MY DREAMS STOP THE VISIONS BEGIN

Ce 21 juin, premier jour de l’été, alors que  je marchais dans l’air doux des rues de Londres avec Alix, je me suis senti brusquement heureux,  léger, presque aérien, c’est cette même texture de joie que j’ai éprouvée à chaque fois que je suis allé à Barcelone ou à Berlin les années passées, à Hambourg  l’hiver dernier, ou à Rome ce printemps, légèreté enivrante qui est arrivée d’un seul coup alors que j’allais vers le métro Angel, et c’est alors que m’est revenu le petit refrain écrit à Hambourg  :

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est convoquer LE SENS DU POSSIBLE des premières fois

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est éprouver le bonheur d’être LIBRE dans l’espace public.

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est découvrir que j’ai MOINS PEUR qu’en France.

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est me rappeler que me promener librement en France pose depuis toujours un problème LÉGAL.

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est me rappeler que je suis ILLÉGAL dans le pays où je vis.

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est me rendre compte qu’une certaine partie de mon identité est française et qu’EN TANT QU’ILLÉGAL je dois me définir contre ou à l’intérieur de cette loi de 2010 qui interdit le port du visage masqué dans l’espace public.

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est reprendre conscience que je ne suis pas français, que je NE SUIS D’AUCUNE NATION, car je n’ai pas d’identité civile et n’en aurai JAMAIS.

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère, c’est éprouver l’EXCITATION DE  l’INCONNU et une forme d’inhabituelle tranquillité

Quand je marchais dans les couloirs du métro Angel il faisait chaud mais pas trop, ce n’était pas encore la canicule qui sévit à présent et qui va rendre la pride difficile samedi à Paris. Aux sous-sols, il soufflait, comme toujours dans le métro à Londres, un air assez rafraîchissant que pulsaient des souffleries invisibles, dans la moiteur remontaient les souvenirs merveilleux de nos retours difficiles de la Kaos à l’aube, alors que foncedé.e.s et sidérés par la lumière du jour trop crue, il nous arrivait de nous endormir dans le métro.

Comme d’habitude je suis entré sans encombre à ICA. J’ai même été gratifié de sourires chaleureux, c’était vraiment doux et complètement surréaliste, étant donné ce que je vis à Paris depuis le durcissement des lois sécuritaires anti casseurs et anti manifestations. L’exposition était juste à côté de la librairie du Musée. Un immense mur, celui qui mène au bar, était consacré aux publications de Kathy Acker, les livres y étaient exposés comme des œuvres objets où on regardait les couvertures et les conceptions graphiques. Plus bas, en descendant quelques marches, on pénétrait dans le cœur de l’exposition, à moins qu’il n’y ait pas spécialement de cœur, disons que l’espace ressemblait à la scénographie habituelle des expositions d’art contemporain, avec des petites stations où regarder des dessins accrochés au mur et des moniteurs où regarder des vidéos munis de casques audios.

J’ai piraté une photographie qui présentait une momie. J’ai vécu un face à face avec un double à la fois ancien et futuriste i mean maybe un truc d’anticipation, puisque cette momie révélait son sexe, masculin. Dernièrement j’ai eu envie d’oser être torse nu sur les dancefloors quand il faisait très chaud, ce qui représente une transgression majeure pour moi qui m’évertue depuis plus de sept ans et demi à ne JAMAIS montrer ma peau bio, et après toutes ces années de lutte pour les séparer et les cloisonner le plus radicalement possible, j’ai depuis quelques mois envie de relier ou  d’articuler davantage mes deux peaux. Et ce désir d’être peau de latex et peau de chair nue est aussi venu de la photographie, où je me suis vu torse nu et j’ai aimé me sentir trans-avec-des-seins, ça me semblait soudain compatibles avec ma transidentité, et dernièrement, j’ai vu et entendu un trans barcelonais dans une performance qui montrait sur scène sa torsoplastie avec une certaine fierté, il a soudain confié qu’il admirait beaucoup ses ami.e.s trans qui avaient « osé » gardé leur seins et les assumaient sur la plage. Iel regrettait un peu et a beaucoup parlé des seuils, j’ai été super touché d’entendre cette possibilité, comme si je m’étais moi aussi enfermé tout seul, comme si je m’étais surnormalisé dans des limites de ce qui m’autorise ou me permet ou non d’être trans et genderfluid. J’aime cet autoportrait fantôme où je rentre dans la photographie de cette créature sans regard au visage à bandelettes et au sexe à découvert.

IMG_20190621_204036

Après avoir regardé une petite vidéo tournée dans les rues de New York ou de Londres où ils demandent aux personnes si elles sont pauvres ou riches, je suis allé regarder ce que j’aime tant dans Blood and Guts in high school, les Dream Maps ici agrandies, et le plus incroyable c’est que j’ai pu les hacker, car ils avaient tellement agrandi l’une des cartes qu’elle était à mon échelle et que j’ai pu m’incruster telle Alice au Pays des Merveilles dans l’espace de la page, et surtout dans les interstices des cartes des rêves : MY DREAMS STOP THE VISIONS BEGINS.

PHASE FATALE4

Et puis  ce 21 juin je suis aussi à Londres pour fêter l’anniversaire d’Alix, car Londres est depuis toujours la ville où nous aimons aller ensemble, non seulement pour échapper à la violence stigmatisante de Paris à mon endroit, mais pour nous rendre à la Kaos, dont l’adage Nothing is true everything is permited auréole notre rencontre d’une lumière ardente et dessine un horizon hétérotopique toujours recommencé. C’est pour aller à Electrowertz pour la nuit Phase Fatale que j’avais cette fois des billets, et c’était mieux de dormir à Angel

Pleasant Street ! c’est le nom de la rue et ça nomme bien l’atmosphère du quartier qui est beaucoup plus coquet et gentrifié que Holloway ou Finthbury park, les quartiers nords où on a l’habitude de vivre quand on vient à Londres. Ici, les jardins à l’anglaise bordent et débordent les jolis immeubles de briques qui ressemblent à d’élégantes petites maisons, c’est là que St Mary’s Church est nichée au milieu d’un parc où des enfant jouent tandis que leurs parents se prélassent allongés à même le sol, les pelouses n’étant ni interdits ni coupées ici à ras, au contraire, la végétation est luxuriante et ce désordre contenu du jardin anglais où l’animal humain peut s’ébattre confortablement, se distingue des jardins à la française marqué par l’esprit cartésien et disciplinaire qui enrégimente le naturel humain et dompte le désordre de la nature en taillant et coupant sans cesse ce qui sort du cadre. Contrairement aux anglais, la majorité des citoyens françaises adopte ce même usage inconscient de la violence à l’égard de tout ce qui pousse sur son terrain, occupant la majeure partie de son temps libre à faire vrombir les débroussailleuses et les tondeuses pour empêcher que la nature ne prenne le dessus. La première fois que je suis allé à Berlin, j’avais éprouvé la même chose, mais c’était encore plus frappant encore, car c’était le printemps, et partout les arbres poussaient, et partout les plantes et les mauvaises herbes faisaient reculer les limites des chaussées. La ville, l’urbain, coexistait avec la nature.

Le mois dernier, en flânant dans les faubourgs de Rome, j’ai éprouvé cette même bouffée de bonheur liée au soulagement de me déplacer dans une ville qui ni ne persécute ni n’enrégimente en permanence le vivant. Après le piratage de ICA, on est remonté à pieds vers Trafalgar square pour prendre le métro jusqu’à Angel. Je me suis souvenu de toutes les fois où j’ai marché dans ce quartier depuis 2016, et de ce jour de happening de l’été 2017, « Behind the mask there is an other mask » devant la National Portrait Gallery, où je n’avais pas pu entrer et avais décidé de sortir mon drapeau avec la loi de « la République à visage découvert » de 2010 interdisant le visage masqué dans les espaces publics en France. Je m’étais posté devant le Musée, puis l’avais déroulé lentement en expliquant aux passants anglais la signification de ce drapeau et de cette loi française qu’ils ignoraient pour la plupart d’entre iels.

 

 

A Angel, on a bifurqué sur une rue à droite et on a atterri dans un petit bar restaurent latino américain que je croyais mexicain. A peine entré, j’ai vu les doux regard du serveur et de la patronne posé sur moi et j’ai compris qu’iels étaient et seraient mes alliés. Leurs yeux souriaient autant que leurs lèvres en me regardant, je me sentais immédiatement bien accueilli et considéré, j’ai déjà remarqué cela avec des mexicains ou latino américains, quelque chose de mon identité passe immédiatement. Et dans la culture latino américaine, asiatique ou encore indienne, la dimension magique est d’emblée plus présente. Magie pouvant signifier Manifestation d’une autre dimension avec laquelle on se relie, pas forcément surnaturalité. Ainsi, à notre arrivée, il n’y a pas eu de questions, mais simplement une évidence joyeuse, et quand je sens cette confiance, ma langue se délie et je suis prêt à tout. J’ai commencé à leur parler en espagnol et en voyant tous les habits et accessoires posés sur une étagère en face du bar j’ai eu immédiatement envie de jouer avec et de me parer. J’ai demandé si je pouvais essayer le sombrero, elle a dit que bien sûr que oui, et surtout m’a proposé d’elle-même le pancho en m’aidant à le mettre, très heureuse que j’accepte.  Plus tard, j’ai appris en discutant avec elle qu’elle venait de l’Equateur, et notre sympathie s’est approfondie quand je lui ai dit que j’admirais leur président, elle m’a aidé à retrouver le nom de Rafael Correa,  qui a été président de l’équateur de 2007 à 2017. Je lui ai expliqué que j’avais beaucoup d’admiration pour lui car il avait tenté de résister à la capitalisation banale et ordinaire des biens communs. J’avais été frappé lorsqu’il avait tenté de créer un rapport de force inédit en

PHASE FATALE3

Electrowertz, unmasked

Et la soirée avec Phase Fatale fut folle, j’ai eu le bonheur de recroiser quelques ami.es de la KAOS, et puis aussi notre copine Mune que je vois aussi bien à Paris qu’à Londres, j’aime cette photo où on se fond et on se dissoud les unes dans les autres. Car c’est ça que l’on cherche sur les dancefloors dans ces soirées underground à la techno puissante, ce moments de bascule où on ressent la dissolution des limites du moi habituelles, et l’ivresse comateuse de la naissance d’un corps commun vibrant transpirant EXTATIQUE. Merci Luxxxor pour cette très belle série de photographies où le dancefloor semble être en feu

 

 

PHASE FATALE5

De la pride, du choix, et du parti pris de la rupture

C’est le mois de la pride et un peu partout des manifestations sont organisées en amont de la grande fête à venir qui commémorera les 50 ans des émeutes de Stonewall Inn qui eurent lieu 28 juin 1969 à New-York dans le quartier de Greenwich Village, émeutes qui entraînèrent quelques mois après la création du GLF ( Gay Libération Front) et du GAA (Gay Activist Alliance).

Dimanche 9 juin à  St Denis, c’était la première pride des banlieues placée sous la bannière de la « révolution queer des banlieues populaires ». C’était fort et important. Fort et important d’y être. J’y étais et j’étais heureux comme souvent dans les manifestations, avec la sensation de vivre un petit tournant politique. Oui, quelque chose a eu lieu en F/rance et cette bascule était joyeuse.

Dans la marche, j’ai croisé des copines, mais aussi le groupe des Femmes en lutte du 93, l’association Ardhis qui défend les droits des personnes migrantes LGBTQI, Acte Up, SOS homophobie. C’était calme et joyeux. Je n’ai pas subi d’agressions. Le photographe et militant Otto Zinzou que je croise souvent dans les manifestations m’a surpris en plein sitting avenue de la République à St Denis, Yann Vourch’ assis à mes côtés porte sur son visage la double fierté d’être de cette marche et d’être de St-Denis, on s’est d’ailleurs revus dimanche matin sur le dancefloor improvisé dans un gymnase à St Ouen, où j’étais déjà allé un jour pour une Tragedy, cette fois c’était une Myst, il était accompagné de son amie Tasha avec laquelle on a parlé de nos luttes, de la pluralité solidaire et nécessaire de nos luttes, sur fond de techno.

Ces cinquante ans de pride sont l’occasion de révéler ou de redire les crispations identitaires qui accompagnent ces luttes et souvent les divisent, car pour beaucoup d’entre nous ce n’est pas la gaypride que l’on fête ce mois-ci, mais la queer pride, à condition de réinsuffler à ce mot la charge politique qu’il sous-entend originellement. Il n’y a pas ni jamais eu de milieu ou de mouvement gay homogène – cet adjectif accolé à gay fait d’ailleurs entendre en langue des oiseaux  le fameux gène de l’homosexualité que les néo-biologistes suivis des conservateurs mettent en avant, pour justifier que l’orientation sexuelle n’est pas un choix mais un déterminisme, thèse qui légitime l’approche pathologisante selon laquelle l’homosexualité est une maladie « génétique », ou bien l’approche libérale réactionnaire encourageant à la tolérance des homosexuel.les puisqu’ils ou elles n’ont pas choisi, la perverse nature devenant alors la seule responsable de cette orientation non naturelle.

Cette déresponsabilisation de l’individu a toujours eu des implications politiques, dans un sens ou dans un autre. Par exemple, au fondement de la justice, le fait que la personne n’était pas consciente au moment du crime ou du délit qu’elle a commis implique qu’elle ne peut pas alors être tenue pour responsable au même titre qu’une personne ayant agi en toute lucidité ou conscience au moment des faits. Dans ce cas-là, la pensée du non-choix constitue un progrès. Cette absence de choix est souvent invoquée, même lorsque le gène de l’homosexualité n’est pas utilisé comme argument. Dans le film Coming Out de Denis Parrot sorti en mai, l’argument de l’absence de choix est récurrent. De nombreux.ses adolescent.e.s disent qu’ils ou elles n’ont pas choisi, qu’ils ou elles ont toujours ressenti, qu’ils ou elles n’éprouvaient pas d’attirance pour le sexe opposé.

Je ne peux m’empêcher de penser que cette façon d’argumenter reste prisonnière d’une construction hétéronormative qui manque le tournant queer de nos constructions et déconstructions identitaires résultant non d’un choix ou du choix d’être soi, mais d’une multitude de choix et surtout d’actes impliquant les gestes et les paroles d’allié.es qui nous reconnaissent et nous incluent. Le choix est sûrement un critère bien trop étriqué pour penser l’identité car il reste enfermé dans une approche binaire et sacrificielle de l’individu irréductiblement marqué par la tension du « ou bien ou bien ». La faiblesse de la pensée occidentale du choix, c’est sans doute d’ériger l’individu conscient et rationnel comme étalon de mesure suprême de la liberté. L’impensé de cette vision c’est la place de la contingence et de l’au-delà de soi en soi.

La pride, cette fierté qu’un être hors norme subissant des attaques stigmatisantes, éprouve ou brandit comme une arme, suppose bien plus que de choisir une orientation. Ce sentiment de fierté, ou cet « état » de fierté, découle d’une adhésion à un monde commun, à des valeurs communes, mais surtout à la possibilité d’une reconnaissance, réalité qui est donc bien plus ample que la seule adhésion à soi et à ses désirs. Cette adhésion s’approche bien plus d’une conversion spirituelle et éthique qui nous relie à d’autres que du choix individuel, conversion qui n’est pas forcément liée à un moment clef que l’on appelle le choix, mais résulte d’une incubation lente, d’une infusion diffuse qui nous transforme insidieusement. Nous restons certainement trop liés en Occident au modèle cartésien du changement de paradigme, du renversement copernicien; on a souvent besoin de penser à un changement radical et soudain, à un avant et un après LE choix. Cette vision du choix reste prisonnière d’une vision verticale hiérarchique et subjectiviste, où l’on atteint un sommet, une acmée, sur fond de dramatisation psychologique. Je pense qu’au contraire les changements se passent souvent autour de nous et que nous sommes aux prises avec cet autour, et bien souvent le nous ne prévaut pas du tout, parce que surviennent des changements en dehors qui nous contaminent.  Et dans nos luttes et dans nos choix, nous nous rebellons souvent contre des assignations naturelles ET culturelles. Nous menons plusieurs batailles. Toujours recommencées. Nos identités hors normes sont le fruit de choix ET de non choix.

