A nos ripostes, à nos mémoires vives, à nos fièvres jaunes

Aujourd’hui, 8 mai, c’est en France un jour de rassemblement antifasciste, antinazi, un jour de commémoration de la libération, un hommage à toutes celles et à tous ceux qui ont lutté pour nos libertés, aujourd’hui 8 mai, c’est en Algérie un jour de commémoration des massacres de Sétif perpétrés par la Police et l’armée française, car c’est ce même 8 mai qu’a commencé en Algérie une répression sanglante de la révolte des algériens voulant se libérer du joug de la colonisation française, répression qui ne s’arrêtera qu’un mois plus tard, on parle de plusieurs milliers de morts, on ne peut les compter précisément, car de très nombreux corps ont disparu, jetés dans des fosses. C’était en fait le début d’une autre guerre, qui ne s’achèverait qu’en 1962. 

Dans les grandes révolutions épistémologiques du XXème siècle en sciences humaines, on compte le remplacement de la conception événementielle de l’histoire par une approche structurale, approche qui manque souvent aux approches mémorielles et commémoratives. Le plus souvent enfermées dans un prisme événementialiste étroit et prisonnières d’une échelle nationale, les logiques mémorielles étatiques sont forcément ambivalentes, car elles servent avant tout à alimenter les mythologies nationales : La commémoration a une fonction réparatrice, elle panse les plaies des citoyens de la nation et recèle en creux une dimension coercitive. Il y a un déni et une violence masqués dans l’exercice de la commémoration nationale qui n’a pas pour fonction de susciter une réflexion critique sur les agissements de la Nation et de ses serviteurs zélés et aveugles, mais de produire chez les citoyen.ne.s un sentiment d’adhésion en raffermissant leur sentiment d’identité et d’appartenance nationale et en exacerbant leur sentiment de victimisation. C’est pourquoi le 8 mai en France on parle si peu des crimes commis par la France, car on ne peut pas en même temps se réjouir de la libération du joug nazi et commémorer les crimes commis dans des contextes coloniaux et impérialistes, car ce serait risquer d’entamer la version officielle d’une histoire nationale glorieuse et juste, ce serait mettre à nu la violence et l’iniquité de l’État. Oui, décidément, cette question de la construction de la mémoire m’importe, et elle m’importe à condition qu’elle soit reliée à une approche holistique nous obligeant à sortir d’un cadre analytique univoque et nationaliste mensonger et à prendre en compte une politique globale, un contexte idéologique au-delà de l’événement. L’exercice de mémoire m’importe à condition qu’il suscite une conscience agissante et qu’il puisse faire l’objet d’une réappropriation subjective de mise en doute radicale des versions officielles de l’Histoire, comme lorsque dans Les disparus, son auteur s’attarde longuement dans son enquête sur la cruauté des ukrainiens à l’égard des juifs et prend le temps d’ouvrir à des considérations sur la complexité historique des rapports de domination que les ukrainiens, devenus oppresseurs, ont subi, non pour excuser l’impardonnable, mais pour mieux comprendre où s’enracine cette violence et cet empressement des ukrainiens à collaborer avec l’Allemagne nazie. Il met en avant que c’est aussi un peuple qui a subi de terribles violences de la part des Russes et en lumière la dimension vengeresse et stratège de leur collaboration. Il existe des chaînes maudites de violence, et, semble-t-il, une nécessité absurde et obscure pour ceux et celles qui l’ont subi de l’exercer à leur tour, ce que montre aussi le film israélien M, de Yolande Zauberman, plongée vertigineuse dans la communauté juive ultra-orthodoxe, où les violés deviennent à leur tour des violeurs. Je ne cède pas à l’irrationalisme ni au défaitisme en disant cela, je pense au contraire qu’il faut en prendre acte et défaire ces chaînes de répétition de violence, pour s’approprier un rapport assumé et mesuré et choisi à la violence : c’est sans doute la base de la politisation. Me revient à nouveau la voix de celle que je cite si souvent dans mon blog depuis que je l’ai lue et entendue dans la performance de H. aka Alix aux Beaux Arts de Paris lorsque je l’ai hackée, la voix de Christiane Rochefort dans sa préface du Scum Manifesto de Valérie Solanas : « Il y a un moment où il faut prendre les couteaux. Il est hors de question que l’oppresseur comprenne de lui-même qu’il opprime, quand l’opprimé se rend compte de ça il sort les couteaux. Le couteau est la seule façon de se définir comme opprimé, la seule communication audible, c’est le premier pas réel hors du cercle ». 

