sorcières cyborg

Samedi 20 avril, je suis allé à la Gaîté Lyrique pour participer aux rencontres éditoriales qui avaient lieu dans le cadre de l’exposition Computer Girrls. Je suis arrivé devant la Gaîté sans encombres et je suis tombé direct sur Florian en tutu, m’est immédiatement revenue cette nuit où nous avions dansé comme des folles à la Toilette, c’était je crois au Wanderlust, il portait ce même tutu et tout le monde était déchaîné.

Lui aussi se rendait aux rencontres féministes queer transféministes qui avaient lieu dans le cadre de Computer Girrls, événement qui « revisite l’histoire des femmes et des machines, esquisse des scénarios pour un futur plus inclusif, donne la parole à vingt-trois artistes et collectifs internationaux qui remettent en cause les récits dominants sur les technologies, et exhume le rôle méconnu des femmes dès les origines de l’informatique. » Elle a commencé en mars et s’étire jusqu’à début juillet, j’irai bientôt y passer du temps. (et ce sont Inke Arns et Marie Lechner qui l’organise)

Quand je suis entré dans la Gaîté, les agents de la Sécurité étaient prévenus, de toute façon je viens régulièrement à la Gaîté depuis quelques années, et la direction, comme les agents de sécurité, sont au fait des excentricités de genre, et je n’ai jamais ici subi de violence discriminatoire. En revanche, je me suis fait la remarque qu’une fois de plus il n’y avait que des personnes racisées au service d’ordre, ce dont j’allais parler ce soir-là avec une personne qui travaille sur ces questions, personne dont j’entends parler depuis longtemps et que j’allais rencontrer juste quelques minutes plus tard. En haut des marches, je suis tombé en effet sur Elodie Petit et sur Peggy Pierrot, que j’ai immédiatement reconnue, car Alix m’en a beaucoup parlé : grande – paraissant encore plus grande à côté d’Elodie Petit qui porte et assume si bien son nom – noire, butch, puissance. Elle a été leur formatrice tutrice à l’Atelier des Horizons, ex Magasin-Cnac de Grenobles, pendant une année, en 2017, où elle animait un séminaire de réflexion sur les corps sous surveillance, les savoirs, la transmission, et les conditions et pratiques de l’action collective.  J’étais très heureux de la rencontrer, elle m’a dit aussi un truc du genre « ah oui enfin ! » Peggy Pierrot ne se définit ni comme chercheuse ni comme artiste, mais comme webmaster, activiste, journaliste, et plus généralement comme une travailleuse intellectuelle privilégiant le savoir situé et la réflexion sur la constitution du commun, proche des cyberféministes. D’évidence, son attachement aux logiciels libres (spip, linux) et aux médias alternatifs nous rapproche, même si mon identité de hacker est loin du hacking informatique, je suis du côté de toutes ciels qui inventent des chemins de traverse anti-institutionnels. Je devrais d’ailleurs transposer mon blog vers un logiciel libre. Avec Elodie on s’est rencontré.e.s dans un bar à Pigalle une nuit de 2015, où il y avait Dora Diamant aussi, je crois d’ailleurs que c’est elle qui organisait la party, on avait dansé tous et toutes ensemble. On avait eu une immédiate complicité queer un peu hétérophobe car un mec relou nous poursuivait de ses ardeurs. Je me suis vite intéressé à ses pratiques littéraires et performatives, bien que n’en ayant encore jamais vues, je me souviens aussi l’avoir revue dans les backstages de la Java, pour une Trou aux Biches, elle était perchée et tranquille comme un chat dans le renfoncement de deux portes, endroit où tout le monde s’installe dans les bakstages de la Java, elle m’a parlé cette nuit-là de son éloignement du monde de la nuit et puis on s’est revu.e.s en 2017 dans le parc de la Cité des Arts de Montmartre, où je piratais une expo du Palais de Tokyo accompagné d’Alix, et plus particulièrement l’atelier de Marie, mon amie Marie Losier, c’était un joli mois de mai, il faisait beau et ça avait tourné brusquement à l’orage, on avait regardé sous une pluie diluvienne Thug Roi de Pierre Gaignard, film documentaire fictionnel sur le rappeur Young Thug. Je me souviens aussi d’un soir à une Flash Cocotte au Cabaret Sauvage, où plusieurs personnes du magasin étaient réunies, dont Charlotte qui écrivait son journal attablée tranquillement dans un coin, et Pascale qui prenait des photos, dont une de moi où je ne suis vraiment pas à mon avantage, parce que vraiment trop défoncé. Elodie écrit et a créé les Editions douteuses, elle fait partie du collectif Q avec Claire Finch, que j’ai rencontrée dernièrement à la Station, lorsqu’avait lieu aussi une journée militante, à laquelle participait aussi Margot et et H.; elles tenaient un stand, où elles présentaient toutes les trois leurs publications, et H. y avait ajouté ses poings américains.