Le mouvement de la pride est souvent discrédité au nom d’un universalisme et d’une critique des dérives individualistes de la société libérale qui atomise la société et les individus réduits alors à n’être plus qu’une somme de propriétés. Le développement des mouvements de fierté : Fierté d’être soi, fierté d’avoir le courage d’échapper à la norme, fierté d’oser, sont ainsi dévalorisés, attaqués et réduits à l’affirmation aussi tautologique que stérile de « I’m what i’m » ou encore « My body my property ». Dire sa fierté serait s’auto-célébrer, et cette auto-affirmation de soi, cet auto-centrement seraient des symptômes du néo-libéralisme qui produit de la division du corps commun pour exalter les individualités et leurs libertés illusoires, divisant les luttes sociales et annihilant la conscience de classe. La culture de la pride serait un avatar des dérives capitalistiques. La critique est très tentante, car oui, bien sûr la lutte des classes avant tout ! mais elle est aussi trop facile, car on peut être hantés par la possibilité hétérotopique de constructions de mondes égalitaires, nouveaux et parallèles, de mondes nouveaux de et en résistance, sans succomber à cette litanie catastrophiste et anti-individualiste. Dans ce monde de la pride, l’horizon est ou devrait être hétérotopique, où les personnes sont des allié.e.s, car sans cette ou ces alliances politiques et philosophiques, cette fierté d’être soi serait une coquille vide. De mon côté, pour célébrer une pride sans peur, je veux mentionner deux portraits d’ami.e.s de la communauté, portraits de pride co-réalisés par mon ami Matthieu Foucher avec Vice, parus la semaine dernière, sous forme de vignettes vidéo, je veux en parler non seulement parce qu’il s’agit d’ami.e.s, mais aussi parce qu’ils ont suscité sur les réseaux, des vagues ignobles de réactions discriminantes, violentes, racistes, grossophobes et homophobes.

D’abord, j’ai envie de les remercier pour leur courage, et puis aussi pour leur amitié non jugeante, car que ce soit Leslie ou Brahim, ce sont deux personnes qui m’ont toujours considéré, accepté et apprécié comme je suis et pour qui je suis. Et ce qui me rend heureux, au-delà d’être fier, c’est que dans notre communauté queer, souvent nous nous reconnaissons et nous nous aimons dans nos différences et nos prises de risques plus ou moins radicales : sans nécessaire fascination pour elles, nous savons les reconnaître, car nous en connaissons le poids et le coût. A considérer les commentaires effroyables laissés sur les différents murs des réseaux sociaux où ces vidéos ont été publiées, je dirais que cela soulève la nécessité de se positionner encore et toujours. Encore plus fort. C’est de cette charge de violence subie – que nous devons et devrons toujours affronter – dont je veux et dont il faut parler, car la pride n’est pas un couronnement, ni seulement un sentiment, mais bien un état et une condition politique, ou du moins devrait l’être, liée aux mouvements de lutte, et ce, originellement, où à notre tour, il faut parfois être capable d’exercer la violence pour se défendre.

Oui, au-delà de l’exercice trop facilement critiquable de l’auto-satisfaction d’être soi-même, la pride signifie des luttes à mener, et cette année particulièrement, une lutte colorée de jaune et de noir, car aux Gilets Jaunes ont succédé les Gilets Noirs, non pour les remplacer, mais pour étendre et faire résonner ce mouvement de critique sociale radical, depuis lequel rien n’est plus pareil dans le paysage politique français.

La première vignette est consacrée à Leslie Barbara Butch, dj féministe et Présidente du pôle LGBTQI du BAAM, Leslie dont j’ai déjà parlé les semaines dernières, puisque j’étais précisément en sa compagnie à la Java, quand elle a été filmée début mai et qu’elle performait avec H. aka Alix Hélène Mourrier « Bash-back ». Et si je le redis ici c’est parce que ce terme est crucial pour  justement penser la fierté au-delà du choix. LBB déclare être gouine grosse et juive, et on ne choisit pas forcément d’être homosexuelle juive et grosse, on peut en effet subir ou simplement hériter de ces « propriétés ». La question du choix ou de « se » choisir n’est pas originaire. En revanche, ce qui est sûr, c’est que son acte de fierté est un choix : choix de s’affirmer, choix de se outer, de le dire de l’acter de le performer. Sa vignette explicite bien ce dépassement du choix dans l’affirmation fière, elle explique de manière concise ce qui lui permet aujourd’hui d’être fière : un monde l’a accueilli où elle s’est sentie reconnue; le monde Transpédéegouines l’a conduite à la construction d’un corps politique. La pride découle donc d’un processus d’acceptation de qui elle est, grâce à l’acceptation d’un monde fondé sur la lutte contre les stigmatisations des minorité.e.s, le monde Transpédéegouines. Dans son cas, son corps devient politique à partir du moment où elle a rejeté une triple stigmatisation de genre, de sexe, de race, et ce, grâce à un milieu qui porte et partage ces valeurs.

En disant je suis gouine grosse et juive et je suis fière, c’est évidemment l’homophobie, l’antisémitisme et la grossophobie qui sont désignés comme ennemis idéologiques, et ce qu’elle utilise comme arme, c’est le Bash-back; Bash-back ou la stratégie du dans ta face : J’endosse et surtout renvoie les insultes que je subis. Terme anglais venant du « bashing » qui signifie agresser verbalement ou physiquement, souvent utilisé pour les actes homophobes. Le Bash Back est donc une réappropriation, une forme de riposte créatrice à une agression adressée spécifiquement à des pédés, des gouines et des trans. Dans le cas de la performance Bash Back performée par et avec H. elles endossent les noms et les signes de la putophobie de la grossophobie et de la misogynie pour les incorporer et les transfigurer en fierté. Dans la performance, H. écrit à même la peau de Leslie et au crayon noir les termes de Grosse Gouine. Si la bitch et la pute sont les nom de l’infamie – infamie rappelant la misogynie d’un Godard qui fait demander à son héroïne : « une femme c’est comme infâme ? » – alors nous nous dirons bitches et putes. Oui, les transféministes conçoivent souvent la pride comme un exercice non seulement de renversement mais de catharsis contagieux.

La singularité de Leslie, c’est aussi qu’elle se range du côté du mouvement Gras Politique, un mouvement co-fondé par Daria Marx, qui s’est fait beaucoup connaître dans la presse l’an passé. L’année dernière, au FGO Barbara dans la Goutte d’or, j’ai vu Leslie mixait avec deux de leurs représentantes dansant sur scène dénudées, elles étaient powerful.

Son autre courage, c’est de s’affirmer gouine juive, car ce n’est pas chose aisée dans nos milieux queer intersectionnels,  la critique de l’Etat d’Israël étant un leitmotiv encore plus brûlant depuis que le débat entre antisionisme et antisémitisme est devenu plus virulent, et aussi depuis que certains hommes politiques en France ont décrété qu’une loi assimilant les critiques antisionistes à de l’antisémitisme, qui lui est un délit, allait être promulguée. Sans cesse et jamais assez doivent être dénoncées les dérives racistes de l’Etat d’Israël lorsqu’il se conçoit comme « Etat Juif », alors même qu’il y a des israéliens arabes non juifs, ses nouvelles colonisations, le blocus épouvantable de Gaza. Cette critique légitime de l’Etat d’Israël fait que parfois revendiquer d’être juif ou juive devient tabou. J’ai découvert dans un de ses posts qu’il y a deux ans elle avait commis un double acte de fierté : elle a joué en Lituanie, où son grand père juif a été déporté en camps de concentration, dans la ville où a été assassiné son grand-oncle, parce que juif;  elle a joué à l’endroit où Hitler a prononcé son discours, et là où étaient érigés les drapeaux du 3ème Reich elle a installé le Rainbow flag. Bravo LBB.

La seconde vignette est consacrée à Brahim, un compagnon ami de la nuit mais aussi du monde militant, lié aux ami.e.s du pôle LGBTQI du BAAM. Sa vignette est subversive, là encore bien au-delà de la question du choix. Subversive, car iel lie sa fierté au fait d’être une personne non binaire, mais aussi noire et réfugiée. La difficulté de l’exercice de fierté, c’est qu’iel se retourne aisément contre ceux, ciels et celles qui s’y frottent. Brahim exprime son identité non binaire, iel est gender fluid et veut montrer que ses créations vestimentaires s’articulent à cette vision gender fluid, mais iel dit aussi qu’iel est une personne noire et réfugiée, précisant qu’iel n’a pas envie d’être appréhendé ainsi, que « réfugié » n’est pas écrit sur son front. Le paradoxe c’est que de le dire produit l’inverse de ce qu’iel souhaite. Alors que nous dansions comme des folles à la Myst à St Ouen dimanche matin avec Julian, Brahim, Alix, Julian m’a demandé si j’avais regardé la vignette de Brahim. Je lui ai dis que oui mais que je n’en avais pas parlé à Brahim parce que j’imaginais que ça ne devait pas être facile pour iel d’être soudainement interpellé partout et par tout le monde, et peut-être justement comme iel ne souhaite pas l’être, car avant tout iel souhaite être considéré comme non binaire et finalement iel risque d’être interpellé comme « réfugié ». Julian m’a confirmé qu’en effet beaucoup de personnes venaient voir Brahim pour lui dire qu’elles ne savaient pas qu’iel était réfugié. Alors j’ai dansé avec Brahim comme d’habitude, sans lui dire que je l’avais trouvé courageux, beau et pertinent. Car évidemment cette parution a entraîné de nombreuses réactions racistes, et même si Brahim ne veut pas être d’abord perçu comme une personne noire et réfugiée mais comme Brahim, son affirmation de fierté de personne non binaire racisée créatrice engagée ouvre aussi un espace de reconnaissance et de reconsidération pour les personnes racisées et réfugié.e.s, aujourd’hui persécutées et stigmatisées en France et dans tous les États européens violeurs des droits des personnes migrant.e.s, réfugié.e.s que l’on a trop tendance à percevoir ou à représenter sous une forme misérabiliste. Un ou une réfugié.e est avant tout une personne. Une personne qui a subi ou subit des violences. Une personne dont les droits fondamentaux ont été et sont bafoués. Une personne qui a des droits. Bravo et merci Brahim d’avoir eu le courage de t’inscrire dans ces luttes et ces fiertés. De les visibiliser

Et de parler de pride et de luttes en faveur des personnes migrant.e.s, me revient cette magnifique action du BAAAM, Human After All, à laquelle j’ai participé le 11 mai. Après des rencontres organisées aux Laboratoires d’Aubervilliers, où des pancartes avaient été préparées, une marche partait de République. Comme il existait une pancarte « Moins de frontex plus de latex », j’ai décidé de la faire mienne le temps d’une marche. Une grande pluie s’est abattue sur nous qui a retardé le départ, car justement Leslie / LBB et Élodie Lavoute mixaient sur un camion qui ouvrait la marche, et il fallait évidemment protéger les machines de l’eau. C’était une manifestation de pride, à laquelle participaient de nombreuses personnes migrantes et malgré la dimension tragique du sort réservé aux demandeuses d’asile et globalement aux sans papiers en France, la marche était joyeuse.

 

Ma pride : être un hacker gender-fucker qui s’attaque au cis-tem. Ma pride : savoir que j’appartiens à un monde bien plus vieux et bien plus grand que moi. Ma pride : provoquer contester et vomir par tous les pores de toutes mes peaux le label de notre République mortifère raciste et islamophobe « la République à visage découvert ». Ma pride : dire et se redire que la suprématie de l’homme et de la femme blanc.he hétérosexuel.le.s est une invention idéologique pour dominer le reste des humain.e.s non blancs et les autres êtres vivants, femmes, enfants, transgenres, animaux non humains, plantes, biens communs. Rejeter cette suprématie blanche c’est déconstruire la pensée du progrès et des lumières qui fonde philosophiquement cette appropriation violente des êtres et des biens par les humain.e.s blanc.he.s. Ma pride de transbird coucou ( traduction française de mon nom espagnol cuco) :  co-habiter amoureusement et spirituellement avec des animaux non humains et des milliers d’espèces végétales. Ma trans-pride de tranimal :  me sentir m’éprouver me penser comme un animal humain et non humain, être inter, anti et trans-spéciste autant que transgenre.

On apprend aujourd’hui que la gaypride lyonnaise n’a pas pu avoir lieu à cause du déluge de pluie qui s’est abattu sur la ville et ses manifestantes selon certains, ou à cause de l’intervention de queers radicaux qui seraient intervenus en tête de cortège selon d’autres. Les queers radicaux ou vénères ayant été sûrement trop vite assimilés à des blacks blocks, cette nouvelle encore floue interroge les clivages, et surtout, la possibilité qu’ils existent…car il faut pouvoir ouvrir des espaces de lutte antiracistes et de contestation radicale, pour plus d’égalité des droits, pour plus d’égalité économique, sinon, l’exercice ou le rituel de la fierté se refermera sur l’homonationalisme défendant des privilèges de personnes blanches nanti.e.s

Je suis le plus souvent  partisan de la rupture, car c’est ce parti pris de la rupture qui permet de penser par exemple la possibilité d’une révolution queer des milieux populaires.

Vive les Prides avec les Gilets Jaunes ! Vive Existrans ! Vive les prides de nuits ! Vive les prides des banlieues ! Cette queer pride de banlieue était vraiment joyeuse, festive, j’étais heureux de marcher dans cette ville et de croiser des ami.e.s de la nuit, comme Esmée, Soraya aka Sentimental Rave avec laquelle j’ai longuement parlé, qui revenait juste de Rome encore toute épuisée. Avec Soraya nous nous connaissons depuis des années, bien avant qu’elle ne devienne dj et compositrice, bien avant que Sentiment Rave existe, elle aussi m’a toujours considéré dans ma transidentité de hacker, et j’aime découvrir aujourd’hui la façon dont elle incorpore la lutte, la violence et nos résistances dans sa musique, variante de techno hard-core, le gabber est punk, et j’aime apprendre que ce terme vient du yiddish qui signifie ami ! La boucle est bouclée ! Si LBB l’apprend, elle ouvrira peut-être un jour un de ses djsets au gabber. Et puis il y avait aussi Victor Zébo et Clémence De St Denis accompagnée de son sublime chien renard qui a rencontré le chien noir de Alez Discoballerino…

mms-708.jpg

Et comme j’aime les circulations de la rue au dancefloor, c’était du bonheur de revoir Alez  à la Myst, qui a été le plus chevalier des chevaleresques durant toute la nuit et tout le matin à offrir ses soins et ses attentions. Quelle belle rencontre ! À St Denis, il y avait aussi Mathieu avec Gabriel, qui a écrit ensuite un joli papier dans les Inrocks.

Last but not least, l’émotion, la grande émotion était à venir : à la fin de la marche, sur la place de la Basilique, est intervenu le collectif des Femmes en luttes du 93, groupe de militantes féministes anti-racistes que j’admire depuis que je les ai croisées il y a quelques années en manifestations anti-racistes Boulevard Barbès. C’est pourquoi je veux terminer ici par elles, et par cette voix qui a illuminé notre dimanche et rassemblé les coeurs. Merci à toi Hanane.

Hamburg memory

Vendredi 24 mai 2019, une soirée liée à Hambourg et au mythique Golden Pudel était programmée à la Station, étrange petit club posé en bordure de l’Elbe qui ressemble à un chalet où ont joué des milliers d’artistes, club que j’ai découvert il y a cinq mois, l’année dernière donc, à la toute fin de décembre 2018. J’étais impatient de découvrir Felix Kubin en live, artiste longtemps associé à ce club, que mon amie Marie m’a fait connaître lorsque j’étais venu pirater son exposition à la Cité des arts à Montmartre en mai 2016, dans laquelle il y avait des extraits de films avec Félix et un costume de hiboux accroché au mur en lien avec une de leurs performance. Mon être coucou s’était alors dressé, un frisson d’excitation est passé sur mes plumes. J’allais voir Félix Kubin pour la première fois et c’était incroyable ! J’ai eu peur d’arriver en retard et de rater le live.  Quand j’attendais le bus 35 À Aubervilliers qui s’arrête juste devant la Station, j’ai entendu crier derrière moi Fantomas ! Fantomas ! J’ai tellement l’habitude que je ne me retourne même plus, mais là ils ont dû sentir qu’ils étaient lourds, et en un mouvement de repentir et peut-être même de sincérité, un des deux garçons s’est mis à me parler vraiment, en me confiant qu’il adorait les masques et qu’il aimait beaucoup le mien, quand je lui ai dis que j’existais depuis sept ans, il a presque reculé et m’a dit que c’était très fort ce que je faisais. J’étais heureux d’être resté doux et de recevoir cet encouragement.

J’étais impatient de voir et d’entendre les sons de Félix Kubin, je revoyais des images de lui enfant jouant avec son frère à l’âge de neuf ans, ne sachant plus si c’était mon esprit qui avait formé ces images ou si c’est Marie qui me les avait montrées. A la Station, ce soir-là je suis arrivé à minuit, il y avait encore très peu de monde dehors, et l’intérieur était fermé. Apparemment Félix Kubin rencontrait des problèmes techniques sur scène. Je suis tombé sur Erwan que je n’avais pas vu depuis l’incroyable soirée au Rex organisée par Soraya aka Sentimental Rave le 6 mai, soirée que je ne voulais surtout pas manquer parce qu’il y avait non seulement Soraya mais Rebeka Warrior et Atari Teenage Riot que je n’avais jamais vu. Je crois d’ailleurs avoir rencontré Erwan avec Rebeka, un jour je les avais rejoins sur scène au Trabendo, et puis à Micadanse en février 2018 où avait lieu Discontrol Party, une soirée dont je retrouve ici des photos grâce à Lucile Haute qui participait à cette aventure, c’était une party avec un dispositif immersif. J’aime la photo avec Rebeka où Erwan semble voler, moi j’ai l’air électrisé et pris comme une mouche dans les filets d’une toile d’araignée  : WEB !