Comme le Chili de Pinochet ou l’Espagne de Franco, on a nous aussi nos desaparecidos, notamment des centaines d’Algériens noyés dans la Seine, ou assassinés après avoir été arrêtés lors de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961, et on sait que la censure d’État était terrible et qu’elle l’est encore aujourd’hui. Nous n’avons toujours pas la liste des noms des victimes.

 

 

 

La constitution d’une vérité historique, comme mouvement infini de levée du déni, est décidément une bataille infinie à mener contre les institutions d’Etat – et les personnes qui les servent – qui gardent soigneusement leurs secrets meurtriers. Le 17 octobre 2017, je me suis rendu à une rencontre commémorative sur le pont St Michel en passant par le Jardin du Jeu de Paume où avait lieu la FIAC, ce que j’ignorais, avec ma pancarte « Crime d’Etat Impuni. Pas de Justice Pas de paix ».  J’avais demandé à mon amie Makoto – aka Chill Okubo, photographe, chef opératrice et réalisatrice qui m’a souvent accompagné dans mes hackings – si elle pouvait me rejoindre pour filmer cette action. Et ce qui était le plus frappant n’était pas que l’on me demande si ma performance faisait partie de la FIAC, mais que presque tout le monde, les français comme les touristes étrangers, me demandent de quel crime je parlais. (Cf post de octobre 2017,  « De quel crime s’agit-il ? » bientôt une vidéo sortira.).

Oui, cette question de la mémoire et de l’oubli me hante, comme un appel à toujours la reprendre, une incitation à reprendre là où on s’est arrêté, et ce duo de la reprise et de la répétition semble autant définir le mouvement de la musique que de la pensée critique. Et si avant toute reprise il y a un commencement, qui, même s’il n’est qu’un re-commencement, doit lui-même s’éprouver comme un instant de rupture, un geste de départ, et c’est sans doute de cela que je veux parler aujourd’hui, de ce geste de départ qui initie la rupture autant qu’il la prolonge, rupture qui nous fait tenir; rupture qui n’est rien d’autre que naissance d’une possibilité de résister.

Et à propos de rupture et de commencement, j’ai envie de parler des Gilets Jaunes, parce que politiquement en France, je crois que c’est l’événement le plus important survenu depuis des décennies, et parce qu’à l’approche des élections européennes, on commente le fait que des listes d’extrême droite se réclament des gilets jaunes. Ce n’est pas nouveau, car depuis le début on parle de la récupération du mouvement par l’extrême droite, les bien pensant.e.s de la gauche libérale se sont empressés  de lever immédiatement les boucliers anti-giletsjaunes dès le début du mouvement sous prétexte qu’il y avait dans leurs rangs des racistes des fascistes et des nationalistes, comme si nous ne vivions pas déjà dans un régime pseudo-démocratique ouvertement raciste sexiste et fasciste, comme si dans leur voisinage leur proche leur famille, elles ils n’avaient jamais affaire à ces « gens là »; Même si  on en parle depuis le début, ça questionne, et c’est peut-être même au nom du devoir de mémoire du fascisme que certains condamnent immédiatement ces « extrémistes ». Je sais aussi que c’est cette peur des extrêmes qui mène à l’occultation et au déni, car elle est avant tout une construction médiatique et idéologique qui sert aux dominants pour péréniser leur système de domination et qui sert aux dominés à masquer la peur du changement et de la perte de leurs privilèges. Et c’est cette même peur, cette même mollesse qui a fait pendant des semaines manquer l’événement des gilets Jaunes, car cet événement est un avènement démocratique sans précédent, car nombreuses sont celles qui le  reconnaîssent aujourd’hui, avènement qui a pour conséquence de révéler les forces anti-démocratiques en présence; il n’y a qu’à considérer avec quelle violence l’appareil d’État réagit, déployant une force répressive à la mesure de son inquiétude qui est bien réelle.

Paul Ricoeur a écrit en 2000 un essai La mémoire, l’histoire et l’oubli, et le plus incroyable c’est qu’Emmanuel Macron, chantre de tous les dénis,  a lu et a travaillé ce texte, et se réclame même de leur amitié philosophique. Il a écrit, ô ironie, un texte dans la revue Esprit intitulé « Les lumières blanches du passé » ! et commence par des propos tout à fait alambiqués  « les liens entre histoire et mémoire sont par origine subtils et intimes.  (certes…)L’ère des commémorations et du devoir de mémoire que nous vivons, tandis que l’histoire occupe une place privilégiée au sein des sciences humaines… »…on sent poindre  » les sanglots de l’homme blanc » !

