie était préoccupée par son tournage car Mathieu Foucher, co-organisateur de la revue Friction et de la soirée qui allait commencer, écrit aussi dans Vice, et a décidé de faire un portrait de Leslie. Quand je suis descendu aux toilettes, j’ai croisé dans l’escalier le chanteur Mohamed Lamouri, le chanteur aveugle de la ligne 2, qui, lorsqu’il chante, laisse tout le monde médusé autour de lui, c’était un peu magique de le croiser là, et mon coeur s’est réchauffé avec toutes les émotions de la journée, la petite mélodie de Mohamed, avec en fond les toits de Paris qui défilent en même temps parce qu’il chante toujours dans le métro aérien, est arrivée et a envahi tout le Zorba.

Au programme à la Java, la projection du film Mutantes de Despentes, puis la performance Bash back  que Leslie Barbara Butch et Alix aka H. (aka Hélène Mourrier ana my love) présentent depuis deux mois, en particulier dans les soirées LGBTQI. C’est une déclinaison de la performance Cy-Bitch qu’a écrite H. l’année dernière au Confort Moderne à Poitiers et dont le texte est paru en février cette année dans la revue « Comment s’en sortir ? » animée notamment par Elsa Dorlin, et consacrée cette fois-ci au thème de la Chienne, non dans sa dimension antispéciste,  mais entendue ici au sens de bitch justement. H. entremêle son écriture à celle du Scum Manifesto de Valérie Solanas et du Bitch Manifesto de Joran.

Leur co-présence sur scène était saisissante, et dans cet espace à l’ambiance déjà un peu surchauffée par la projection de Mutantes, la performance était très forte. Elles avaient décidé que Leslie commençait seule sur scène et qu’Alix se fraierait un chemin dans la foule en s’avançant lentement du fond vers elle. Avant, dans les backstages, j’ai eu l’émotion et le privilège d’assister à leur très beau rituel, où Alix écrit sur le corps de Leslie, qui arbore fièrement ces inscriptions comme des étendard sur scène, comme on peut le voir dans le beau portrait qu’à pris d’elle Gaëlle Matata, photographe qui fait elle aussi partie de la revue Friction. J’ai repensé à toutes les soirées passées ici, aux croisements avec Pepi et Niz Denox et Jérémie Boulanger dans les backstages. Et puis Maïc Batmane a pris la suite de Leslie derrière les machines. On était tous heureux.se.s de se re-voir, car le dimanche d’avant je n’avais justement pas pu voir la performance « CY-Bitch de H. qu’elle montrait à la Grande Halle de la Villette. Dans les backstages, j’ai repensé à tous les beaux moments passés ici, à toutes les Trous aux biches, à Pepi, à Niz  Denox à Esmé à une des dernières fois où j’étais avec Léonie Pernet et Rebekka Warrior. Mathieu était très gentil, j’ai fini la soirée à danser un peu doucement sur le dancefloor avec Gabriel. J’étais fatigué de la folle soirée de la veille à la Station où on a dansé comme des dingues jusque l’aube, avec des inconnu.e.s dont un lillois Arnaud adorable qui organise une fête gay et queer et qui veut qu’on vienne, il allait prendre son train directement en sortant le matin.

J’ai filmé un bout de la performance que je vais bientôt mettre en ligne.

Et last but not least, voici le mix de Leslie, avec l’arrangement d’idir et la voix de H. https://soundcloud.com/lesliebarbarabutchzak/bash-back-cy-bitch-idr-barbara-butch-edit-mange_moi?utm_source=soundcloud&utm_campaign=share&utm_medium=facebook&fbclid=IwAR3iPjNuSWEgzSPaqcPsow-GmiYiA4qwPTrCSN6Fes-ad3TKGgXT32uBH0E

 

 

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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