MY DREAMS STOP THE VISIONS BEGIN

Ce 21 juin, premier jour de l’été, alors que  je marchais dans l’air doux des rues de Londres avec Alix, je me suis senti brusquement heureux,  léger, presque aérien, c’est cette même texture de joie que j’ai éprouvée à chaque fois que je suis allé à Barcelone ou à Berlin les années passées, à Hambourg  l’hiver dernier, ou à Rome ce printemps, légèreté enivrante qui est arrivée d’un seul coup alors que j’allais vers le métro Angel, et c’est alors que m’est revenu le petit refrain écrit à Hambourg  :

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est convoquer LE SENS DU POSSIBLE des premières fois

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est éprouver le bonheur d’être LIBRE dans l’espace public.

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est découvrir que j’ai MOINS PEUR qu’en France.

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est me rappeler que me promener librement en France pose depuis toujours un problème LÉGAL.

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est me rappeler que je suis ILLÉGAL dans le pays où je vis.

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est me rendre compte qu’une certaine partie de mon identité est française et qu’EN TANT QU’ILLÉGAL je dois me définir contre ou à l’intérieur de cette loi de 2010 qui interdit le port du visage masqué dans l’espace public.

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est reprendre conscience que je ne suis pas français, que je NE SUIS D’AUCUNE NATION, car je n’ai pas d’identité civile et n’en aurai JAMAIS.

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est éprouver l’EXCITATION DE  l’INCONNU et une forme d’inhabituelle tranquillité

Quand je marchais dans les couloirs du métro Angel il faisait chaud mais pas trop, ce n’était pas encore la canicule qui sévit à présent et qui va rendre la pride difficile samedi à Paris. Aux sous-sols, il soufflait, comme toujours dans le métro à Londres, un air assez rafraîchissant que pulsaient des souffleries invisibles, dans la moiteur remontaient les souvenirs merveilleux de nos retours difficiles de la Kaos à l’aube, alors que foncedé.e.s et sidérés par la lumière du jour trop crue, il nous arrivait de nous endormir dans le métro.

Comme d’habitude je suis entré sans encombre à ICA. J’ai même été gratifié de sourires chaleureux, c’était vraiment doux et complètement surréaliste, étant donné ce que je vis à Paris depuis le durcissement des lois sécuritaires anti casseurs et anti manifestations. L’exposition était juste à côté de la librairie du Musée. Un immense mur, celui qui mène au bar, était consacré aux publications de Kathy Acker, les livres y étaient exposés comme des œuvres objets où on regardait les couvertures et les conceptions graphiques. Plus bas, en descendant quelques marches, on pénétrait dans le cœur de l’exposition, à moins qu’il n’y ait pas spécialement de cœur, disons que l’espace ressemblait à la scénographie habituelle des expositions d’art contemporain, avec des petites stations où regarder des dessins accrochés au mur et des moniteurs où regarder des vidéos munis de casques audios.

J’ai piraté une photographie qui présentait une momie. J’ai vécu un face à face avec un double à la fois ancien et futuriste i mean maybe un truc d’anticipation, puisque cette momie révélait son sexe, masculin. Dernièrement j’ai eu envie d’oser être torse nu sur les dancefloors quand il faisait très chaud, ce qui représente une transgression majeure pour moi qui m’évertue depuis plus de sept ans et demi à ne JAMAIS montrer ma peau bio, et après toutes ces années de lutte pour les séparer et les cloisonner le plus radicalement possible, j’ai depuis quelques mois envie de relier ou  d’articuler davantage mes deux peaux. Et ce désir d’être peau de latex et peau de chair nue est aussi venu de la photographie, où je me suis vu torse nu et j’ai aimé me sentir trans-avec-des-seins, ça me semblait soudain compatibles avec ma transidentité, et dernièrement, j’ai vu et entendu un trans barcelonais dans une performance qui montrait sur scène sa torsoplastie avec une certaine fierté, il a soudain confié qu’il admirait beaucoup ses ami.e.s trans qui avaient « osé » gardé leur seins et les assumaient sur la plage. Iel regrettait un peu et a beaucoup parlé des seuils, j’ai été super touché d’entendre cette possibilité, comme si je m’étais moi aussi enfermé tout seul, comme si je m’étais surnormalisé dans des limites de ce qui m’autorise ou me permet ou non d’être trans et genderfluid. J’aime cet autoportrait fantôme où je rentre dans la photographie de cette créature sans regard au visage à bandelettes et au sexe à découvert.

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Après avoir regardé une petite vidéo tournée dans les rues de New York ou de Londres où ils demandent aux personnes si elles sont pauvres ou riches, je suis allé regarder ce que j’aime tant dans Blood and Guts in high school, les Dream Maps ici agrandies, et le plus incroyable c’est que j’ai pu les hacker, car ils avaient tellement agrandi l’une des cartes qu’elle était à mon échelle et que j’ai pu m’incruster telle Alice au Pays des Merveilles dans l’espace de la page, et surtout dans les interstices des cartes des rêves : MY DREAMS STOP THE VISIONS BEGINS.