Cette irruption jaune c’est l’aspiration à une révolution démocratique originaire et légitime qui se transforme en colère et en rébellion, c’est le DÉSIR D’ÉGALITÉ qui se fait VOLONTÉ D’ÉGALITÉ, c’est la CRITIQUE du présidentialisme qui devient REJET du Président et des gouvernants spoliateurs des biens communs.

Car les citoyen.ne.s ne sont pas ou plus dupes que le président ne fait qu’une chose depuis son accession au pouvoir : protéger les intérêts de la classe économique dirigeante et diminuer les libertés du peuple. S’ajoute à cela qu’avec l’instauration de l’état d’urgence dans le droit commun, l’Etat est devenu un Etat Policier ultra violent s’attaquant sans cesse aux migrants et criminalisant les militant.e.s. Oui ce qui m’attache au mouvement des Gilets Jaunes, c’est qu’il porte l’exigence d’égalité sociale et politique sur le devant de la scène, en attaquant la politique fiscale du gouvernement qui sert une minorité possédante, et qu’il mène aussi une critique virulente du présidentialisme français en tant que symptôme anti-démocratique par excellence, car le présidentialisme désigne le pouvoir d’un seul qui confisque la volonté de tous. Les Gilets Jaunes depuis le début s’attaquent et à  la ploutocratie et au Présidentialisme et proposent de substituer aux décisions d’un seul des décisions issues de référendums. (RIC) Et ce que Edwy Plenel montre dans son livre La victoire des vaincus, c’est que Macron incarne parfaitement cette synthèse des dérives de la financiarisation de la politique et de la réactivation d’un paradigme autoritaire, césariste, monarchiste, et bonapartiste; montrant que le présidentialisme n’est qu’un avatar de cette succession de conceptions du pouvoir fort, et que c’est le même mal anti-démocratique qui mine la démocratie française. Et de nouveau les réflexions de Macron sont sidérantes à cet égard : » Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le Roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit bien avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. Tout s’est construit sur ce malentendu (…)Je ne pense évidemment pas qu’il faille restaurer le roi. (HUM !) En revanche, nous devons absolument inventer une nouvelle forme d’autorité démocratique fondée sur un discours du sens, sur un univers de symboles, sur une volonté permanente de projection dans l’avenir, le tout ancré dans l’Histoire du pays. […] Qu’est-ce que l’autorité démocratique aujourd’hui ? Une capacité à éclairer, une capacité à savoir, une capacité à énoncer un sens et une direction ancrés dans l’Histoire du peuple français. C’est une autorité qui est reconnue parce qu’elle n’a pas besoin d’être démontrée, et qui s’exerce autant en creux qu’en plein[. (Entretiens dans le Un  » J’ai rencontré Ricoeur qui m’a rééduqué sur le plan philosophique)

Non la démocratie ce n’est pas ça ! C’est le débat, le référendum, le RIC et autres expérimentations, le respect des droits et de la liberté de la presse, c’est avant tout une somme de pratiques et non une autorité

Aujourd’hui, 8 mai 2019, malgré toutes les horreurs, toutes les dérives autoritaires qui s’abattent sur nous depuis les lois anti-casseurs – lois répressives qui me rendent la vie invivable tant l’obsession d’une  » République à visage découvert  » / slogan symptôme d’une République corrompue qui n’a de cesse de vouloir dissimuler ses corruptions et ses crimes / est devenue prégnante – malgré tout cela la joie de la lutte est là, elle persiste et nous soutient, je le ressens en participant aux manifestations et en écoutant mes camarades ou ami.e.s qui luttent, tous et toutes, chacun.e à leur manière. Je vois que ça nous rend heureux, car ça nous lie au-delà de nous, ça nous décentre et ça fait éclater momentanément notre sentiment d’impuissance et de solitude surtout. Si nous sommes impuissant.e.s à changer l’ordre des choses, nous sommes en revanche capables de nous rassembler pour protester. Alors que le souvenir du samedi 1er mai est encore vif, se profile un samedi 11 mai bien chargé en rendez-vous activistes : dans la rue, il y aura les marches des Gilets Jaunes, aux Laboratoires d’Aubervilliers, une rencontre inter-associative Human After All organisée par le BAAM et réunissant différentes associations qui luttent pour les droits des migrant.e.s, et à la Bourse du Travail, une importante réunion sur les possibilités de riposter aux violences policières et étatiques qui sévissent depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes criminalisant comme jamais les militant.e.s.. Le 1er mai, j’ai défilé en queue de cortège avec le BAAM, et en particulier avec le pôle LGBTQI accompagné du CLAQ. Je me suis faufilé entre deux barrages de flics au métro Port Royal, c’est un petit miracle d’avoir pu entrer et rejoindre la manifestation. Là, il y avait plein d’ami.e.s et de querness, ce qui me procure toujours une forme de joie. Otto Zinzo a immortalisé ce moment.