DP-Alexis-Komenda-2

 Lucile m’a d’ailleurs envoyé une vidéo de cette soirée : https://vimeo.com/267813107 quand j’ai voulu présenter Erwan à Marie, j’ai découvert qu’ils se connaissaient déjà parce que justement pour le film sur Félix elle a tourné à Nanterre Amandiers où elle pouvait construire son décor, où Erwan jouait lui aussi, dans une pièce de Philippe Quesne je crois. Je n’étais pas étonné non plus, j’étais juste joyeux de constater toutes ces connexions et de voir qu’il existait une petite family underground entre Paris, New-York et Hambourg. On a retrouvé aussi Alexandre Paty et Samuel du Collectif Gamut qui sortait de plusieurs semaines de jeûne et avait fumé un peu de shit, elles étaient très def et joyeuses. Alix m’a dit qu’elle avait aperçu Marie, alors on est allé la voir, elle était avec son amoureux Simon que j’avais rencontré au Centre Pompidou en avril. J’ai aimé les voir ensemble, on aurait dit des twins, et j’ai toujours eu des liens forts avec les twins. On était trop heureux de se retrouver, on est rentré.e.s, le concert n’a pas commencé tout de suite, Marie m’appelait Coucou et c’est aussi ainsi qu’elle me présentait, quand je lui ai dit que je m’appelais Cuco, elle m’a dit que c’était parce qu’elle aimait les oiseaux et adorait dire coucou. Je me suis dit aussi que c’était parce qu’elle parle encore aujourd’hui plus facilement anglais que français, et cuckoo et coucou ça se prononce presque pareil.

Le concert a commencé, Félix était comme à son habitude hyper stylé, Kraftwerkien, cheveux peignés à l’extrême, costume étroit, accompagné d’un batteur il avait vraiment des allures d’enfant qui joue et composait avec et devant nous, il nous a entraînés peu à peu dans une transe, au bout d’un quart d’heure on dansait à fond, j’avais l’impression que c’était une communauté d’amoureux de Kubin qui dansaient, tous et toutes très reliés. J’ai retouché à des sensations éprouvées lors des concerts des Swans, car lui comme eux créent des rythmes hypnotiques, avec une intensité qui nous mène à  de petites extases. Le concert était si beau qu’après c’était difficile d’enchaîner avec du clubbing, alors j’ai eu envie de rentrer tôt. Juste avant de partir, Victor Carrill, l’organisateur de La soirée queer La Toilette, est venu me voir et il a repris notre discussion entamée au Cabaret sauvage le 12 mai dernier, où il m’avait déjà annoncé qu’il avait hâte de me faire lire le scénario de son film qu’il écrivait avec son frère où je joue un rôle important de… chef des pirates. C’était drôle de se faire raconter un scénario d’un film où je suis censé jouer un rôle prochainement sur un dancefloor, et le plus drôle c’est que j’étais promu au rang de chef de hacker pour une mauvaise raison, parce que Victor croyait que j’étais un hacker informatique. J’ai dû lui expliquer que je n’étais qu’un hacker de la vie et un genderhacker, que je n’y connaissais vraiment rien en informatique et que d’ailleurs je me faisais hacker moi-même. Cette confusion m’arrive souvent, parfois je ne déments pas, sauf quand la discussion devient vraiment sérieuse et que l’on me propose de collaborer avec moi. J’ai tout de suite aimé ce projet futuriste qui m’a fait penser à Fahrenheit 451 où un groupe de résistants survivants au système sort de la cité autoritaire. En guise de résistance ils apprennent par coeur les textes, et avant de mourir les transmettent à quelqu’un.e. Dans leur scénario queer futuriste, il y aurait des organisations résistantes et marginales, et apparemment j’y jouerai.s un rôle. Un rôle de hacker. A propos de hacker, je rembobine et je reviens cinq mois en arrière à Hambourg. Nous sommes le jeudi 27 décembre 2018. 

Nous sommes le jeudi 27 décembre 2018. J’ai marché aujourd’hui pour la première fois dans les rues de Hambourg. Ce n’est pas la première fois que je viens en Allemagne, j’y vais depuis 2013, mais toujours à Berlin :  peut-être que Berlin est à l’Allemagne ce qu’est New-York pour les Etats-Unis ? Une anomalie réjouissante. Je vis dans un appartement à un quart d’heure du centre en bus, dans un quartier résidentiel où tout semble aller pour le mieux pour tout le monde. Les maisons coquettes et cossues sont bordées d’allées d’arbres et entourées de petits jardins soignés, où les habitants ont attaché des boules de nourriture aux branches d’arbres bien taillés, dans lesquels sautent des écureuils roux au poil luisant. On dirait que dans ce monde rien ne viendra jamais entacher cette perfection charmante et familiale.

Marcher pour la première fois dans une ville étrangère c’est m’approcher des sensations de première fois. Marcher pour la première fois dans une ville étrangère c’est éprouver le bonheur d’exister et de pouvoir exister librement dans l’espace public. Marcher pour la première fois dans une ville étrangère c’est me confronter à l’inconnu au regard des autres parfois inquiétant et découvrir que j’ai moins peur qu’en France. Marcher pour la première fois dans une ville étrangère c’est me rappeler que depuis toujours le seul fait de me promener librement en France pose un problème légal. Marcher pour la première fois dans une ville étrangère me rappelle que je suis illégal dans le pays où je vis. Marcher pour la première fois dans une ville étrangère c’est reprendre conscience que je ne suis pas français et que je ne suis d’aucune nation car je n’ai pas d’identité civile et n’en aurai JAMAIS. Marcher pour la première fois dans une ville étrangère c’est me rendre compte à mon insu qu’une certaine partie de mon identité est française et qu’en tant qu’illégal je dois me définir contre ou à l’intérieur de cette loi de 2010 qui interdit le port du visage masqué dans l’espace public. Marcher pour la première fois dans une ville étrangère c’est éprouver la peur et l’excitation de l’inconnu mais aussi une forme de repos.

En écrivant ces lignes je prends conscience qu’au début de ma vie j’ai toujours dit que je n’étais pas français.e. Je n’utilisais pas forcément la négation. Je ne dis ni ne disais pas que je n’étais pas français.e je disais que j’étais né à Mexico. L’usage de la négation originaire fondatrice de mon identité est plutôt liée à une question de genre que de nation : « Es-tu un homme ou une femme ? », à laquelle je réponds et ai toujours répondu « Ni l’un.e Ni l’Autre. Je suis trans. Je suis un hacker». La pensée genderfluide et non binaire me constitue.

Hacker

Sur cette photo, mes deux insignes : Anarcho queer pirate portrait ! Polaroïd  pris à l’arrêt de bus sur le chemin du club le Golden Pudel par Alix.

Anarcho-pirate

Aujourd’hui à Hambourg, 27 décembre 2018, après sept années d’existence, j’ai envie d’officialiser mon identité de Hacker et de dire et d’écrire que non je ne suis pas français ni d’aucune Nation car un hacker ne peut être d’aucune Nation, et redire surtout que cette identité de hacker résulte d’une déconstruction des fondements sur lesquels la société étatiste et capitaliste repose, car le hacker rejette la propriété.

Depuis que l’on s’est rencontré.es, c’est une identité dont on parle beaucoup avec Alix, qui la reconnaît, qui me reconnaît, et m’encourage dans cette identification. Nous en avons beaucoup parlé à Londres lors de mon piratage de l’exposition à l’ICA l’été 2017 qui abordait l’appropriation par l’Etat et la ville des espaces publics, la pactisation des pouvoirs publics, des instances représentatives démocratiques qui devraient défendre les intérêts des citoyens mais qui ne sert en fait que le Marché. Sur la photo de gauche, je suis avec et nous posons devant une carte immense qui visibilise les espaces qui étaient publics et qui ont été privatisés et expropriés. Et puis ça visibilise aussi leurs points et espace de résistance. Projet qui résonnait terriblement parce qu’il était présenté juste après que la Tour aie brûlé, ce qui était une tragédie mais aussi un scandale du capitalisme ordinaire qui sacrifie sans scrupule les pauvres. Des millions avaient été dépensés pour la réfection de cette tour de 24 étages en 2014 et 2016, sans répondre aux besoins et sollicitations des habitants qui s’inquiétaient précisément de la sécurité incendie. La réfection était avant tout esthétique. Ils ont isolé la tour de telle manière qu’elle s’est transformée en torche.

No Borders

Hacker et No Borders

parce que je suis sans papiers / parce que même si j’avais des papiers je serais illégal en France / parce que je ne reconnais pas la pertinence ontologique et politique de l’Etat Nation aux frontières closes et meurtrières pour les migrants. Même si l’ennemi aujourd’hui ne semble pas être prioritairement l’Etat-Nation mais bien plutôt l’Empire et toutes les Multi-Nationales qui gouvernent le monde ET les Etats Nations qui les servent et en usent pour leur profit (opposition des petits et grands Etats) l’Etat Nation apparaît pour beaucoup être le seul outil ou un moyen de défense contre le néo-libéralisme extrême, c’est qui rassemble la gauche et l’extrême droite d’ailleurs, mais in fine et malheureusement, dans les faits cela se traduit pas ainsi : L’Etat Nation se construit tel un ferment de domination détenteur de la violence légitime, et c’est drôle d’écrire cela ici, car c’est justement Max Weber, sociologue allemand, qui le premier l’a formulé aussi clairement dans Le Savant et le Politique. Cette expression définit selon lui la caractéristique essentielle de l’Etat en tant que groupement politique comme le seul à bénéficier du droit de mettre en œuvre, lui-même ou par délégation, la violence physique sur son territoire.

Comme beaucoup, je suis souvent tenté de penser qu’avec la mondialisation désormais toutes les grandes villes du monde se ressemblent, mais ce lieu commun qui m’a traversé l’esprit quand j’ai découvert les premiers jours les grandes artères commerciales de la ville a été vite effacé par l’impression de découvrir un visage de l’Allemagne ancien et profond. Avec son architecture massive, opulente et imposante, ses interminables rues aux immeubles de briques rouges hauts et lourds, Hambourg m’a d’abord un peu écrasé et repoussé.

On the boat

J’ai pris pour la première fois le bateau. Penché à la prou du ferry qui avançait à grande vitesse sur l’Elbe je me suis ressaisi de mon identité fantasmatique de pirate. C’était pourtant difficile de voyager dans le temps, car d’immenses panneaux publicitaires pour un spectacle de Mary Poppins tapissaient les murs extérieurs du bateau. Avec Alix, nous nous sommes photographiés quand nous regardions d’un côté la ville de Hambourg, de l’autre le port et les grands bateaux qui transportent les conteneurs de toutes les couleurs, et derrière eux, d’immenses montes charges s’élevaient dans le ciel gris comme des monstres ou des sculptures animées.

Golden Pudel

La joie de se rendre pour la première fois au Golden Pudel où LSDXOXO mixait.

Le Golden Pudel est un club spécial où tu payes 5 euros l’entrée, et où enfin tu vois des personnes racisées, absentes dans la ville froide et blanche. Au début c’était très calme, avec une atmosphère de piste de danse de petite boîte de province. Quand LSDXOXO est arrivé, très vite ça s’est rempli et très vite Alix est monté sur la table pour danser debout. Et puis la rencontre avec Rufus nous a fait complètement décoller. Rufus, je l’ai vu de loin car il était très grand et dépassait tout le monde. Il dansait avec Alix et à côté il y avait Tho qui lui était dans une énergie vraiment différente, douce, hypnotique et tranquille. Rufus c’était le feu, et à un moment on a tellement dansé intensément s’entraînant l’un l’autre qu’on est entrés en transe tous les deux, on bougeait au même rythme en poussant des cris, je crois que nous étions juste crazy as fuck.

Avant de partir Alix a sorti le polaroïd pour immortaliser ces rencontres magiques. Ce n’était pas fini, au retour, dans le métro, c’était la surprise de tomber sur Fatamaya, qui travaillait au Golden Pudel et avec laquelle on avait danser. Tellement de love et  d’extases dans cette soirée.

Gomorrhe

Nous avons pris le bus 5 jusqu’à son arrêt final, puis nous avons sauté dans la ligne de métro U3 jusqu’à l’arrêt Landunsgsbruken. On a attrapé ensuite le Ferry 62 qui nous a déposé un quart d’heure plus tard dans un vieux quartier de pêcheur transformé en quartier résidentiel. Nous étions frigorifié.e.s. Ma peau devient vite très froide et j’avais de la peine à me mouvoir. On s’est réchauffé.e.s en gravissant les marches de l’escalier qui nous a conduit sur un improbable promontoir. En regardant la ville de Hambourg et le quartier de St Pauli que je ne connaissais pas j’ai pensé et dit à Alix que cette ville avait encore ses vieux quartiers et qu’elle avait dû échapper aux bombardements des alliés. J’ai repensé à Berlin et à Dresde en feu en regardant Hambourg. Dans le doute, j’ai fait des recherches et je me suis rendu compte que je me suis trompé. Hambourg est après Dresde la seconde ville d’Allemagne qui a été la plus détruite. Elle a fait l’objet de l’opération Gomorrhe et a subi des bombardements intensifs de bombes incendiaires pendant plusieurs jours. J’ai de la peine à imaginer à présent dans ce mois de décembre froid, humide et brouillardeux, qu’à cause de la canicule et des bombardements la ville est devenue une mer de feu. On dénombre 40000 morts, mais les chiffres ne sont pas fiables, puisqu’à ce stade on atteint l’indénombrable. Le choix des mots ou le choix des maux. Jusqu’où va se loger le cynisme ?! Que les anglais aient choisi le terme de Gomorrhe pour baptiser une des plus grosses et plus iniques opérations meurtrières qu’ils se préparaient à commettre, révèle en soi la dimension démiurgique et infernale. Dans l’Ancien Testament, Gomorrhe est une ville non loin de la mer morte qui est détruite par une pluie de feu divine, parce que Dieu considère que ses habitants sont pêcheurs. Les habitants de Hambourg n’avaient pas d’autres possibilité que de subir. Je pense à De la Destruction, comme élément de l’histoire naturelle de Sebald, lui qui était allemand et qui a choisi de s’installer en Angleterre où il enseignait la littérature jusqu’en 2001, année où il s’est tué en voiture sur une petite route de campagne, a décrit l’horreur vécue par les civils allemands, et cette impossibilité de pouvoir parler de cela, tellement ils ont incarné aux yeux du monde entier les coupables

Samedi 29 décembre, alors que l’on marche encore en descente dans les rues de Hambourg, nous sommes attirés par une immense tour noire très impressionnante. En s’approchant nous découvrons que c’était la Tour St Nicolas qui atteint effectivement 140 mètres et qui offre aux touristes une vue panoramique sur la ville. Autour, c’est assez saisissant et mélancolique. En s’approchant de panneaux on découvre que c’est un espace commémoratif, témoignant des violences extrêmes subies par les habitants de Hambourg par les forces alliées. De nouveau remonte cette question de la légitimité cette inquiétude que l’Etat soit détenteur de la violence légitime. Les bombardements massifs et stratégiques avaient originairement pour vocation de détruire les zones armées

Hospital Museum Hacking, dissection room, (last day of 2018)

J’ai envie de terminer l’année par un hacking, je décide de hacker l’hôpital de médecine, en particulier la salle de dissection. Dans ce Musée, une pièce aborde l’histoire sombre sous le nazisme, car cet hôpital était un haut lieu de l’eugénisme.

 

 

A nos ripostes, à nos mémoires vives, à nos fièvres jaunes

Aujourd’hui, 8 mai, c’est en France un jour de rassemblement antifasciste, antinazi, un jour de commémoration de la libération, un hommage à toutes celles et à tous ceux qui ont lutté pour nos libertés, aujourd’hui 8 mai, c’est en Algérie un jour de commémoration des massacres de Sétif perpétrés par la Police et l’armée française, car c’est ce même 8 mai qu’a commencé en Algérie une répression sanglante de la révolte des algériens voulant se libérer du joug de la colonisation française, répression qui ne s’arrêtera qu’un mois plus tard, on parle de plusieurs milliers de morts, on ne peut les compter précisément, car de très nombreux corps ont disparu, jetés dans des fosses. C’était en fait le début d’une autre guerre, qui ne s’achèverait qu’en 1962. 