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Et puis  ce 21 juin je suis aussi à Londres pour fêter l’anniversaire d’Alix, car Londres est depuis toujours la ville où nous aimons aller ensemble, non seulement pour échapper à la violence stigmatisante de Paris à mon endroit, mais pour nous rendre à la Kaos, dont l’adage Nothing is true everything is permited auréole notre rencontre d’une lumière ardente et dessine un horizon hétérotopique toujours recommencé. C’est pour aller à Electrowertz pour la nuit Phase Fatale que j’avais cette fois des billets, et c’était mieux de dormir à Angel

Pleasant Street ! c’est le nom de la rue et ça nomme bien l’atmosphère du quartier qui est beaucoup plus coquet et gentrifié que Holloway ou Finthbury park, les quartiers nords où on a l’habitude de vivre quand on vient à Londres. Ici, les jardins à l’anglaise bordent et débordent les jolis immeubles de briques qui ressemblent à d’élégantes petites maisons, c’est là que St Mary’s Church est nichée au milieu d’un parc où des enfant jouent tandis que leurs parents se prélassent allongés à même le sol, les pelouses n’étant ni interdits ni coupées ici à ras, au contraire, la végétation est luxuriante et ce désordre contenu du jardin anglais où l’animal humain peut s’ébattre confortablement, se distingue des jardins à la française marqué par l’esprit cartésien et disciplinaire qui enrégimente le naturel humain et dompte le désordre de la nature en taillant et coupant sans cesse ce qui sort du cadre. Contrairement aux anglais, la majorité des citoyens françaises adopte ce même usage inconscient de la violence à l’égard de tout ce qui pousse sur son terrain, occupant la majeure partie de son temps libre à faire vrombir les débroussailleuses et les tondeuses pour empêcher que la nature ne prenne le dessus. La première fois que je suis allé à Berlin, j’avais éprouvé la même chose, mais c’était encore plus frappant encore, car c’était le printemps, et partout les arbres poussaient, et partout les plantes et les mauvaises herbes faisaient reculer les limites des chaussées. La ville, l’urbain, coexistait avec la nature.

Le mois dernier, en flânant dans les faubourgs de Rome, j’ai éprouvé cette même bouffée de bonheur liée au soulagement de me déplacer dans une ville qui ni ne persécute ni n’enrégimente en permanence le vivant. Après le piratage de ICA, on est remonté à pieds vers Trafalgar square pour prendre le métro jusqu’à Angel. Je me suis souvenu de toutes les fois où j’ai marché dans ce quartier depuis 2016, et de ce jour de happening de l’été 2017, « Behind the mask there is an other mask » devant la National Portrait Gallery, où je n’avais pas pu entrer et avais décidé de sortir mon drapeau avec la loi de « la République à visage découvert » de 2010 interdisant le visage masqué dans les espaces publics en France. Je m’étais posté devant le Musée, puis l’avais déroulé lentement en expliquant aux passants anglais la signification de ce drapeau et de cette loi française qu’ils ignoraient pour la plupart d’entre iels.

 

 

A Angel, on a bifurqué sur une rue à droite et on a atterri dans un petit bar restaurent latino américain que je croyais mexicain. A peine entré, j’ai vu les doux regard du serveur et de la patronne posé sur moi et j’ai compris qu’iels étaient et seraient mes alliés. Leurs yeux souriaient autant que leurs lèvres en me regardant, je me sentais immédiatement bien accueilli et considéré, j’ai déjà remarqué cela avec des mexicains ou latino américains, quelque chose de mon identité passe immédiatement. Et dans la culture latino américaine, asiatique ou encore indienne, la dimension magique est d’emblée plus présente. Magie pouvant signifier Manifestation d’une autre dimension avec laquelle on se relie, pas forcément surnaturalité. Ainsi, à notre arrivée, il n’y a pas eu de questions, mais simplement une évidence joyeuse, et quand je sens cette confiance, ma langue se délie et je suis prêt à tout. J’ai commencé à leur parler en espagnol et en voyant tous les habits et accessoires posés sur une étagère en face du bar j’ai eu immédiatement envie de jouer avec et de me parer. J’ai demandé si je pouvais essayer le sombrero, elle a dit que bien sûr que oui, et surtout m’a proposé d’elle-même le pancho en m’aidant à le mettre, très heureuse que j’accepte.  Plus tard, j’ai appris en discutant avec elle qu’elle venait de l’Equateur, et notre sympathie s’est approfondie quand je lui ai dit que j’admirais leur président, elle m’a aidé à retrouver le nom de Rafael Correa,  qui a été président de l’équateur de 2007 à 2017. Je lui ai expliqué que j’avais beaucoup d’admiration pour lui car il avait tenté de résister à la capitalisation banale et ordinaire des biens communs. J’avais été frappé lorsqu’il avait tenté de créer un rapport de force inédit en

PHASE FATALE3

Electrowertz, unmasked

Et la soirée avec Phase Fatale fut folle, j’ai eu le bonheur de recroiser quelques ami.es de la KAOS, et puis aussi notre copine Mune que je vois aussi bien à Paris qu’à Londres, j’aime cette photo où on se fond et on se dissoud les unes dans les autres. Car c’est ça que l’on cherche sur les dancefloors dans ces soirées underground à la techno puissante, ce moments de bascule où on ressent la dissolution des limites du moi habituelles, et l’ivresse comateuse de la naissance d’un corps commun vibrant transpirant EXTATIQUE. Merci Luxxxor pour cette très belle série de photographies où le dancefloor semble être en feu

 

 

PHASE FATALE5

Publié par cucoandcuca

Transgendered and queer activist /Hacker transgender, performer, détourneur(e) des codes, j'interviens dans les espaces publics les Musées et les dancefloors

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