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J’ai longuement parlé avec Mathieu qui revenait d’un voyage à l’île de la Réunion, on ne s’était pas vus depuis la soirée qu’il avait organisée avec Friction à la Java, c’était joyeux de se revoir de se parler et d’évoquer notre attachement commun aux pouvoirs magiques des pierres exceptionnelles, comme celles ramenées du Piton de la Fournaise, le volcan en activité de la Réunion. J’assume sans problème une forme d’animisme, je crois spontanément qu’en ramassant une pierre quelque part on emporte aussi avec nous des qualités du lieu dans lequel elle était, comme si la pierre était porteuse d’une mémoire propre, mais aussi dotée du pouvoir magique d’endosser les propriétés du monde extérieur, devenant alors pour soi et pour l’autre un témoin agissant du temps écoulé. Je me rends compte que je suis décidément obsessionnel avec les considérations mémorielles, peut-être est-ce à cause du sentiment de désastre actuel ? Ou est-ce parce que je pense que nous sommes ces pierres qui portent la mémoire des lieux et des autres, et que « nous sommes des monades qui contenons tout ce qui a eu lieu et tout ce qui aura lieu dans l’univers » ?

J’ai discuté avec Manu que je n’avais pas vu depuis longtemps, depuis une soirée chez lui à Pigalle, chez eux avec James. Lui aussi revenait d’une escapade où il avait pris le temps avec des amis, il m’a donné de l’eau, il faisait soudain si chaud que j’étais un peu mal au soleil, et puis j’ai croisé Otto Zinzou, qui contribue lui aussi à sa façon à la fabrication d’une mémoire contemporaine du milieu queer, de jour comme de nuit il arpente les lieux de fête et de rassemblements militants avec son appareil photo, nous nous étions en effet déjà croisés le 1er mai l’année dernière à Bastille, et nous nous croisons parfois dans les manifestations, et plus souvent encore la nuit dans les dancefloors, j’aime son lien au genderfluid et à la queerness – nous sommes IEL -. Otto est un peintre de la nuit ultra sensible aux lumières qui métamorphosent les corps les êtres les visages, il réalise des portraits pudiques et intimes à la fois. J’aime aussi les photos qu’il fait de moi, car je trouve qu’il saisit souvent de moi un au-delà de moi, une situation, une cause, un lien, un mouvement, un état. 

Ce 1er mai, il faisait chaud, on entendait parler de la répression violente qui avait lieu en tête de cortège, pourtant il régnait ici une atmosphère presque festive : devant nous une batucada derrière nous des Gilets Jaunes de la Justice / GJJ, qui transportaient une installation impressionnante, vraisemblablement conçue pour ne pas passer inaperçue et pour ne pas être oubliée. Ce qui fonctionne, car c’est relayé à fond dans les médias. Un homme est venu me voir pour me demander si j’accepterais d’être pris en photo avec le dirigeant des Gilets Jaunes de la Justice, un avocat a-t-il précisé, qui voulait prendre une photo avec moi, je me suis retourné, j’ai alors aperçu leur immense installation qui s’attaque à la corruption de la République. J’ai donc été photographié avec l’appareil photo de Wilfried Paris et à ses côtés, et puis par Otto qui a embrayé sans que je ne m’en aperçoive tout de suite.

Que signifient ces images ? Je montre du doigt la pancarte des Gilets Jaunes de la Justice, car je m’interroge, je ne connaissais pas et j’ai posé plein de questions à cet avocat spécialiste des affaires et des corruptions. Je me suis ensuite un peu intéressé à ce mystérieux activiste qui twitte, je suis allé voir ses publications, et l’obession nationale et nationaliste qui en ressort m’a mis un peu mal à l’aise. Et puis il m’a parlé des suicides des policiers, c’était étrange, je me serais senti plus proche de lui s’il avait évoqué les suicides à France Telecom et le harcèlement au travail que ceux des policiers, en même temps, ça m’intéresse de dialoguer au – delà des apparences avec tous ces résistants ou révolutionnaires et de considérer sa lutte radicale, plutôt que de simplement reculer effrayé par les accointances de certains postes avec les tenants d’une certaine extrême droite « purificatrice »

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J’ai envie de parler et de reparler des Gilets Jaunes, car très vite j’ai participé aux manifestations des gilets jaunes, pour la première fois le samedi 1er décembre, où j’ai hacké un rassemblement devant l’opéra.