Dans les grandes révolutions épistémologiques du XXème siècle en sciences humaines, on compte le remplacement de la conception événementielle de l’histoire par une approche structurale, approche qui manque souvent aux approches mémorielles et commémoratives. Le plus souvent enfermées dans un prisme événementialiste étroit et prisonnières d’une échelle nationale, les logiques mémorielles étatiques sont forcément ambivalentes, car elles servent avant tout à alimenter les mythologies nationales : La commémoration a une fonction réparatrice, elle panse les plaies des citoyens de la nation et recèle en creux une dimension coercitive. Il y a un déni et une violence masqués dans l’exercice de la commémoration nationale qui n’a pas pour fonction de susciter une réflexion critique sur les agissements de la Nation et de ses serviteurs zélés et aveugles, mais de produire chez les citoyen.ne.s un sentiment d’adhésion en raffermissant leur sentiment d’identité et d’appartenance nationale et en exacerbant leur sentiment de victimisation. C’est pourquoi le 8 mai en France on parle si peu des crimes commis par la France, car on ne peut pas en même temps se réjouir de la libération du joug nazi et commémorer les crimes commis dans des contextes coloniaux et impérialistes, car ce serait risquer d’entamer la version officielle d’une histoire nationale glorieuse et juste, ce serait mettre à nu la violence et l’iniquité de l’État. Oui, décidément, cette question de la construction de la mémoire m’importe, et elle m’importe à condition qu’elle soit reliée à une approche holistique nous obligeant à sortir d’un cadre analytique univoque et nationaliste mensonger et à prendre en compte une politique globale, un contexte idéologique au-delà de l’événement. L’exercice de mémoire m’importe à condition qu’il suscite une conscience agissante et qu’il puisse faire l’objet d’une réappropriation subjective de mise en doute radicale des versions officielles de l’Histoire, comme lorsque dans Les disparus, son auteur s’attarde longuement dans son enquête sur la cruauté des ukrainiens à l’égard des juifs et prend le temps d’ouvrir à des considérations sur la complexité historique des rapports de domination que les ukrainiens, devenus oppresseurs, ont subi, non pour excuser l’impardonnable, mais pour mieux comprendre où s’enracine cette violence et cet empressement des ukrainiens à collaborer avec l’Allemagne nazie. Il met en avant que c’est aussi un peuple qui a subi de terribles violences de la part des Russes et en lumière la dimension vengeresse et stratège de leur collaboration. Il existe des chaînes maudites de violence, et, semble-t-il, une nécessité absurde et obscure pour ceux et celles qui l’ont subi de l’exercer à leur tour, ce que montre aussi le film israélien M, de Yolande Zauberman, plongée vertigineuse dans la communauté juive ultra-orthodoxe, où les violés deviennent à leur tour des violeurs. Je ne cède pas à l’irrationalisme ni au défaitisme en disant cela, je pense au contraire qu’il faut en prendre acte et défaire ces chaînes de répétition de violence, pour s’approprier un rapport assumé et mesuré et choisi à la violence : c’est sans doute la base de la politisation. Me revient à nouveau la voix de celle que je cite si souvent dans mon blog depuis que je l’ai lue et entendue dans la performance de H. aka Alix aux Beaux Arts de Paris lorsque je l’ai hackée, la voix de Christiane Rochefort dans sa préface du Scum Manifesto de Valérie Solanas : « Il y a un moment où il faut prendre les couteaux. Il est hors de question que l’oppresseur comprenne de lui-même qu’il opprime, quand l’opprimé se rend compte de ça il sort les couteaux. Le couteau est la seule façon de se définir comme opprimé, la seule communication audible, c’est le premier pas réel hors du cercle ». 

Comme le Chili de Pinochet ou l’Espagne de Franco, on a nous aussi nos desaparecidos, notamment des centaines d’Algériens noyés dans la Seine, ou assassinés après avoir été arrêtés lors de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961, et on sait que la censure d’État était terrible et qu’elle l’est encore aujourd’hui. Nous n’avons toujours pas la liste des noms des victimes.

 

 

 

La constitution d’une vérité historique, comme mouvement infini de levée du déni, est décidément une bataille infinie à mener contre les institutions d’Etat – et les personnes qui les servent – qui gardent soigneusement leurs secrets meurtriers. Le 17 octobre 2017, je me suis rendu à une rencontre commémorative sur le pont St Michel en passant par le Jardin du Jeu de Paume où avait lieu la FIAC, ce que j’ignorais, avec ma pancarte « Crime d’Etat Impuni. Pas de Justice Pas de paix ».  J’avais demandé à mon amie Makoto – aka Chill Okubo, photographe, chef opératrice et réalisatrice qui m’a souvent accompagné dans mes hackings – si elle pouvait me rejoindre pour filmer cette action. Et ce qui était le plus frappant n’était pas que l’on me demande si ma performance faisait partie de la FIAC, mais que presque tout le monde, les français comme les touristes étrangers, me demandent de quel crime je parlais. (Cf post de octobre 2017,  « De quel crime s’agit-il ? » bientôt une vidéo sortira.).

Oui, cette question de la mémoire et de l’oubli me hante, comme un appel à toujours la reprendre, une incitation à reprendre là où on s’est arrêté, et ce duo de la reprise et de la répétition semble autant définir le mouvement de la musique que de la pensée critique. Et si avant toute reprise il y a un commencement, qui, même s’il n’est qu’un re-commencement, doit lui-même s’éprouver comme un instant de rupture, un geste de départ, et c’est sans doute de cela que je veux parler aujourd’hui, de ce geste de départ qui initie la rupture autant qu’il la prolonge, rupture qui nous fait tenir; rupture qui n’est rien d’autre que naissance d’une possibilité de résister.

Et à propos de rupture et de commencement, j’ai envie de parler des Gilets Jaunes, parce que politiquement en France, je crois que c’est l’événement le plus important survenu depuis des décennies, et parce qu’à l’approche des élections européennes, on commente le fait que des listes d’extrême droite se réclament des gilets jaunes. Ce n’est pas nouveau, car depuis le début on parle de la récupération du mouvement par l’extrême droite, les bien pensant.e.s de la gauche libérale se sont empressés  de lever immédiatement les boucliers anti-giletsjaunes dès le début du mouvement sous prétexte qu’il y avait dans leurs rangs des racistes des fascistes et des nationalistes, comme si nous ne vivions pas déjà dans un régime pseudo-démocratique ouvertement raciste sexiste et fasciste, comme si dans leur voisinage leur proche leur famille, elles ils n’avaient jamais affaire à ces « gens là »; Même si  on en parle depuis le début, ça questionne, et c’est peut-être même au nom du devoir de mémoire du fascisme que certains condamnent immédiatement ces « extrémistes ». Je sais aussi que c’est cette peur des extrêmes qui mène à l’occultation et au déni, car elle est avant tout une construction médiatique et idéologique qui sert aux dominants pour péréniser leur système de domination et qui sert aux dominés à masquer la peur du changement et de la perte de leurs privilèges. Et c’est cette même peur, cette même mollesse qui a fait pendant des semaines manquer l’événement des gilets Jaunes, car cet événement est un avènement démocratique sans précédent, car nombreuses sont celles qui le  reconnaîssent aujourd’hui, avènement qui a pour conséquence de révéler les forces anti-démocratiques en présence; il n’y a qu’à considérer avec quelle violence l’appareil d’État réagit, déployant une force répressive à la mesure de son inquiétude qui est bien réelle.

Paul Ricoeur a écrit en 2000 un essai La mémoire, l’histoire et l’oubli, et le plus incroyable c’est qu’Emmanuel Macron, chantre de tous les dénis,  a lu et a travaillé ce texte, et se réclame même de leur amitié philosophique. Il a écrit, ô ironie, un texte dans la revue Esprit intitulé « Les lumières blanches du passé » ! et commence par des propos tout à fait alambiqués  « les liens entre histoire et mémoire sont par origine subtils et intimes.  (certes…)L’ère des commémorations et du devoir de mémoire que nous vivons, tandis que l’histoire occupe une place privilégiée au sein des sciences humaines… »…on sent poindre  » les sanglots de l’homme blanc » !

Cette irruption jaune c’est l’aspiration à une révolution démocratique originaire et légitime qui se transforme en colère et en rébellion, c’est le DÉSIR D’ÉGALITÉ qui se fait VOLONTÉ D’ÉGALITÉ, c’est la CRITIQUE du présidentialisme qui devient REJET du Président et des gouvernants spoliateurs des biens communs.

Car les citoyen.ne.s ne sont pas ou plus dupes que le président ne fait qu’une chose depuis son accession au pouvoir : protéger les intérêts de la classe économique dirigeante et diminuer les libertés du peuple. S’ajoute à cela qu’avec l’instauration de l’état d’urgence dans le droit commun, l’Etat est devenu un Etat Policier ultra violent s’attaquant sans cesse aux migrants et criminalisant les militant.e.s. Oui ce qui m’attache au mouvement des Gilets Jaunes, c’est qu’il porte l’exigence d’égalité sociale et politique sur le devant de la scène, en attaquant la politique fiscale du gouvernement qui sert une minorité possédante, et qu’il mène aussi une critique virulente du présidentialisme français en tant que symptôme anti-démocratique par excellence, car le présidentialisme désigne le pouvoir d’un seul qui confisque la volonté de tous. Les Gilets Jaunes depuis le début s’attaquent et à  la ploutocratie et au Présidentialisme et proposent de substituer aux décisions d’un seul des décisions issues de référendums. (RIC) Et ce que Edwy Plenel montre dans son livre La victoire des vaincus, c’est que Macron incarne parfaitement cette synthèse des dérives de la financiarisation de la politique et de la réactivation d’un paradigme autoritaire, césariste, monarchiste, et bonapartiste; montrant que le présidentialisme n’est qu’un avatar de cette succession de conceptions du pouvoir fort, et que c’est le même mal anti-démocratique qui mine la démocratie française. Et de nouveau les réflexions de Macron sont sidérantes à cet égard : » Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le Roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit bien avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. Tout s’est construit sur ce malentendu (…)Je ne pense évidemment pas qu’il faille restaurer le roi. (HUM !) En revanche, nous devons absolument inventer une nouvelle forme d’autorité démocratique fondée sur un discours du sens, sur un univers de symboles, sur une volonté permanente de projection dans l’avenir, le tout ancré dans l’Histoire du pays. […] Qu’est-ce que l’autorité démocratique aujourd’hui ? Une capacité à éclairer, une capacité à savoir, une capacité à énoncer un sens et une direction ancrés dans l’Histoire du peuple français. C’est une autorité qui est reconnue parce qu’elle n’a pas besoin d’être démontrée, et qui s’exerce autant en creux qu’en plein[. (Entretiens dans le Un  » J’ai rencontré Ricoeur qui m’a rééduqué sur le plan philosophique)

Non la démocratie ce n’est pas ça ! C’est le débat, le référendum, le RIC et autres expérimentations, le respect des droits et de la liberté de la presse, c’est avant tout une somme de pratiques et non une autorité

Aujourd’hui, 8 mai 2019, malgré toutes les horreurs, toutes les dérives autoritaires qui s’abattent sur nous depuis les lois anti-casseurs – lois répressives qui me rendent la vie invivable tant l’obsession d’une  » République à visage découvert  » / slogan symptôme d’une République corrompue qui n’a de cesse de vouloir dissimuler ses corruptions et ses crimes / est devenue prégnante – malgré tout cela la joie de la lutte est là, elle persiste et nous soutient, je le ressens en participant aux manifestations et en écoutant mes camarades ou ami.e.s qui luttent, tous et toutes, chacun.e à leur manière. Je vois que ça nous rend heureux, car ça nous lie au-delà de nous, ça nous décentre et ça fait éclater momentanément notre sentiment d’impuissance et de solitude surtout. Si nous sommes impuissant.e.s à changer l’ordre des choses, nous sommes en revanche capables de nous rassembler pour protester. Alors que le souvenir du samedi 1er mai est encore vif, se profile un samedi 11 mai bien chargé en rendez-vous activistes : dans la rue, il y aura les marches des Gilets Jaunes, aux Laboratoires d’Aubervilliers, une rencontre inter-associative Human After All organisée par le BAAM et réunissant différentes associations qui luttent pour les droits des migrant.e.s, et à la Bourse du Travail, une importante réunion sur les possibilités de riposter aux violences policières et étatiques qui sévissent depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes criminalisant comme jamais les militant.e.s.. Le 1er mai, j’ai défilé en queue de cortège avec le BAAM, et en particulier avec le pôle LGBTQI accompagné du CLAQ. Je me suis faufilé entre deux barrages de flics au métro Port Royal, c’est un petit miracle d’avoir pu entrer et rejoindre la manifestation. Là, il y avait plein d’ami.e.s et de querness, ce qui me procure toujours une forme de joie. Otto Zinzo a immortalisé ce moment.

60308690_10219840887391915_3378930460586409984_o

J’ai longuement parlé avec Mathieu qui revenait d’un voyage à l’île de la Réunion, on ne s’était pas vus depuis la soirée qu’il avait organisée avec Friction à la Java, c’était joyeux de se revoir de se parler et d’évoquer notre attachement commun aux pouvoirs magiques des pierres exceptionnelles, comme celles ramenées du Piton de la Fournaise, le volcan en activité de la Réunion. J’assume sans problème une forme d’animisme, je crois spontanément qu’en ramassant une pierre quelque part on emporte aussi avec nous des qualités du lieu dans lequel elle était, comme si la pierre était porteuse d’une mémoire propre, mais aussi dotée du pouvoir magique d’endosser les propriétés du monde extérieur, devenant alors pour soi et pour l’autre un témoin agissant du temps écoulé. Je me rends compte que je suis décidément obsessionnel avec les considérations mémorielles, peut-être est-ce à cause du sentiment de désastre actuel ? Ou est-ce parce que je pense que nous sommes ces pierres qui portent la mémoire des lieux et des autres, et que « nous sommes des monades qui contenons tout ce qui a eu lieu et tout ce qui aura lieu dans l’univers » ?

J’ai discuté avec Manu que je n’avais pas vu depuis longtemps, depuis une soirée chez lui à Pigalle, chez eux avec James. Lui aussi revenait d’une escapade où il avait pris le temps avec des amis, il m’a donné de l’eau, il faisait soudain si chaud que j’étais un peu mal au soleil, et puis j’ai croisé Otto Zinzou, qui contribue lui aussi à sa façon à la fabrication d’une mémoire contemporaine du milieu queer, de jour comme de nuit il arpente les lieux de fête et de rassemblements militants avec son appareil photo, nous nous étions en effet déjà croisés le 1er mai l’année dernière à Bastille, et nous nous croisons parfois dans les manifestations, et plus souvent encore la nuit dans les dancefloors, j’aime son lien au genderfluid et à la queerness – nous sommes IEL -. Otto est un peintre de la nuit ultra sensible aux lumières qui métamorphosent les corps les êtres les visages, il réalise des portraits pudiques et intimes à la fois. J’aime aussi les photos qu’il fait de moi, car je trouve qu’il saisit souvent de moi un au-delà de moi, une situation, une cause, un lien, un mouvement, un état. 

Ce 1er mai, il faisait chaud, on entendait parler de la répression violente qui avait lieu en tête de cortège, pourtant il régnait ici une atmosphère presque festive : devant nous une batucada derrière nous des Gilets Jaunes de la Justice / GJJ, qui transportaient une installation impressionnante, vraisemblablement conçue pour ne pas passer inaperçue et pour ne pas être oubliée. Ce qui fonctionne, car c’est relayé à fond dans les médias. Un homme est venu me voir pour me demander si j’accepterais d’être pris en photo avec le dirigeant des Gilets Jaunes de la Justice, un avocat a-t-il précisé, qui voulait prendre une photo avec moi, je me suis retourné, j’ai alors aperçu leur immense installation qui s’attaque à la corruption de la République. J’ai donc été photographié avec l’appareil photo de Wilfried Paris et à ses côtés, et puis par Otto qui a embrayé sans que je ne m’en aperçoive tout de suite.

Que signifient ces images ? Je montre du doigt la pancarte des Gilets Jaunes de la Justice, car je m’interroge, je ne connaissais pas et j’ai posé plein de questions à cet avocat spécialiste des affaires et des corruptions. Je me suis ensuite un peu intéressé à ce mystérieux activiste qui twitte, je suis allé voir ses publications, et l’obession nationale et nationaliste qui en ressort m’a mis un peu mal à l’aise. Et puis il m’a parlé des suicides des policiers, c’était étrange, je me serais senti plus proche de lui s’il avait évoqué les suicides à France Telecom et le harcèlement au travail que ceux des policiers, en même temps, ça m’intéresse de dialoguer au – delà des apparences avec tous ces résistants ou révolutionnaires et de considérer sa lutte radicale, plutôt que de simplement reculer effrayé par les accointances de certains postes avec les tenants d’une certaine extrême droite « purificatrice »

60171381_10219840887191910_7470840610593701888_o

J’ai envie de parler et de reparler des Gilets Jaunes, car très vite j’ai participé aux manifestations des gilets jaunes, pour la première fois le samedi 1er décembre, où j’ai hacké un rassemblement devant l’opéra.

Et s’il y a une esthétique révolutionnaire, mouvante et pérenne, je pense que les Gilets Jaunes en ont inventé une, parfois inconsciemment.