Margot a créé pour l’occasion un petit livre retraçant quelques traversées littéraires de « Les couteaux poétiques » joli titre de l’émission littéraire et militante qu’elle a montée il y a quelques mois à la Station. Titre hommage au travail de H., puisqu’elle fait régulièrement des sculptures-céramiques de couteaux, et aussi au texte-préface de Christiane Rochefort du Scum Manifesto de Solanas, dont j’ai déjà parlé dans mon blog il y a deux ou trois ans je crois, et qui influence H. et Margot, et d’ailleurs n’importe quelle personne un peu politisée qui tombe sur lui je crois.

A la radio avec la voix de H. j’écoute la voix de Christiane Rochefort « IL Y A UN MOMENT OU IL FAUT PRENDRE LES COUTEAUX  IL EST HORS DE QUESTION QUE L’OPPRESSEUR COMPRENNE DE LUI-MEME QU’IL OPPRIME QUAND L’OPPRIMÉ SE REND COMPTE DE ÇA IL SORT LES COUTEAUX LE COUTEAU EST LA SEULE FAÇON DE SE DÉFINIR COMME OPPRIMÉ LA SEULE COMMUNICATION AUDIBLE C’EST LE PREMIER PAS RÉEL HORS DU CERCLE Pour reprendre les mots de Margot Mourrier « Les couteaux poétiques propose d’aiguiser nos oreilles au fil de la lame verbale de textes fondateurs du féminisme et du transféminisme, de poèmes, de récits érotiques & aussi d’outils et de nouvelles pratiques de langues forgés par des auteur-es Trans-Pédés-Bies-Gouines-Queer-Intersex+. Émission mensuelle, Les couteaux poétiques propose une expérience radiophonique mélangeant lectures d’extraits entre M et un-e invité-e & sélection musicale réalisée par Recto Verso. »

J’ai donc rencontré pour la première fois Claire Finch, que j’ai revue à la fête anniversaire de Margot le samedi 13 avril, et dernièrement à la Mutinerie pour le Porn  festival organisé par Maïc Batmane à la Mutinerie où H. performait avec Leslie. Derrière Elodie et Peggy, j’ai aperçu immédiatement le stand d’Alix. J’arrivais un peu tard, plusieurs personnes étaient déjà parties et tout le monde rangeait, notamment Lucile Olympe Haute, qui m’a présenté sa nièce ou sa filleule et ce qu’elle présentait, le CyberWitches Manifesto, avec des extraits de Rosmarie Waldrop, Clef pour comprendre la langue de l’Amérique, 2013 (1994). Ses recherches plastiques et théoriques portent sur des formes hybrides de récit (texte, performance, installation et vidéo), sur le livre d’artiste et les éditions d’art, imprimées ou numériques, et sur le design des éditions scientifiques. Avant de rencontrer Alix, je ne connaissais vraiment pas beaucoup ce milieu de l’édition indépendante des fanzines, aussi pertinent politiquement que passionnant esthétiquement, et vice et versa. Il est lié à la littérature et à la création graphique, mais aussi au militantisme, c’est vraiment de la contre-culture, et avec cette pratique, Alix devient encore davantage mi hermana de lutte de hacker, car elle pirate à sa manière, en éditant des textes emblématiques de la lutte transféministe; textes le plus souvent déjà édités, pour lesquels elle invente une mise en page pour fabriquer des petits livres qu’elle vend ensuite à petit prix.

Par exemple le Scum Manifesto de Valérie Solanas, le Bitch Manifesto, TAZ de Hakim Bay, ou encore le Manifeste Cyborg de Donna Harraway. Devant le stand, il y avait Axelle, une étudiante en graphisme,  trans, en transition depuis quelques mois, ce dont on a rapidement parlé, et qui a participé à la marche-manifestation queer qu’iel.les ont organisé avec Thiphaine Kazi-Tani activiste penseure graphiste – à la dernière biennale du design de Saint-Etienne avec des étudiant.e.s de Bruxelles et de Tiphaine Kazi-Tani avec qui H. collabore souvent. Des étudiant.e.s ont créé Stefania, une ville futuriste, et comme Stefania a aussi un club, Alix y a refait sa performance Cy-Bitch, avec, à la clef une petite édition, dont la copine d’Axelle a fait des photos, j’ai d’ailleurs découvert que j’étais en photo dessus. Prise par Luc Bertrand à la Sation, c’est une photo qu’Alix a choisi de publier aussi dans l’édition de son texte, paru dans le dernier numéro de la revue « Comment s’en sortir », intitulé « Chienne » éditée par Elsa Dorlin.

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Axelle m’a prêté son chapeau et je me suis lancé dans un petit défilé dans les escaliers bleus, où les marches portaient des inscriptions sorcières qui brillaient dans le noir. On s’est beaucoup amusé.e.s.