Et s’il y a une esthétique révolutionnaire, mouvante et pérenne, je pense que les Gilets Jaunes en ont inventé une, parfois inconsciemment.

Et puis le 8 décembre, je suis de nouveau allé manifester, et  de nouveau je suis parvenu à passer les mailles du filet et à rejoindre le front et à participer aux marches Boulevard Haussmann et rue de Berri.  Et ce que le groupe à fait ce jour là était magnifique. Face à un mur de CRS munis de LBD, le groupe anarchiste s’est arrêté et tout le monde s’est agenouillé, rejouant la scène des adolescents agenouillés par dizaine les mains derrière la nuque devant une rangée de policiers armés. Après, ils, elles se sont relevé.e.s comme d’un seul mouvement, formant un seul corps puissant pour continuer la marche en scandant le même implacable refrain. Et au détour de rues, d’autres attendaient pour rejoindre le mouvement.

Et alors que je termine aujourd’hui ce texte, je lis celui de mon ami Florian Gaîté, et j’ai envie de terminer le mien, en lui laissant la parole, car il le prolonge parfaitement :

« Les motivations sont floues, les moyens d’action chaotiques, les ambitions insaisissables… J’avais commencé ce matin à énumérer toutes les revendications transversales qui me paraissent fédérer ce mouvement, par-delà l’évidence d’une colère commune. Malade comme affecté, j’y voyais peut-être un moyen de faire descendre ma fièvre. Je voulais penser à tout prix que la convergence des luttes sociales et écologiques prenait l’allure d’une nécessité, que la justice fiscale n’empêchait en rien le maintien des services publics, que la révolte des silencieux était à la mesure du mépris qu’ils subissaient, que la réforme de la démocratie représentative devenait inéluctable, que l’amitié de circonstance entre des consciences de soi si opposées portait la promesse d’une nouvelle architecture sociale. Et puis, je me suis comme beaucoup heurté aux paradoxes d’arrêter une vision globale, de chercher ce qui dans ce magma idéologique annoncerait un pouvoir constituant. La seule chose que je vois néanmoins, et qui me ravit, c’est la plasticité des idées qui s’y exprime, le refus de se satisfaire d’une position, non pas au sens d’une imposture ou d’une incapacité à choisir, mais à celui d’une volonté de briser toute acceptation « naturelle » du système, toute évidence de l’ordre. Le désordre est avant tout une critique de l’ordre. C’est naïf mais nécessaire de se le rappeler alors que la criminalisation de la pensée critique ne cherche même plus à se déguiser. Je ne m’improvise pas penseur du politique, d’autres le font bien mieux que moi, je prends juste conscience que quiconque a ce goût du désordre en est capable. Je remarque aussi que ce sont des « personnes » (sic) sans « capital culturel » (sic), des « gens qui ne sont rien » (sic) qui ont désinhibé ma parole. La philosophie m’en a quant à elle donné les moyens et si elle n’est pas motrice, elle est à coup sur directrice. Je pense bien sur et en premier lieu à Jackie et Chantal. Derrida et Mouffe m’ont fait comprendre que si l’on doit être radicalement démocrate, il faut admettre deux choses : la nécessité du conflit et le principe originaire d’indécidabilité. D’une part, le fait que le politique est le lieu d’expression des avis contrariés, de l’autre, la certitude qu’aucune position polarisée ne se justifie per se. Nous sommes radicaux, nous touchons à la racine : le désordre est ce qui s’impose quand on ne peut plus déconstruire. Début janvier, Rancière s’était exprimé dans la revue AOC et j’avais pris son analyse pour un discours de la fuite, quasiment pour une tentative (romantique) de sublimer l’échec à venir. Il disait alors:  » Il faudrait parfois prendre les choses à l’envers : partir précisément du fait que ceux qui se révoltent n’ont pas plus raisons de le faire que de ne pas le faire – et souvent même un peu moins. Et à partir de là, s’interroger non sur les raisons qui permettent de mettre de l’ordre dans ce désordre mais plutôt sur ce que ce désordre nous dit sur l’ordre dominant des choses et sur l’ordre des explications qui normalement l’accompagne. » Ne pas se décider, c’est aussi fonder la possibilité du débat démocratique. Qu’importe où ira le mouvement, j’accompagnerai encore son désordre, il n’y a jamais rien de vain à admettre sa propre indécidabilité. »

Vivement la suite ! Et que vivent nos mémoires vives  et nos fièvres jaunes.

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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