Et puis le 8 décembre, je suis de nouveau allé manifester, et  de nouveau je suis parvenu à passer les mailles du filet et à rejoindre le front et à participer aux marches Boulevard Haussmann et rue de Berri.  Et ce que le groupe à fait ce jour là était magnifique. Face à un mur de CRS munis de LBD, le groupe anarchiste s’est arrêté et tout le monde s’est agenouillé, rejouant la scène des adolescents agenouillés par dizaine les mains derrière la nuque devant une rangée de policiers armés. Après, ils, elles se sont relevé.e.s comme d’un seul mouvement, formant un seul corps puissant pour continuer la marche en scandant le même implacable refrain. Et au détour de rues, d’autres attendaient pour rejoindre le mouvement.

Et alors que je termine aujourd’hui ce texte, je lis celui de mon ami Florian Gaîté, et j’ai envie de terminer le mien, en lui laissant la parole, car il le prolonge parfaitement :

« Les motivations sont floues, les moyens d’action chaotiques, les ambitions insaisissables… J’avais commencé ce matin à énumérer toutes les revendications transversales qui me paraissent fédérer ce mouvement, par-delà l’évidence d’une colère commune. Malade comme affecté, j’y voyais peut-être un moyen de faire descendre ma fièvre. Je voulais penser à tout prix que la convergence des luttes sociales et écologiques prenait l’allure d’une nécessité, que la justice fiscale n’empêchait en rien le maintien des services publics, que la révolte des silencieux était à la mesure du mépris qu’ils subissaient, que la réforme de la démocratie représentative devenait inéluctable, que l’amitié de circonstance entre des consciences de soi si opposées portait la promesse d’une nouvelle architecture sociale. Et puis, je me suis comme beaucoup heurté aux paradoxes d’arrêter une vision globale, de chercher ce qui dans ce magma idéologique annoncerait un pouvoir constituant. La seule chose que je vois néanmoins, et qui me ravit, c’est la plasticité des idées qui s’y exprime, le refus de se satisfaire d’une position, non pas au sens d’une imposture ou d’une incapacité à choisir, mais à celui d’une volonté de briser toute acceptation « naturelle » du système, toute évidence de l’ordre. Le désordre est avant tout une critique de l’ordre. C’est naïf mais nécessaire de se le rappeler alors que la criminalisation de la pensée critique ne cherche même plus à se déguiser. Je ne m’improvise pas penseur du politique, d’autres le font bien mieux que moi, je prends juste conscience que quiconque a ce goût du désordre en est capable. Je remarque aussi que ce sont des « personnes » (sic) sans « capital culturel » (sic), des « gens qui ne sont rien » (sic) qui ont désinhibé ma parole. La philosophie m’en a quant à elle donné les moyens et si elle n’est pas motrice, elle est à coup sur directrice. Je pense bien sur et en premier lieu à Jackie et Chantal. Derrida et Mouffe m’ont fait comprendre que si l’on doit être radicalement démocrate, il faut admettre deux choses : la nécessité du conflit et le principe originaire d’indécidabilité. D’une part, le fait que le politique est le lieu d’expression des avis contrariés, de l’autre, la certitude qu’aucune position polarisée ne se justifie per se. Nous sommes radicaux, nous touchons à la racine : le désordre est ce qui s’impose quand on ne peut plus déconstruire. Début janvier, Rancière s’était exprimé dans la revue AOC et j’avais pris son analyse pour un discours de la fuite, quasiment pour une tentative (romantique) de sublimer l’échec à venir. Il disait alors:  » Il faudrait parfois prendre les choses à l’envers : partir précisément du fait que ceux qui se révoltent n’ont pas plus raisons de le faire que de ne pas le faire – et souvent même un peu moins. Et à partir de là, s’interroger non sur les raisons qui permettent de mettre de l’ordre dans ce désordre mais plutôt sur ce que ce désordre nous dit sur l’ordre dominant des choses et sur l’ordre des explications qui normalement l’accompagne. » Ne pas se décider, c’est aussi fonder la possibilité du débat démocratique. Qu’importe où ira le mouvement, j’accompagnerai encore son désordre, il n’y a jamais rien de vain à admettre sa propre indécidabilité. »

Vivement la suite ! Et que vivent nos mémoires vives  et nos fièvres jaunes.

sorcières cyborg

Samedi 20 avril, je suis allé à la Gaîté Lyrique pour participer aux rencontres éditoriales qui avaient lieu dans le cadre de l’exposition Computer Girrls. Je suis arrivé devant la Gaîté sans encombres et je suis tombé direct sur Florian en tutu, m’est immédiatement revenue cette nuit où nous avions dansé comme des folles à la Toilette, c’était je crois au Wanderlust, il portait ce même tutu et tout le monde était déchaîné.

Lui aussi se rendait aux rencontres féministes queer transféministes qui avaient lieu dans le cadre de Computer Girrls, événement qui « revisite l’histoire des femmes et des machines, esquisse des scénarios pour un futur plus inclusif, donne la parole à vingt-trois artistes et collectifs internationaux qui remettent en cause les récits dominants sur les technologies, et exhume le rôle méconnu des femmes dès les origines de l’informatique. » Elle a commencé en mars et s’étire jusqu’à début juillet, j’irai bientôt y passer du temps. (et ce sont Inke Arns et Marie Lechner qui l’organise)

Quand je suis entré dans la Gaîté, les agents de la Sécurité étaient prévenus, de toute façon je viens régulièrement à la Gaîté depuis quelques années, et la direction, comme les agents de sécurité, sont au fait des excentricités de genre, et je n’ai jamais ici subi de violence discriminatoire. En revanche, je me suis fait la remarque qu’une fois de plus il n’y avait que des personnes racisées au service d’ordre, ce dont j’allais parler ce soir-là avec une personne qui travaille sur ces questions, personne dont j’entends parler depuis longtemps et que j’allais rencontrer juste quelques minutes plus tard. En haut des marches, je suis tombé en effet sur Elodie Petit et sur Peggy Pierrot, que j’ai immédiatement reconnue, car Alix m’en a beaucoup parlé : grande – paraissant encore plus grande à côté d’Elodie Petit qui porte et assume si bien son nom – noire, butch, puissance. Elle a été leur formatrice tutrice à l’Atelier des Horizons, ex Magasin-Cnac de Grenobles, pendant une année, en 2017, où elle animait un séminaire de réflexion sur les corps sous surveillance, les savoirs, la transmission, et les conditions et pratiques de l’action collective.  J’étais très heureux de la rencontrer, elle m’a dit aussi un truc du genre « ah oui enfin ! » Peggy Pierrot ne se définit ni comme chercheuse ni comme artiste, mais comme webmaster, activiste, journaliste, et plus généralement comme une travailleuse intellectuelle privilégiant le savoir situé et la réflexion sur la constitution du commun, proche des cyberféministes. D’évidence, son attachement aux logiciels libres (spip, linux) et aux médias alternatifs nous rapproche, même si mon identité de hacker est loin du hacking informatique, je suis du côté de toutes ciels qui inventent des chemins de traverse anti-institutionnels. Je devrais d’ailleurs transposer mon blog vers un logiciel libre. Avec Elodie on s’est rencontré.e.s dans un bar à Pigalle une nuit de 2015, où il y avait Dora Diamant aussi, je crois d’ailleurs que c’est elle qui organisait la party, on avait dansé tous et toutes ensemble. On avait eu une immédiate complicité queer un peu hétérophobe car un mec relou nous poursuivait de ses ardeurs. Je me suis vite intéressé à ses pratiques littéraires et performatives, bien que n’en ayant encore jamais vues, je me souviens aussi l’avoir revue dans les backstages de la Java, pour une Trou aux Biches, elle était perchée et tranquille comme un chat dans le renfoncement de deux portes, endroit où tout le monde s’installe dans les bakstages de la Java, elle m’a parlé cette nuit-là de son éloignement du monde de la nuit et puis on s’est revu.e.s en 2017 dans le parc de la Cité des Arts de Montmartre, où je piratais une expo du Palais de Tokyo accompagné d’Alix, et plus particulièrement l’atelier de Marie, mon amie Marie Losier, c’était un joli mois de mai, il faisait beau et ça avait tourné brusquement à l’orage, on avait regardé sous une pluie diluvienne Thug Roi de Pierre Gaignard, film documentaire fictionnel sur le rappeur Young Thug. Je me souviens aussi d’un soir à une Flash Cocotte au Cabaret Sauvage, où plusieurs personnes du magasin étaient réunies, dont Charlotte qui écrivait son journal attablée tranquillement dans un coin, et Pascale qui prenait des photos, dont une de moi où je ne suis vraiment pas à mon avantage, parce que vraiment trop défoncé. Elodie écrit et a créé les Editions douteuses, elle fait partie du collectif Q avec Claire Finch, que j’ai rencontrée dernièrement à la Station, lorsqu’avait lieu aussi une journée militante, à laquelle participait aussi Margot et et H.; elles tenaient un stand, où elles présentaient toutes les trois leurs publications, et H. y avait ajouté ses poings américains.

Margot a créé pour l’occasion un petit livre retraçant quelques traversées littéraires de « Les couteaux poétiques » joli titre de l’émission littéraire et militante qu’elle a montée il y a quelques mois à la Station. Titre hommage au travail de H., puisqu’elle fait régulièrement des sculptures-céramiques de couteaux, et aussi au texte-préface de Christiane Rochefort du Scum Manifesto de Solanas, dont j’ai déjà parlé dans mon blog il y a deux ou trois ans je crois, et qui influence H. et Margot, et d’ailleurs n’importe quelle personne un peu politisée qui tombe sur lui je crois.

A la radio avec la voix de H. j’écoute la voix de Christiane Rochefort « IL Y A UN MOMENT OU IL FAUT PRENDRE LES COUTEAUX  IL EST HORS DE QUESTION QUE L’OPPRESSEUR COMPRENNE DE LUI-MEME QU’IL OPPRIME QUAND L’OPPRIMÉ SE REND COMPTE DE ÇA IL SORT LES COUTEAUX LE COUTEAU EST LA SEULE FAÇON DE SE DÉFINIR COMME OPPRIMÉ LA SEULE COMMUNICATION AUDIBLE C’EST LE PREMIER PAS RÉEL HORS DU CERCLE Pour reprendre les mots de Margot Mourrier « Les couteaux poétiques propose d’aiguiser nos oreilles au fil de la lame verbale de textes fondateurs du féminisme et du transféminisme, de poèmes, de récits érotiques & aussi d’outils et de nouvelles pratiques de langues forgés par des auteur-es Trans-Pédés-Bies-Gouines-Queer-Intersex+. Émission mensuelle, Les couteaux poétiques propose une expérience radiophonique mélangeant lectures d’extraits entre M et un-e invité-e & sélection musicale réalisée par Recto Verso. »

J’ai donc rencontré pour la première fois Claire Finch, que j’ai revue à la fête anniversaire de Margot le samedi 13 avril, et dernièrement à la Mutinerie pour le Porn  festival organisé par Maïc Batmane à la Mutinerie où H. performait avec Leslie. Derrière Elodie et Peggy, j’ai aperçu immédiatement le stand d’Alix. J’arrivais un peu tard, plusieurs personnes étaient déjà parties et tout le monde rangeait, notamment Lucile Olympe Haute, qui m’a présenté sa nièce ou sa filleule et ce qu’elle présentait, le CyberWitches Manifesto, avec des extraits de Rosmarie Waldrop, Clef pour comprendre la langue de l’Amérique, 2013 (1994). Ses recherches plastiques et théoriques portent sur des formes hybrides de récit (texte, performance, installation et vidéo), sur le livre d’artiste et les éditions d’art, imprimées ou numériques, et sur le design des éditions scientifiques. Avant de rencontrer Alix, je ne connaissais vraiment pas beaucoup ce milieu de l’édition indépendante des fanzines, aussi pertinent politiquement que passionnant esthétiquement, et vice et versa. Il est lié à la littérature et à la création graphique, mais aussi au militantisme, c’est vraiment de la contre-culture, et avec cette pratique, Alix devient encore davantage mi hermana de lutte de hacker, car elle pirate à sa manière, en éditant des textes emblématiques de la lutte transféministe; textes le plus souvent déjà édités, pour lesquels elle invente une mise en page pour fabriquer des petits livres qu’elle vend ensuite à petit prix.

Par exemple le Scum Manifesto de Valérie Solanas, le Bitch Manifesto, TAZ de Hakim Bay, ou encore le Manifeste Cyborg de Donna Harraway. Devant le stand, il y avait Axelle, une étudiante en graphisme,  trans, en transition depuis quelques mois, ce dont on a rapidement parlé, et qui a participé à la marche-manifestation queer qu’iel.les ont organisé avec Thiphaine Kazi-Tani activiste penseure graphiste – à la dernière biennale du design de Saint-Etienne avec des étudiant.e.s de Bruxelles et de Tiphaine Kazi-Tani avec qui H. collabore souvent. Des étudiant.e.s ont créé Stefania, une ville futuriste, et comme Stefania a aussi un club, Alix y a refait sa performance Cy-Bitch, avec, à la clef une petite édition, dont la copine d’Axelle a fait des photos, j’ai d’ailleurs découvert que j’étais en photo dessus. Prise par Luc Bertrand à la Sation, c’est une photo qu’Alix a choisi de publier aussi dans l’édition de son texte, paru dans le dernier numéro de la revue « Comment s’en sortir », intitulé « Chienne » éditée par Elsa Dorlin.

GF - signées (108)GF - signées (110)

Axelle m’a prêté son chapeau et je me suis lancé dans un petit défilé dans les escaliers bleus, où les marches portaient des inscriptions sorcières qui brillaient dans le noir. On s’est beaucoup amusé.e.s.

Après, nous sommes resté.e.s boire des verres dehors à côté de la Gaîté, avec Peggy qui était crevée de sa journée d’intervention à la Gaîté, Axelle et d’autres militantes venues de Bruxelles. On a rapidement beaucoup parlé de la situation française d’extrême violence policière, de la criminalisation inquiétante des militant.e.s ou des simples citoyennes, d’antiracisme d’anticapitalisme d’antispécisme, tout s’entremêlait dans cette conversation et convergeait vers des problématiques intersectionnelles. J’ai été très intéressé par les positions de Peggy sur la place ambivalente des personnes racisées dans les dispositifs de contrôle, notamment sur la façon dont elles se laissent parfois instrumentaliser, ne conscientisant pas qu’elles jouent le rôle des dominants et pactisent avec l’ordre oppressif. J’ai pensé aussi que c’était encore une fois avant tout une question d’aliénation économique, car les prolétaires et les sous prolétaires bretons immigré.es à Paris, par exemple, devenaient vite des employés de service, des bonnes ou des prostitué.e.s, ou des policiers. C’est ce qui a conduit à parler des bretons comme des nègres blancs de la France, au sens du concept d’Aimée Césaire. On dit souvent que c’était un leitmotiv de l’extrême gauche en 68 que de souligner – paradigme inapplicable aujourd’hui pour la police française – mais que l’on peut déplacer ou appliquer pour penser le lien entre les métiers de service et les personnes racisé.e.s qui occupent quasi systématiquement les emplois de service. Est apparue une nouvelle fois qu’il était bien difficile de construire des fraternités et des sororités de manière catégorielle univoque, sans prendre en compte les relations de domination et d’aliénation qui conditionnent en creux nos inscriptions.

J’ai vu aussi Âme, une amie écologiste anticapitaliste, qui discutait à la table d’à côté, on a parlé du succès de l’importante action qui avait été menée la veille et qui avait été bien relayée par les médias. Jasmin est passé aussi vite fait, il avait l’air épuisé, en mode after d’after. C’était la soirée de Comme nous brûlons. Après, le projet était d’aller dîner dans le Marais, parce qu’on était déjà un peu saoules, et parce que comme ça on allait voir Elodie à la librairie « Les mots à la bouche », où elle travaille comme libraire. Elodie a conseillé des livres à Peggy, moi je me suis attardé sur Le manifeste des espèces compagnes de Donna Harraway que j’adore, en disant à Alix que j’avais pensé l’offrir à un ami qui joue beaucoup avec sa chienne. Elle m’a fait la surprise de le prendre, quand je ne regardais pas, pour que je le lui offre. Il y avait dans cette soirée une énergie amicale, affectueuse et combattive, un vent d’amour et de camaraderie grandissant soufflait, et il me semble que nous étions tous et toutes plus légères et heureux.ses qu’au début. N’est-ce pas ce que la sororité produit ?