Après, nous sommes resté.e.s boire des verres dehors à côté de la Gaîté, avec Peggy qui était crevée de sa journée d’intervention à la Gaîté, Axelle et d’autres militantes venues de Bruxelles. On a rapidement beaucoup parlé de la situation française d’extrême violence policière, de la criminalisation inquiétante des militant.e.s ou des simples citoyennes, d’antiracisme d’anticapitalisme d’antispécisme, tout s’entremêlait dans cette conversation et convergeait vers des problématiques intersectionnelles. J’ai été très intéressé par les positions de Peggy sur la place ambivalente des personnes racisées dans les dispositifs de contrôle, notamment sur la façon dont elles se laissent parfois instrumentaliser, ne conscientisant pas qu’elles jouent le rôle des dominants et pactisent avec l’ordre oppressif. J’ai pensé aussi que c’était encore une fois avant tout une question d’aliénation économique, car les prolétaires et les sous prolétaires bretons immigré.es à Paris, par exemple, devenaient vite des employés de service, des bonnes ou des prostitué.e.s, ou des policiers. C’est ce qui a conduit à parler des bretons comme des nègres blancs de la France, au sens du concept d’Aimée Césaire. On dit souvent que c’était un leitmotiv de l’extrême gauche en 68 que de souligner – paradigme inapplicable aujourd’hui pour la police française – mais que l’on peut déplacer ou appliquer pour penser le lien entre les métiers de service et les personnes racisé.e.s qui occupent quasi systématiquement les emplois de service. Est apparue une nouvelle fois qu’il était bien difficile de construire des fraternités et des sororités de manière catégorielle univoque, sans prendre en compte les relations de domination et d’aliénation qui conditionnent en creux nos inscriptions.

J’ai vu aussi Âme, une amie écologiste anticapitaliste, qui discutait à la table d’à côté, on a parlé du succès de l’importante action qui avait été menée la veille et qui avait été bien relayée par les médias. Jasmin est passé aussi vite fait, il avait l’air épuisé, en mode after d’after. C’était la soirée de Comme nous brûlons. Après, le projet était d’aller dîner dans le Marais, parce qu’on était déjà un peu saoules, et parce que comme ça on allait voir Elodie à la librairie « Les mots à la bouche », où elle travaille comme libraire. Elodie a conseillé des livres à Peggy, moi je me suis attardé sur Le manifeste des espèces compagnes de Donna Harraway que j’adore, en disant à Alix que j’avais pensé l’offrir à un ami qui joue beaucoup avec sa chienne. Elle m’a fait la surprise de le prendre, quand je ne regardais pas, pour que je le lui offre. Il y avait dans cette soirée une énergie amicale, affectueuse et combattive, un vent d’amour et de camaraderie grandissant soufflait, et il me semble que nous étions tous et toutes plus légères et heureux.ses qu’au début. N’est-ce pas ce que la sororité produit ?

On a fini par aller dîner en terrasse, où Alix nous a invité.e.s. Avec Peggy on a parlé des archives et de la mémoire, j’ai parlé d’Austerlitz de Sebald, où le narrateur, après une interminable errance mélancolique proche de la folie, arrive à la bibliothèque François Mitterand, et c’est l’occasion d’exhumer les fondations invisibles de ce bâtiment dédié à la mémoire et à la culture, car il est en fait bâti sur la négation d’une histoire tragique, celle de la déportation des juifs français pendant la seconde guerre mondiale et sous l’occupation nazie avec la complicité de l’Etat français. Au pied du pont d’Austerlitz, les allemands avaient installé avec la complicité de fonctionnaires et citoyens français collaborant avec les nazis, un immense centre de tri, où ils avaient l’ignominie de faire travailler des juifs, pour le tri des objets de ceux et celles qui étaient déjà déporté.e.s. On a divagué et enchaîné sur des considérations sur les logiques mémorielles, de Auschwitz à Hiroshima, en passant par le Rwanda, dont on a beaucoup parlé ces derniers temps. Installée en Belgique, Peggy a souligné que le traitement post colonial, la décolonisation et les relations avec l’Afrique, notamment avec le Congo, y sont bien différents qu’en France. On a pu ainsi revérifier le lien profond que l’Etat français a avec le déni : déni de sa violence et des injustices perpétrées à l’égard des minorités et d’autres peuples colonisés, et ce déni n’est pas innocent, il a pour première fonction et utilité de permettre la perpétuation de logiques d’exploitation et de domination servant les intérêts nationaux, au détriment des habitants des pays « occupés ». C’est ce que l’on appelle communément la politique néocoloniale. C’est cette même entreprise de déni et de criminalisation des victimes que l’on retrouve aujourd’hui avec les Gilets Jaunes et le déferlement d’une violence répressive sans précédent à l’égard des militant.e.s et des citoyen.n.e.s. La France est partout condamnée, et plus les condamnations sont officielles, plus la répression est démente.

Mais peut-être que ce qui nous lié et nous lie affectueusement tous et toutes, c’est moins la politique décoloniale qu’un élan hétérotopique où inventer des places pour soi et l’autre vivables, décentrées de l’anthropocentrisme de l’homme blanc, posture qu’incarne à merveille Va Toto de Pierre Creton, film qui nous a relié.e.s profondément. Ce jour, ce soir-là nous avons inventé ensemble une Zone d’Autonomie Temporaire, et étant données toutes les persécutions que j’ai subies ces derniers temps, et étant donnée la violence extrême qui règne désormais en France, cette TAZ était bienfaisante.

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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