On a fini par aller dîner en terrasse, où Alix nous a invité.e.s. Avec Peggy on a parlé des archives et de la mémoire, j’ai parlé d’Austerlitz de Sebald, où le narrateur, après une interminable errance mélancolique proche de la folie, arrive à la bibliothèque François Mitterand, et c’est l’occasion d’exhumer les fondations invisibles de ce bâtiment dédié à la mémoire et à la culture, car il est en fait bâti sur la négation d’une histoire tragique, celle de la déportation des juifs français pendant la seconde guerre mondiale et sous l’occupation nazie avec la complicité de l’Etat français. Au pied du pont d’Austerlitz, les allemands avaient installé avec la complicité de fonctionnaires et citoyens français collaborant avec les nazis, un immense centre de tri, où ils avaient l’ignominie de faire travailler des juifs, pour le tri des objets de ceux et celles qui étaient déjà déporté.e.s. On a divagué et enchaîné sur des considérations sur les logiques mémorielles, de Auschwitz à Hiroshima, en passant par le Rwanda, dont on a beaucoup parlé ces derniers temps. Installée en Belgique, Peggy a souligné que le traitement post colonial, la décolonisation et les relations avec l’Afrique, notamment avec le Congo, y sont bien différents qu’en France. On a pu ainsi revérifier le lien profond que l’Etat français a avec le déni : déni de sa violence et des injustices perpétrées à l’égard des minorités et d’autres peuples colonisés, et ce déni n’est pas innocent, il a pour première fonction et utilité de permettre la perpétuation de logiques d’exploitation et de domination servant les intérêts nationaux, au détriment des habitants des pays « occupés ». C’est ce que l’on appelle communément la politique néocoloniale. C’est cette même entreprise de déni et de criminalisation des victimes que l’on retrouve aujourd’hui avec les Gilets Jaunes et le déferlement d’une violence répressive sans précédent à l’égard des militant.e.s et des citoyen.n.e.s. La France est partout condamnée, et plus les condamnations sont officielles, plus la répression est démente.

Mais peut-être que ce qui nous lié et nous lie affectueusement tous et toutes, c’est moins la politique décoloniale qu’un élan hétérotopique où inventer des places pour soi et l’autre vivables, décentrées de l’anthropocentrisme de l’homme blanc, posture qu’incarne à merveille Va Toto de Pierre Creton, film qui nous a relié.e.s profondément. Ce jour, ce soir-là nous avons inventé ensemble une Zone d’Autonomie Temporaire, et étant données toutes les persécutions que j’ai subies ces derniers temps, et étant donnée la violence extrême qui règne désormais en France, cette TAZ était bienfaisante.

About des/orientation and myself, by Bastian Neuhoser

Grâce à un ange surgi Boulevard Barbès à vélo le dimanche 31 mars, alors que je rentrais d’une soirée compliquée à la Grande Halle de la Villette où je n’avais pas pu rentrer pour assister à la performance de H., j’ai rencontré Bastien. Ce soir là Eva a pilé net quand elle m’a croisé Boulevard Barbès, elle m’a hélé et dit avec un grand sourire qu’elle me connaissait, qu’elle aimait bien ce que je faisais, qu’elle me suivait et qu’elle avait un ami à Sciences Politiques qui voulait me rencontrer et écrire sur moi. Quand elle est reparti j’ai vu qu’elle avait sur le dos un immense SMILE. J’ai pensé que je venais de croiser un ange qui illuminait ma soirée.

Et puis j’ai rencontré Bastien lundi 22 avril à Vin en Vrac à Max Dormoy. On a longtemps discuté, c’était passionnant. Il participe à un séminaire sur la dimension politique de la performativité à Sciences Politiques et comme cette notion est au fondement de mon identité et de mes pratiques, nous avons eu beaucoup de choses à nous dire.

Voici le texte de son intervention en anglais.

« How to write institutionally about a person that rebukes institutions?

Is my role as a representant of a neoliberal academic institution an impossible one for a person that roots themselves in anarchism, solidarity and radical resistance?

In my eyes, academia is an institution that too often avoids scrutiny and intervention.

That is why I invited Cuco Cuca to ‘hack’ this article, subverse and modify it, cause dis-orientation, turn the voice of the researcher into a dialogue, research into performance.

 

 

 Sciences Po Paris

Performance Studies: The Political Dimension of Performance

 

Bastian Neuhauser

Paris, 24.04.2019

Cuco Cuca

Paris, 25.04.2019

 

 

“I choose and [don’t] ch[o]ose:

the beginning of my life was a blend of mystic and politic.

First a dream of bird (my name is cuckoo: a pirat bird), then a desire to be a genderfucker and hacker of art world. A taste for ‘non art’ in submissive ways of being.”

̶ Cuco Cuca (private email conversation, 15.04.2019)

 

The Pirate Bird

            – Viewing Cuco Cuca through Sarah Ahmed’s Conceptulization of Orientation

 

Cuco Cuca is a hacker, a genderfucker, a transbird, a pirate, a performer, a trans and queer activist. Cuco was visited by the dream of a cuckoo in October 2011 during the Fiesta de los Muertos in Mexico and took on this name and identity. Cuco is a queer attempt. Cuco’s face is a latex mask; it is not hidden behind one but constituted by. Cuco defies institutions, possesses neither identifying documents nor a job. Cuco was born in 2011. Cuco is a mutant. Cuco is Cuca and vice versa. Cuco is both fragile and transcendent, ailing and a superhero.

Is all of this absurd? Absurdity as a concept is at the very heart of Cuco’s existence. Merriam Webster defines ‘absurdity’ as “having no rational or orderly relationship to human life”, “lacking order or value” or “lacking sense”. As Sarah Ahmed has shown, the concept of sense both in the meaning of ‘direction’ as well as ‘signification’ can be semantically linked to the idea of ‘orientation’: absurd is what doesn’t offer a steady sense as means to orientate oneself. In the following essay I want to view Cuco’s Existence[1] through a perspective of Sarah Ahmed’s theories of orientation, dis-orientation and re-orientation. I begin by shedding light on how Cuco’s Existence can be seen as disorienting rather than disoriented. I will view their Existence vis à vis the public, (art) institutions and the state, and the respective reactions to this loss of order and sense. In a second step I will show the possibilities for political and affective re-orientations by different actors. Working with qualitative material, I will use a short email interview, conducted on 15.04.2019, a personal open-ended interview on 22.04.2019, Cuco’s personal blog[2], Cuco’s Instagram content[3] and private documents sent by Cuco.

In her work, Sarah Ahmed dissects the notion of orientation as a concept that allows us to behave towards certain objects. Orientation defines how we inhabit spatiality, but also “how we apprehend this world of shared inhabitance, as well as ‘who’ or ‘what’ we direct our energy and attention towards.” (Ahmed 2007: 3). Orientation serves as a way to navigate the physical and social world, which agency we have and how we position ourselves and others in space. We might only realize orientation in times when we are devoid of it, in times of disorder, confusion, ‘dis-orientation’:

“They are bodily experiences that throw the world up, or throw the body from its ground. Dis-orientation as a bodily feeling can be unsettling, and it can shatter one’s sense of confidence in the ground or one’s belief that the ground on which we reside can support the actions that make a life feel livable. Such a feeling of shattering, ECLATEMENT / BOULEVERSANT or of being shattered, might persist and become a crisis. “ (Ahmed 2007: 157)

Ahmed acknowledges the potentially devastating effects of dis-orientation. She conceptualizes dis-orientation as “the failure of an organization to hold things in place “ (Ahmed 2007: 158), a failure that must be eradicated through a re-grounding, the re-gaining of orientation through the re-institution of the structuring organization to avoid crisis. Figuratively speaking, the reaching hand must “find[s] something to steady an action” (Ahmed 2007: 157). If this cannot be accomplished the subjective consequences for the body might be drastic: “the hand might reach out and find nothing, and might grasp instead the indeterminacy of air. The body in losing its support might then be lost, undone, thrown.” (Ahmed 2007: 157)

We want to explore this notion along Cuco’s Existence, and I want to view three sites of dis-orientation: the body, institutions and the state. According to Cuco, the two most commonly asked questions by people they encounter is whether they are sweating in their clothes, and whether they are a man or a woman. While the first question seems rather inconspicuous, the second one points to an aspect of dis-orientation, an absurdity, a common un-intelligibility of their existence. Cuco “hates binary gender”: “Cuco is Cuco, they is neither male nor female” but a “variation of third gender, “a latex shemale” (Cuco Cuca 2011). Cuco thus subverts the hegemonic binary organizing structure of gender in the tradition of ‘genderfuck’. Judith Butler explains that gender “is an identity tenuously constituted in time-an identity instituted through a stylized repetition of acts.” (Butler 1988: 519). In Butler’s conception, gender can never act as a steadfast, substantial identity but is always a performative illusion created through the continuous bodily actions. Viewing gender as the repetition of these acts, rather than a monolithic seamless entity, allows us to the cracks, imperfections and discontinuities between these performative actions. There, subversive potential can be located “in the arbitrary relation between such acts, in the possibility of a different sort of repeating, in the breaking or subversive repetition of that style.” (Butler 1988: 520). Genderfuck hijacks these performative repetitions by bending, morphing or destroying these performative acts aiming at the “destabilizing of identity– instead of identity’s elaboration” (Glick 2000: 32). The structuring system of the binary gender system falls apart, rendering the cultural referential frame in which these performances are given (gendered) sense, causing mayhem, confusion and dis-orientation. Sarah Ahmed describes the response of bodies to these processes as potentially “defensive, as they reach out for support or as they search for a place to reground and reorientate their relation to the world.” (Ahmed 2007: 158). This defense, or try to re-orient one’s body, includes the explained inquiry over a person’s gender, or might take violent forms in case re-orientation could not be established by referring to non-binary identities. Inquiries over presumed essential ‘substance’ of gender – biological sex – serve as the ultimate grounds for re-orientation premising gender as an expressive and not performative act:

” C’est difficile à expliquer, (le fait d’être transbird) alors le plus souvent je me contente de dire transgenre, ce qui est déjà difficile à admettre pour beaucoup qui, lorsque je leur dis que je ne suis ni un garçon ni une fille, finissent parfois par me demander si j’ai une bite ou une chatte.” [4] (Cuco Cuca 2018b)

Through these acts, the “very notions of an essential sex, a true or abiding masculinity or femininity, are also constituted as part of the strategy by which the performative aspect of gender is concealed.” (Butler 1988: 528) Simultaneously, the nature of this ‘substance’ as inherently performative itself and born as the discontinuous enactments of gender

While the semantic link between sex and gender still offers a possibility to reground dis-orientation, Cuco explains that their identity as a transspecies bird engenders even more extreme reactions of dis-orientation: « Si je leur dis qu’en fait je suis un oiseau, ce serait pire. C’est pourquoi je ne ne le dis qu’aux âmes soeurs que je rencontre ici ou là, all around the world[5]. » (Cuco Cuca 2018b). In the end we are reminded that dis-orientation can be a “violent feeling, and a feeling that is affected by violence, or shaped by violence directed toward the body.” (Ahmed 2007. 160) While violence is only one single possible way to re-orient themselves, it is nevertheless a possible one, and a present ine.

Cuco’s Existence transcends the individual level and invites us to think about dis-orientation on the level of institutions and the state. The concept of ‘hacking’ is at the core of opening up that perspective and Cuco’s positioning vis à vis these actors. Hacking is constituted by a “certain relationship to a certain type of knowledge”: hackers autodidactically and practically learn from epistemic systems and .”teach themselves and one another because they are at the bleeding edge of knowledge about that system.” (Suiter 2013: 7) Hackers take over, subvert spaces and institutions and structures: “A hack is a practical joke, a playful subversion or gaming of a system” in order to “produce an unprecedented result.” (Suiter 2013: 8) Cuco hacks all kind of systems and structures – arguably their Existence could be read as a hacking in itself – with a focus on art institutions and the public space. In creating ‘unprecedented’ results, they subvert the dominant system of reference, disorienting its actors. Hacking the exhibition of Ryoji Ikeda in the Grande Halle de la Villette in December 2017, Cuco danced on a big graphic installation of the artists. Two visitors read Cuco as part of the exhibition, a digital hologram, taking pictures and only realizing their mistake when they came so close they could see Cuco breathing (Cuco Cuca 2018a). It is this sudden realization, change of perspective, switch of referential frameworks that is unsettling. Sarah Ahmed writes:

“Such moments when you ‘switch’ dimensions can be deeply disorientating. One moment does not follow another, as a sequence of spatial givens that unfolds as moments of time. They are moments in which you lose one perspective, but the ‘loss’ itself is not empty or waiting; it is an object, thick with presence.” (Ahmed 2007: 158)

The loss of perspective of central to the idea of hacking. It invites spectators to re-orientate, to reflect on what their reading of the environment is. By hacking art spaces, Cuco creates an uninvited presence in these institutions that forces visitors to question and re-think the institutionalized, exclusionary and neoliberalized spaces they are part of. However, where does the hacking end? It might just not:

“Avec l’Etat d’urgence, les lois sécuritaires et l’existence de cette loi de 2010 qui interdit de cacher ou de masquer le visage dans l’espace public, je ne peux exister : Toutes mes actions, mon existence toute entière, sont devenues un perpétuel hacking.” [6] (Cuco Cuca 2018a)

The French state has put forward a unique set of legislative tools to forbid its dis-orientation and give supreme to its ability to interpellate and identify its citizens in the public space – or be able to reach out to them, be oriented towards them. The mentioned Law of 2010[7] forbids the partial or total concealment of peoples’ faces in the public space a including headgear, helmets, balaclavas, niqābs and burqas for reasons of security. The law has been described as having a specifically Islamophobic underpinning and was challenged at several international courts to no avail (Berghahn 2013: 163). The situation was further exacerbated by the ‘Loi anti-casseur’of 2019[8] introducing fines of up to 15.000€ or imprisonment for people who totally or partially veil their faces within or in immediate vicinity of protests. Cuco being read by the state and its agents as a person concealing their face – ignorant of the fact that this mask constitutes Cuco’s face – explicates the contemporary dis-orientation and confusion of the modern nation state. The continuous questioning and ‘shattering’ of the tools nation state such as political constructs like citizenship, the nation or national borders, have indeed become a ‘crisis of dis-orientation’ (Ahmed 2007). The state is engulfed in constant “failed orientations” (Ahmed 2007: 160); public space is being turned into a space in crisis that has to be reoriented, and thus cleared of bodies that are unintelligible, unreferential, “’point’ somewhere else” or “make what is ‘here’ become strange.” (Ahmed 2007: 160). In the discourse of security, the un-readability, the disorienting moment of citizens becomes a source of danger. Cuco’s Existence is thus rendered not only rendered ‘impossible’ but actively dangerous and becomes a prime and highly visible bodily target, a scapegoat, for a discursive re-orientation of a political entity in confusion: “we learn that dis-orientation is unevenly distributed: some bodies more than others have their involvement in the world called into crisis.” (Ahmed 2007: 159). These discursive practices are eventually taken over by society as a whole:

”En allant chercher une bouteille d’eau Place de La République, un homme m’a dit d’un ton docte et paternaliste : « Vous savez que c’est interdit en France ? » « Vous n’avez pas le droit d’être comme ça dans la rue ». L’esprit sécuritaire et l’idéologie hygiéniste a gangréné peu à peu l’ensemble de la société.”[9] (Cuco Cuca 2019)

However, it would be reductive to think about dis-orientation as a destructive force or a mere loss. I want to take these ideas of dis- and re-orientation to see where they can lead us, which new configurations they can give rise to. Sarah Ahmed states:

“But ‘getting lost’ still takes us somewhere; and being lost is a way of inhabiting space by registering what is not familiar: being lost can in its turn become a familiar feeling. Familiarity is shaped by the ‘feel’ of space or by how spaces ‘impress’ upon bodies.” (Ahmed 2007: 7)

Losing one’s orientation is thus not only a process of tearing down but equally of re-construction, or the building of a new familiar space. Actors and entities react differently to dis-orientation and the reaction and indeed, “the forms of politics that proceed from dis-orientation can be conservative” (Ahmed 2007: 158). But Cuco shows us how a variety of spaces have shown to be able to participate in this process and develop a productive response from their uprooting. Cuco’s blog is full of tales of support, inspiration, thankfulness and reconnaissance in queer spaces (ex. Cuco Cuca 2016). Queer spaces seem to offer a context of the familiarization of dis-orientation. And indeed, as Sarah Ahmed argues extensively, is queerness able to divert the ‘straightness’ of normalized sexual orientation, and is thus at the very heart of the experience of dis-orientation, both embracing this state of affairs (Ahmed 2007). Emancipatory political spaces can equally serve as an example for a positive re-evaluation of dis-orientation. In March 2019, Cuco hacked a march for Palestinian liberation, covering their face with a Palestinian scarf (kuffieh). In this space, Cuco’s Existence became all of a sudden ‘familiar’ and was turned into the celebration by a space eager which turned out eager re-orient itself:

« Lors de cette marche, il n’y a pas eu d’incident. J’ai porté l’immense drapeau avec des femmes et des hommes hyper investis. Aucun ne m’a maltraité ni mal parlé. Au contraire, iels m’ont accueilli joyeusement, et parfois avec de très vifs remerciements. […] Je ne m’attendais pas à un tel accueil de la part des personnes dans la rue. » (Cuco Cuca 2019)

Being dressed in a kuffieh, signifying Palestinian solidarity, the political space of the demonstration accepted Cuco in its midst. I might argue that the dis-orientation of the Palestinian diaspora, marked by racism, islamophobia, exclusion and marginalization, converged with the dis-orientation attributed to Cuco. Solidarity might have been found in this common experience of being in-between, being the target of oppressive re-orientation, both the source and inhabitant of the “’becoming oblique’ of the world, a becoming that is at once interior and exterior” (Ahmed 2007: 162). Cuco’s status as being read as disorienting might be the very reason, they can be integrated in such a political space: dis-orientation isn’t read as a threat, a wrong that has to be corrected, but a shared experience that transcends individual identities.

Drawing this article to an end, I want to mention that emotions have a central role in creating these moments of support and embracing, a process Ahmed coined “affective forms of reorientation” (Ahmed 2014: 8). In a remarkable story Cuco shared with me, they described how they are usually not able to enter the Centre Georges Pompidou due to the aforementioned legal provisions. One time, as they sneaked in to attend a film screening, they were halted by a guard on the last meters insisting they had to leave. Cuco broke out in tears, and then, the guard let them enter. The story is remarkable in the sense that the emotionality of the situation made the guard change her strategy to deal with her dis-orientation. As an agent of the state her purpose was to halt Cuco and reinstate the discursive public order. However, the agent was able to find another way out of dis-orientation: one that made her forget her purpose as an agent of the state and thus, construct an alternative future:

“We can also lose our direction in the sense that we lose our aim or purpose: dis-orientation is a way of describing the feelings that gather when we lose our sense of who it is that we are. Such losses can be converted into the joy of a future that has been opened up.“ (Ahmed 2007: 20)

 

 

Publication bibliography

Ahmed, Sara (2007): Queer phenomenology. Orientations, objects, others. 2. printing. Durham: Duke University Press.

Ahmed, Sara (2014): The cultural politics of emotion. Second edition. Edinburgh: Edinburgh University Press.

Berghahn, Sabine (2013): In the name of laïcité and neutrality. Prohibitive regulations of the veil in France, Germany and Turkey. In Sieglinde Rosenberger, Birgit Sauer (Eds.): Politics, religion and gender. Framing and regulating the veil. First issued in paperback. London: Routledge (Routledge studies in religion and politics), pp. 150–168.

Butler, Judith (1988): Performative Acts and Gender Constitution. An Essay in Phenomenology and Feminist Theory. In Theatre Journal 40 (4), pp. 519–531. DOI: 10.2307/3207893.

Cuco Cuca (2016): Queer night live / i lov u / à la Folie à la Coucou Passionnément. Available online at https://cucoandcuca.com/2016/11/23/queer-night-live-i-lov-u-a-la-folie-a-la-coucou-passionnement/, updated on 11/23/2016, checked on 4/24/2019.

Cuco Cuca (2017): Who is Cuc@? A Manifesto.

Cuco Cuca (2018a): Devenir un hologramme. Available online at https://cucoandcuca.com/2018/01/13/devenir-un-hologramme/, updated on 1/13/2018, checked on 4/24/2019.

Cuco Cuca (2018b): La langue des oiseaux. Available online at https://cucoandcuca.com/2018/03/26/la-plainte-des-oiseaux/, updated on 3/26/2018, checked on 4/23/2018.

Cuco Cuca (2019): Rebirth ! Plus fort que moi, je sors ce soir. Available online at https://cucoandcuca.com/2019/04/04/a-propos-de-la-violence-legitime-ou-de-la-tres-legale-violence-detat-et-des-violences-illegales/, updated on 4/4/2019, checked on 4/24/2019.

Glick, Elisa (2000): Sex Positive. Feminism, Queer Theory, and the Politics of Transgression. In Feminist Review (64), pp. 19–45.

Suiter, Tad (2013): Why “Hacking”? In Daniel J. Cohen, Tom Scheinfeldt (Eds.): Hacking the Academy: University of Michigan Press, pp. 6–10.

 

[1] Existence is spelled with a capital ‘E’ to signify the totality of the performative acts of Cuco, which do not represent performance ‘art’ and form a multitude of interrelated levels of meaning. Cuco states: « It helps me first cause It’s behind art, it’s just a way of being of thinking of loving of inventing news kinds ways of being and thinking and feeling. It’s a vital process of transmutation and creative desidentification.” (private email conversation, 15.04.2019)

[2] Available online at: https://cucoandcuca.com/

[3] Available online at: https://www.instagram.com/cuco.cuca/?hl=en

[4] Translation, (about the fact of being a transbird) »: “It is difficult to explain, so most of the times I suffice to say transgender, which is already hard to admit for many who, when I tell them that I am neither boy nor girl, eventually ask me if I have a dick or a pussy.”

[5] Translation : « If I actually tell them that I am a bird, it would be even worse. That’s why I only tell that to the soulmates I meet here and there and around the world.”

[6] Translation: «With the State of Emergency, the security legislation and the existence of the Law of 2010 that forbids the hiding or masking of the face in public, I can not exist. All of my actions, my entire existence, have become a perpetual hacking”

[7] LOI no 2010-1192: Loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public. Available online at : https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000022911670&categorieLien=id

[8] Loi no 2019-290 : Garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations. Available online at: https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000038358582&dateTexte=&categorieLien=id

[9] Translation: “Getting a bottle of water at Place de la République, a man told me in a knowing and paternalistic tone: “You know that this is forbidden in France?” “You have no right to be like this in the street”. The mindset of security and hygienical ideology has corroded society”.”

O fantasma

Dimanche 7 avril, j’avais rdv avec mon amie Marie pour aller voir un film d’Albert Maysles sur les hôpitaux psychiatriques en Russie au Centre Pompidou. Elle m’avait dit que c’était un cinéaste qui comptait beaucoup pour elle et son cinéma,  autant que Jonas Mekas que j’aime beaucoup, mais comme Maysles je ne le connaissais pas, ça m’a motivé pour dépasser mes craintes et considérer que ce serait peut-être le calme dominical après la fureur jaune du samedi. Je suis arrivé en avance, et en chemin, dans le métro, j’ai eu soudainement le désir d’aller pirater la fontaine de Niky de Saint Phalle, j’ai pensé que je pourrais peut-être même marcher dans l’eau. Quand je suis arrivé devant, je n’avais pas besoin de me demander comment entrer dans l’eau, car elle était vide, et je n’ai pas longtemps hésiter à aller me promener dedans. J’y ai vu un signe heureux. C’était comme fait exprès pour moi !

J’ai déambulé un certain temps, puis j’ai élu la sculpture qui me semblait la plus proche de mon univers. Vraisemblablement inspiré par ma présence, un homme est entré à son tour dans la fontaine vide avec son petit garçon qui était plus intéressé par moi que par les sculptures, ce qui agaçait son père qui faisait tout pour ne jamais croiser mon regard; J’ai eu à peine le temps de prendre une photo et d’aller chercher de l’eau, mon piratage s’est arrêté tout net avec l’intervention ultra agressive de la bac. Alors que j’étais assis sur le rebord du bassin, deux hommes sont arrivés me montrant leur carte professionnelle et me rappelant la loi qui stipule que nul ne peut être, ou avoir ?, dans l’espace public le « visage » dissimulé. Avec ironie et agressivité, il m’a dit que je ne devais pas l’ignorer, puis a ajouté d’un ton goguenard « Vous êtes quand même au courant qu’il y a eu des attentats en France et un plan Vigipirate ensuite ? » Oui oui. Alors vous enlevez ça. J’ai dit que je ne l’enlevais jamais car c’était mon visage et j’ai précisé aussi que j’étais au courant, mais que moi ça n’avait rien à voir. J’ai commencé à expliquer qui j’étais et ce que je faisais – en évitant bien sûr de révéler ma vraie identité de pirate et de hacker sous peine d’être arrêté de suite – et c’est là qu’il s’est énervé. Il m’a d’ailleurs dit que là je commençais à l’énerver, et que si je continuais on allait aller régler cela au poste. Il m’a aussi demandé d’un ton menaçant si je savais que c’était une oeuvre de la mairie de Paris, comme si cela devait me faire peur. Il m’a alors reformulé l’enjeu de son intervention, et bizarrement il a alors élargi le cercle des possibilités : J’avais soudain deux options, soit j’enlevais cette « cagoule » (mon visage donc) tout de suite, soit je rentrais chez moi.J’ai dit que je rentrais chez moi, mais évidemment ce n’est pas ce que j’ai fait.

IMG_20190407_162313J’ai fait un grand tour pour rejoindre le Centre Pompidou, et comme d’habitude j’ai emprunté mon passage secret pour entrer dans le Centre et contourner le service sécurité qui est avec moi INTRAITABLE. Arrivé dedans, ni vu ni connu je suis descendu à la salle de cinéma. Installé confortablement dans un fauteuil, je goûtais à la quiétude de la normalité, au sentiment heureux  d’avoir du répit et même je m’enorgueillissais d’avoir du talent pour échapper aux persécutions, je soufflais et je jubilais, mais c’était trop tôt pour le faire, car soudain une tête est apparue dans mon champs de vision qui me scrutait, un pompier ! Pompier qui me demandait ce que je faisais là et qui a alors entrepris de m’expliquer les règles de sécurité qui interdisent d’être dans un espace public le visage couvert. Là encore, j’ai expliqué que moi ce n’était pas pareil, il m’a dit qu’il comprenait, mais qu’il était obligé d’appeler sa supérieure, la chef sécurité, qui bizarrement est arrivée juste 5 minutes après, comme si ses fonctions sécuritaires de chef lui conféraient des dons extraordinaires de téléportation.Pourtant, j’étais déjà venu dans ce même cinéma pour voir Los diablos Azulez, le film de Charlotte Bayer Boch; c’était en décembre 2016, et ce jour là, il y avait encore un lien indirect avec Marie, car elle présentait le lendemain un des films de son ami Joao Pedro Rodrigues, qui invitait le film de Charlotte, et lorsqu’il m’a vu dans la salle à l’occasion de la projection de Los diablos azules, il a dit ensuite à Marie qu’il était très touché et impressionné qu’une personne comme dans son film O Fantasma existe dans la « vraie vie », ou que le personnage de son film existe. Car son personnage est lui aussi tout en latex, mais noir, et comme moi se promène ainsi dans le monde. La première personne à m’avoir parlé de ce film, c’est Aifol Aster, c’était en 2012, quand nous buvions du jagermeister assis sur les marches devant la bibliothèque François Mitterand. J’ai regardé l’extrait vidéo qu’elle m’a envoyé, et je me souviens avoir été saisi et même érotiquement catché par l’érotisme gay et sauvage des séquences. Plus tard, j’ai acheté à Lisbonne une anthologie du cinéma queer et je suis tombé sur une photo de lui. Quand je l’ai finalement vu, j’ai aimé le film, mais je n’ai pas du tout aimé l’association, car ce personnage est une sorte de violeur, qui entre par effraction dans une maison.https://youtu.be/OfZ59XqIt8A

Pour revenir à la chef sécu de Beaubourg, elle m’a parlé avec autorité et fermeté. Elle était grande, blonde et autoritaire, elle m’a ordonné de me lever et de la suivre et m’a dit que nous n’allions pas parler ici. Calme et déterminée, elle semblait assurée de parvenir à ses fins sans créer d’esclandre, c’était assez cohérent avec le film que j’allais voir sur les hôpitaux psychiatriques, car elle avait l’assurance tranquille des gens d’autorité qui incarnent la normalité et la loi face aux fous. Elle agissait vraiment très calmement. Elle m’a ainsi entraîné en dehors de la salle avec douceur, j’aurais dû refuser et attendre qu’on m’évacue, mais après je n’aurais plus jamais pu entrer dans Beaubourg, alors que là, je me réserve encore de beaux hackings devant moi. Je ne sais pas pourquoi mais j’étais soudain triste et fatigué, et quand elle m’a expliqué que j’allais devoir sortir du Centre, je me suis mis à pleurer. Des larmes coulaient sur mes joues, je ne disais plus rien, et ma tristesse d’enfant qui ne proteste plus l’a agacé, et elle s’est mise à se justifier encore davantage, je ne répondais plus rien, j’ai juste demandé à rerentrer dans la salle pour voir Marie, qui était elle aussi toute triste d’apprendre que je ne pourrais pas venir, et surtout de me voir pleurer. La chef de la sécu lui a dit qu’il fallait la comprendre, que la loi était la même pour tous, et qu’on ferait pareil à sa place. Marie a alors répondu que non elle ne ferait pas pareil. La chef sécu ne savait pas qui était Marie, elle ne savait pas qu’elle parlait à l’amie des transgenres, à la défenseuse de tous les excentriques du monde, ni qu’elle a magnifié Genesis P Porridge et Cassandro le catcheur gay, parce que sûrement cette chef de la sécurité ne connaît ni Genesis ni Cassandro. La chef de la sécurité était loin de nous, excédée, elle s’est tourné vers moi pour me dire d’arrêter de pleurer, que ce n’était pas grave, qu’il y avait bien plus grave dans la vie, oui, des gens mouraient dans le monde. Marie a alors ajouté avec sa petite voix douce : elle peut pas entrer juste pour une heure ? C’est juste une projection de film !  C’est à ce moment où je ne m’attendais plus à un renversement heureux que la chef de la sécurité a faibli.

Bastien, adorable étudiant queer à Sciences Politiques de Paris que je viens de rencontrer, car il voulait écrire sur les liens entre performativité, ma pratique et mon identité de hacker, a écrit entretemps et a développé un passage très intéressant dans son texte à partir du récit de cet événement des larmes et de la chef de sécurité, en analysant comment l’émotion a créé de la désorientation positive et a conduit à re-conscientiser cet agent qui autrement obéit bêtement aux injonctions idiotes de la loi sécuritaire, sans jamais déroger. Mes larmes et la douceur de Marie l’ont rendu à son humanité, et c’est ainsi que j’ai pu voir le film. Après, j’ai filé rejoindre Alix aka H. et Leslie Barbara Butch à Belleville, car elles reprenaient ce soir-là leur performance à la Java. Alix était attablée à l’intérieur du bar Le Zorba et m’a hélé lorsqu’elle m’a vu passer sur le trottoir. Je me suis installé avec elles deux; Leslie était préoccupée par son tournage car Mathieu Foucher, co-organisateur de la revue Friction et de la soirée qui allait commencer, écrit aussi dans Vice, et a décidé de faire un portrait de Leslie. Quand je suis descendu aux toilettes, j’ai croisé dans l’escalier le chanteur Mohamed Lamouri, le chanteur aveugle de la ligne 2, qui, lorsqu’il chante, laisse tout le monde médusé autour de lui, c’était un peu magique de le croiser là, et mon coeur s’est réchauffé avec toutes les émotions de la journée, la petite mélodie de Mohamed, avec en fond les toits de Paris qui défilent en même temps parce qu’il chante toujours dans le métro aérien, est arrivée et a envahi tout le Zorba.

Au programme à la Java, la projection du film Mutantes de Despentes, puis la performance Bash back  que Leslie Barbara Butch et Alix aka H. (aka Hélène Mourrier ana my love) présentent depuis deux mois, en particulier dans les soirées LGBTQI. C’est une déclinaison de la performance Cy-Bitch qu’a écrite H. l’année dernière au Confort Moderne à Poitiers et dont le texte est paru en février cette année dans la revue « Comment s’en sortir ? » animée notamment par Elsa Dorlin, et consacrée cette fois-ci au thème de la Chienne, non dans sa dimension antispéciste,  mais entendue ici au sens de bitch justement. H. entremêle son écriture à celle du Scum Manifesto de Valérie Solanas et du Bitch Manifesto de Joran.

Leur co-présence sur scène était saisissante, et dans cet espace à l’ambiance déjà un peu surchauffée par la projection de Mutantes, la performance était très forte. Elles avaient décidé que Leslie commençait seule sur scène et qu’Alix se fraierait un chemin dans la foule en s’avançant lentement du fond vers elle. Avant, dans les backstages, j’ai eu l’émotion et le privilège d’assister à leur très beau rituel, où Alix écrit sur le corps de Leslie, qui arbore fièrement ces inscriptions comme des étendard sur scène, comme on peut le voir dans le beau portrait qu’à pris d’elle Gaëlle Matata, photographe qui fait elle aussi partie de la revue Friction. J’ai repensé à toutes les soirées passées ici, aux croisements avec Pepi et Niz Denox et Jérémie Boulanger dans les backstages. Et puis Maïc Batmane a pris la suite de Leslie derrière les machines. On était tous heureux.se.s de se re-voir, car le dimanche d’avant je n’avais justement pas pu voir la performance « CY-Bitch de H. qu’elle montrait à la Grande Halle de la Villette. Dans les backstages, j’ai repensé à tous les beaux moments passés ici, à toutes les Trous aux biches, à Pepi, à Niz  Denox à Esmé à une des dernières fois où j’étais avec Léonie Pernet et Rebekka Warrior. Mathieu était très gentil, j’ai fini la soirée à danser un peu doucement sur le dancefloor avec Gabriel. J’étais fatigué de la folle soirée de la veille à la Station où on a dansé comme des dingues jusque l’aube, avec des inconnu.e.s dont un lillois Arnaud adorable qui organise une fête gay et queer et qui veut qu’on vienne, il allait prendre son train directement en sortant le matin.

J’ai filmé un bout de la performance que je vais bientôt mettre en ligne.

Et last but not least, voici le mix de Leslie, avec l’arrangement d’idir et la voix de H. https://soundcloud.com/lesliebarbarabutchzak/bash-back-cy-bitch-idr-barbara-butch-edit-mange_moi?utm_source=soundcloud&utm_campaign=share&utm_medium=facebook&fbclid=IwAR3iPjNuSWEgzSPaqcPsow-GmiYiA4qwPTrCSN6Fes-ad3TKGgXT32uBH0E

 

 

Rebirth ! Plus fort que moi, je sors ce soir

Samedi 30 mars, jour de manifestation des Gilets Jaunes auquel il m’arrive de me rendre, mais de moins en moins à cause de l’intensification terrifiante des violences policières, j’ai participé à la manifestation commémorative de la Grande Marche du retour des palestiniens, qui s’était soldée en 2018 par des massacres perpétrés par l’armée Israélienne. Contrairement à la plupart des Manifestations des Gilets Jaunes, celle-ci, tout comme celle du Climat, était autorisée; ce qui signifie que je pouvais m’y rendre plus tranquillement qu’à d’autres. Même si j’étais un peu inquiet dans le métro et dans les rues, j’avais l’impression qu’une fois arrivé, il ne m’arriverait rien de terrible.

Place de la République, les militant.e.s avaient organisé une véritable mise en scène de la terreur israélienne. D’autres s’étaient mis dans la peau de soldats israéliens qui braquaient leur arme en carton en direction des manifestants, c’est à dire moi-même.

Par solidarité, ce jour- là j’ai décidé de couvrir mon visage d’un Keffieh. Par solidarité et aussi par goût du hacking et du happening.  Mon visage pose légalement problème en France depuis 2010, mais davantage encore depuis quelques mois, où l’on assiste à une gigantesque et terrifiante répression étatique qui emprunte toutes sortes de vieilles mais aussi de nouvelles stratégies. Nous vivons depuis les attentats de 2015, et surtout depuis l’apparition du mouvement des Gilets Jaunes et de l’adoption de la loi anti-casseurs, dans un Etat liberticide, et c’est dans ce contexte que mon visage, de trans et/ou de hacker est désormais de moins en moins perçu comme tel par les agents de l’ordre et les fonctionnaires des institutions publiques de la République Française, et de plus en plus simplement et uniquement comme un masque qui dissimule mon « vrai » visage « bio ». Et comment expliquer à toutes ces personnes si sûres d’elles même qu’un masque est un visage ? Un visage qui résulte d’une opération de transmutation d’un visage et d’un corps biologique qui devient alors le contenant et le refuge d’une altérité, humaine & non humain.e…. Ni la réflexion sur l’actorialité ni la queerisation des moeurs n’ont encore atteint toutes les sphères de la société, et plus ça se durcit en terme sécuritaire, moins les esprits sont ouverts à cette pensée de la transmutation, à la fantaisie et aux cas limites. En allant chercher une bouteille d’eau Place de La République, un homme m’a dit d’un ton docte et paternaliste : « Vous savez que c’est interdit en France ? » « Vous n’avez pas le droit d’être comme ça dans la rue ». L’esprit sécuritaire et l’idéologie hygiéniste ont gangréné peu à peu l’ensemble de la société.

Recouvrir mon visage de latex d’un keffieh c’était donc à la fois soutenir les palestiniens et toutes les musulmanes voilées persécutées par le laïcisme à la française et me soutenir moi-même dans mon existence niée par cette même stupidité légale. Avec les militant.e.s pro palestinien.ne.s je me suis redonné, en le dissimulant, ce visage que l’on veut m’enlever.

Cela faisait longtemps que je voulais le faire, j’attendais simplement le jour opportun. Je mesurais le risque que les personnes concernées, les militant.es, ne comprennent pas mon geste ni mon identité, et qu’elles se sentent même froissées. Il est rare que je conçoive un hacking légèrement, sans me soucier de la cause et des personnes que je rejoins et que je peux éventuellement blesser. Ce qui m’a motivé, c’est l’importance de cette commémoration, car depuis le 30 mars 2018, la bande de Gaza a connu une augmentation du nombre de victimes palestiniennes dans le cadre de manifestations de masse et d’autres actions organisées le long de la clôture de séparation avec Israël [Palestine de 1948] : 254 Palestiniens ont été assassinés à Gaza entre le 30 mars et le 31 décembre, dont 180 qui ont été abattus lors des manifestations du mois de mars.

Lors de cette marche, il n’y a pas eu d’incident. J’ai porté l’immense drapeau avec des femmes et des hommes hyper investi.e.s. Aucun ne m’a maltraité ni mal parlé, au contraire,  iels m’ont accueilli joyeusement, et parfois avec de très vifs remerciements. La marche a tardé à commencer, les prises de parole étaient longues, intenses, et très argumentées.

Photo13_17

J’étais en queue de cortège, tenant et tirant cet immense drapeau palestinien avec huit autres personnes, drapeau que nous devions régulièrement secouer pour qu’avec l’air il se gonfle comme une voile de bateau, puis la marche a commencé, et tout au long des grands boulevards, des groupes s’approchaient et reprenaient les slogans. Je ne m’attendais pas à un tel accueil de la part des personnes dans la rue.

Le soir, je suis allé à la Machine du Moulin Rouge pour une soirée qui réunissait la Angst et la Cocotte dans une seule et même soirée.  C’était un plaisir de retrouver Sylvain, avec lequel j’avais discuté quelques jours auparavant d’un projet de film sur le monde que dans le cadre d’une production de Spleen Factory. Luc Bertrand nous a d’ailleurs immortalisé.

57297801_10157099963739904_7663724645509496832_o

C’était joyeux de retrouver Richard en très grande forme, et puis aussi  un peu plus tard Brahim, Julian et Marin, devenus depuis peu des amoureux. Je suis allé faire une bise à Pepi quand il mixait dans la grande Salle, ça m’avait manqué, puis je suis allé m’assoir en haut pour regarder le dancefloor comme je fais depuis toujours à la Machine. Chill Okubo a pris un jour une belle photo de moi alors que j’étais installé comme d’habitude là-haut pour regarder en bas,et j’y pense souvent car elle traduit exactement l’émotion que je ressens lorsque je suis installé ; I Feel secure tout seul là-haut à regarder les ami.e.s sur le dancefloor. Inside Outside.

943394_602934606391969_555463046_n

Sur le mix de Solaris, puis plus tard sur celui de Louisahh, on a toutes dansé.e.s comme des folles. Une de nos battles a été immortalisé par Luc Bertrand. Je me mesure à Marin, tandis que derrière Julian, Alix et Brahim semblent peser un poids plume.

56711101_10157099962389904_1039286410940514304_o

Au moment de partir, on a croisé le bo KevinBo qui arrivait, elle avait fait l’après-midi une performance à Main d’Oeuvre, j’avais tellement envie de la voir, mais à cause de la manifestation ce n’était pas possible. Iel avait illuminé notre soirée à Berlin l’été dernier en nous accueillant merveilleusement et en faisant la folle à l’entrée, mais aussi plus tard sur le dancefloor. Je me rappelle aussi de sa délicatesse, lorsqu’iel me remettait doucement et avec agilité une petite mèche de cheveux qui tombait sur mes yeux. Il n’y a qu’Alix pour faire cela habituellement. On avait terminé  la soirée à danser dehors toutes ensemble dans le dancefloor jardin parce que Kevin nous avait tiré.e.s dehors pour écouter le mix de son amie. Samedi soir, elle portait des dreadlocks blanches très longues qui contrastaient avec la noirceur de la peau de son crâne en partie rasé. Elle était belle et c’était la folle joie de se revoir, on est tombées dans les bras les unes des autres. L’été dernier à Berlin, nous avions fait un long bout de chemin ensemble après le club, et par terre on s’était arrêté.e.s, car il y avait un petit bracelet, elle me l’a mis autour du poignet, je l’ai gardé en souvenir de cette soirée magique, et puis après, je crois que j’étais trop défoncé pour me concentrer sur la conversation qu’elles avaient toutes les deux, je marchais derrière, c’était à mon tour d’avoir un peu mal au ventre, je me souviens qu’elles parlaient du monde de la nuit berlinois et d’une forme de stigmatisation raciale qui existait très fort dans la ville. Kevin insistait beaucoup là-dessus. C’est vrai que Berlin est une ville blanche. Gay et queer mais très blanche. Kewinbo aime à se définir comme Door bitch et c’est une véritable bitch community que nous formons toutes.

Le lendemain soir, je me suis rendu à la Grande Halle de la Villette pour assister à la performance « Cy-Bitch » de Alix / aka H. aka Hélène Mourrier / Performance que je n’avais pas encore vue, dont je connais et aime beaucoup le texte, qu’elle a intitulé « Le devenir chienne cyborg » que l’on peut trouver dans le dernier numéro de la revue « Comment s’en sortir »en ligne sur le WEB, revue  animée par Elsa Dorlin, dont le thème est « Chienne ».

Alix avait anticipé le barrage du Plan Vigipirate en demandant aux organisatrices des performances pour 100%; nous étions donc tranquilisé.e.s quant à la possibilité que je puisse entrer et assister à cette performance. Mais peu de temps avant que je n’arrive elle m’a prévenu affolée et attristée que la réponse était négative, à la grande surprise des organisatrices elles-même. Je suis venu quand même, avec l’habitude de tenir bon, d’inventer des pirouettes et de faire céder les barrages à force d’arguties ou de tours de passe passe. Mais arrivé devant l’entrée de la Grande Halle, un groupe d’agents de sécurité était posté à l’intérieur juste devant l’entrée et m’attendait pour m’annoncer que je ne pourrais pas rentrer. Ils sont restés cordiaux pour parler tous d’une seule et même voix : ils n’avaient rien contre moi et ils ne faisaient qu’appliquer la loi et le plan Vigipirate, qui, comme je devais sûrement le savoir, interdit le visage dissimulé dans l’espace public. Un des gardiens a alors exemplifié a loi : capuches, burqa, masque, tout ça c’est pareil; c’est interdit. J’ai encore essayé de faire bouger les choses en demandant de parler à leurs supérieurs hiérarchiques. Ils m’ont dit qu’il fallait que j’aille au PC Sécurité. Un autre a dit pas la peine je les appelle. Ils avaient en fait déjà la réponse : Quelques minutes après ils m’ont dit de nouveau non. A côté d’eux, l’organisatrice, Alix et Margot et Maïc Batmane étaient toutes désolées et tristes. H. devait aller faire sa performance, Margot m’a proposé de m’accompagner à la Folie où avait lieu le Dragbingo qu’Audrey SaintPé organise tous les dimanches. Au lieu de me mettre à hurler, comme lorsque l’on ne m’avait pas laissé entrer au Berghain, j’ai dit que je les attendais là-bas. Sur le chemin j’ai croisé Mathieu Foucher et son chéri Gabriel qui venaient voir la performance,  ils attachaient leur vélo. Je leur ai expliqué que moi je ne pouvais pas rentrer, ils étaient étonné, Mathieu pas tant que ça, parce que  depuis plusieurs mois nous discutons régulièrement des inquiétantes avancées liberticides et de la façon dont je parviens à résister et à exister malgré tout, et il passe d’ailleurs surtout son temps à écrire sur toutes les manières  qu’ont les groupes militants d’inventer des formes de résistance. S’il y avait un nom de journaliste queer à donner je dirais Mathieu Foucher les yeux fermés. Je me suis fait d’ailleurs décrire comme un aveugle la performance de H. et Margot m’a envoyé une photo qui résume non le contenu ni la puissance de trouble, mais l’esthétique de la scénographie. Au sol, Alix a dessiné une sorte de pentacle tracé au scotch blanc, j’imagine le texte en voix off, puis H. étirant le cou pour se détacher de ce collier que je connais bien puisqu’il vient de la Kaos et qu’il appartenait à notre copine. J’imagine aussi le moment où enfin détachée, elle danse à fond sur de la techno jusqu’à atteindre une forme d’épuisement.

55736566_2185606571769465_5125603903643058176_n

Arrivé à la Folie, Rémi puis Audrey, m’ont comme toujours adorablement accueilli, avec Audrey on a parlé en buvant un verre, le lieu était plein à craquer, l’ambiance survoltée, tout cela m’a réconforté, puis je l’ai suivie quand elle a mixé, et j’ai croisé Tony Regazzoni avec lequel j’ai discuté de son installation / exposition à Montpellier organisée par Glass Box. J’avais vu un petit reportage sur Arte où j’avais retenu une phrase où il disait qu’il s’était toujours intéressé aux boîtes de nuit et aux fêtes « comme le dernier lieu de rituel de l’homo Sapiens. » C’est d’ailleurs en tentant de re-citer cette phrase avec lui que j’ai entendu homo dans « homo sapiens » et me suis demandé s’il employait délibérément ce terme savant pour le subvertir homosexuellement avec le journaliste d’Arte. Je ne me rappelle plus de sa réponse. On a donc parlé de cette exposition sur le clubbing que j’avais prévue d’aller pirater, car mon existence est très liée au hacking mais aussi aux boîtes de nuit et à tous ces espace magique de la nuit TTPG où l’on m’autorise à être qui je suis et où j’ai rencontré tant de personnes qui comptent dans ma vie. Et puis je voulais aussi le pirater car H. y exposait, mais aussi Yvette Neliaz qui présentait de nombreuses photos et vidéos où j’apparais, puisque nous nous croisons dans les soirées depuis 2012. Je trouvais qu’un hacking était presque nécessaire mais je n’ai malheureusement pas eu le temps, j’attends donc que Tony veuille bien reprendre cette exposition qui s’appelle d’ailleurs du même nom que l’exposition de sortie des Beaux Arts de H. que j’avais piratée en mai 2016 aux Beaux arts de Paris : « Je Sors ce soir » (post de mai 2016 et sur laquelle j’ai écrit dans le dernier numéro de la revue Terrain Vague, en reprenant à mon tour les titres de Dustan en guise de titre de parties. 1/ Je sors ce soir et 2/ Plus fort que moi.)

Je viens d’ailleurs d’y penser : Pourquoi ne pas reprendre cette exposition à la Folie ?

Puis notre conversation a bifurqué sur un autre rituel de l’Homo Sapiens : l’érection des menhirs et des dolmens. Il y a quelque temps, Tony a parcouru la Bretagne dans tous les sens pour répertorier ces pierres immenses que nos lointains ancêtres ont installées. Je lui ai dit que moi aussi ça m’intéresserait de faire ce tour et cette cartographie, entre autre parce que j’ai entendu dire que tous ces sites étaient liés « ésotériquement » et magiquement à une cartographie énergétique fabuleuse.

Avant de partir il m’a demandé si je mangeais toujours des avocats, en souvenir d’une conversation écologique sur la décroissance et nos incohérences alimentaires et idéologiques, teintée de surréalisme désespéré, que nous avions eue dans les backstages de la Flashcocotte en décembre 2015 au Cabaret sauvage, où je fêtais je crois mes 5 ans, entre autre avec Pepi et Niz Denox. Vegan, je mange souvent des avocats, et Tony  m’avait expliqué son engagement écologique, et qu’il ne lui semblait pas possible de cautionner le fait de manger des avocats qui assèchent et désertifient des régions entières de l’Afrique. Depuis cette longue conversation, je ne peux jamais manger d’avocats sans penser à Tony.

Après son départ j’ai dansé, puis parlé avec Arnaud qui est toujours doux et lumineux,  un garçon a voulu m’initier au bingo, car j’ai avoué que je n’avais jamais joué de ma vie, il m’a donné une carte et j’ai commencé à gagner, il était soudain inquiet que je gagne à sa place, je lui ai dit que si oui nous partagerions alors les gains, mais heureusement cela n’a pas eu lieu, et puis tout à coup H. Margot Mathieu et Gabriel ont débarqué. C’était la fête et la joie des retrouvailles, la performance s’était bien passée, on a dansé, mais comme c’était dimanche, on est tous rentrés très tôt.

La journée n’était pas terminé, elle me réservait encore une heureuse surprise. Boulevard Barbès, j’ai croisé un ange avec un SMILEY sur le dos, Eva, qui de son vélo m’a hélé pour me dire qu’elle me connaissait et suivait mon travail, et qu’en séminaires à Sciences Politiques, elle étudie la performativité, et a un ami Bastien qui veut écrire sur moi et ma pratique. C’était si réconfortant de voir son sourire et d’avoir son intérêt après cette soirée de refus à la Villette.

Mirage 2000

As France is again on war,  as France continues to have colonial and neocolonialist ways of acting, as France sustains again the dictator of Tchad, I decided to do an happening.

Last sunday afternoon i took subway, I crossed all line 2 with a white flag.

In the subway I met a muslim woman with two childs. She asked me what i was doing, i told her I was going to Tchad embassy for protesting. She explained the meaning of white flag and the importance of being and living for peace to childrens using the pronoon SHE. The little girl said she didn’t understand nothing cause she thought i was HIM. I explained her i was nor boy nor girl. Then they helped me to find the Tchad embassy.

I met an unknown guy who took pictures.