La langue des oiseaux

C’est le printemps et on peut lire ici ou là des choses bien tristes sur le silence des oiseaux. Oui cela m’attriste beaucoup d’apprendre que de plus en plus d’oiseaux disparaissent, car je les aime, et je suis moi-même un oiseau.

Je suis né Cuco, ce qui signifie coucou en espagnol.  Ce coucou m’a hacké et je suis devenu hacker, Il s’est imposé à moi à Mexico en octobre 2011 au moment de la fête des morts. J’ai accepté cette visitation, même si ce n’est pas le plus charmant des oiseaux, je sais qu’il incarne aussi la subversion et le hacking mieux qu’aucun autre. He’s a sort of  bad bird. Je suis transgenre transspéciste. I’m a transbird. C’est difficile à expliquer, alors le plus souvent je me contente de dire transgenre, ce qui est déjà difficile à admettre pour beaucoup qui, lorsque je leur dis que je ne suis ni un garçon ni une fille, finissent parfois par me demander si j’ai une bite ou une chatte. Si je leur dis qu’en fait je suis un oiseau,  ce serait pire. C’est pourquoi je ne ne le dis qu’aux âmes soeurs que je rencontre ici ou là alla around the world.

C’est le printemps et c’est en ce moment que les coucous font entendre leur  mystérieux « coucou » qui, en retour leur donne leur nom. Ils émettent ce son, qu’on appelle assez improprement un chant , le plus souvent à l’aube dans les forêts, mais aussi parfois au milieu de l’après-midi, et plusieurs fois d’affilée. J’ai rencontré un garçon à la dernière Trou aux biches – fête queer, qui, si l’on en croit son nom, est interspéciste elle aussi  – qui m’a raconté qu’enfant il partait en forêt écouter le chant des oiseaux. J’étais heureux qu’il me parle de cela et de voir ses yeux briller. J’ai oublié comment s’appelait ce garçon ami du dancefloor et de la forêt, j’espère le revoir un jour. Je crois que c’était Boris. Boris l’ami des coucous.

J’ai appris dernièrement qu’une performeuse se dédiait à l’apprentissage des cris et chants d’oiseaux qu’elle intégrait ensuite dans des compositions sonores. On m’a rapporté qu’elle avait dessiné une partition de chant de coucou. J’ai décidé d’aller voir, lire et entendre cette partition et de hacker au passage son espace de jeu. Sur le chemin, quand je marchais dans la rue entre la gare RER de Clamart et le centre d’art Contemporain où je me rendais à pieds, un homme est arrivé derrière moi et a émis des sons, sorte de coassements terrifiants . J’ai sursauté et quand je me suis retourné, il a éclaté de rire. C’était étrange de rencontrer cet homme oiseau presque méchant, avec ses sons effrayants et son rire sardonique. Arrivé au Centre, je suis allé directement voir les partitions. La mienne n’était en fait qu’une petite ligne parmi d’autres, avec, dans la même page, la partition d’une mésange et d’une mouette.

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J’ai eu envie que son auteure vienne me la dire, me la murmurer dans mon oreille de latex, qu’elle dialogue quelques minutes avec moi. Mais ce n’était pas le moment, car quand je suis arrivé, la performance allait commencer, Violaine Lochu était déjà à l’intérieur, entourée de spectateurs, et dehors, au bout de l’allée, il y avait un musicien, Jean-Luc Guionnet. Tous deux créaient un nouvel espace devant nous. Quand elle a commencé à émettre des sons, un nouvel espace vibrant et mouvant s’est créé devant nos yeux et en hors champ. Nous étions tous tendus vers l’écoute.  Peu à peu, nous avons entendus des sons que nous n’avons pas l’habitude d’entendre, des sons que nous n’avions jamais entendus, des sons parfois étranges parfois effrayants. Des cris, des gémissements, des éructations, des borborygmes. C’était saisissant de voir l’espace s’inventer devant nos yeux et de faire partie de cet espace créé par un dialogue basé sur le mélange de proche et de lointain. Un enfant s’est mis à émettre à son tour des petits sons, sorte de rots et de hoquets, tout à fait en dialogue à son tour avec ce qui se passait. Parfois Violaine Lochu laissait échapper des cris d’oiseaux déchirants et son visage se modifiait, et celui des spectateurs aussi.  En hors champs, toujours insistait le son de l’instrument. Magnifique. Une petite fille se roulait par terre et étirait les bras devant elle comme pour danser. C’était un peu chamanique. J’étais heureux d’être là, mon être transbird se déployait, car il y avait vraiment des présences mi oiseaux mi humaines parmi nous et Violaine les incarnait tour à tour, les faisait naître devant nous et avec nous.

Et sur cette photo Violaine Lochut Jean-Luc Guionnet et les deux hackers : la petite fille qui a vraiment beaucoup participé, dansé et dialogué et moi même.29352391_1064371367058294_6593935666714179422_oIl m’a semblé entendre des sons parfois très proches, j’étais très ému, et à un moment j’ai cru entendre aussi le son du coucou. Je ne sais si j’ai rêvé. Après la performance, je suis retourné voir la partition. Je crois que je la murmure régulièrement depuis, comme j’avais chantonné la mélodie de RussianKids de Chassol, quand nous nous étions rencontrés en 2013 sur le dancefloor du Social Club. https://youtu.be/BK96vHF6Suo

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I REMEMBER III Londonian hacking « Behind the mask there is an other mask » : to Claude Cahun till Genesis P Orridge, transgendered links through times and spaces

Jeudi 24 août 2017

Il pleut. C’est un été triste. Juste idéal pour moi. Je viens d’arriver à Londres et je pense à mon dernier séjour en mai. Ce soir je comate un peu à Camdell Street où  j’attends tapi dans la pénombre de ma chambre étriquée que la nuit tombe vraiment pour sortir à Dalston street où il y a un café store où ils annoncent une soirée à ma mesure. Je suis toujours curieux de découvrir une  nouvelle soirée. Tonight je serai la médiévale queen. Je pense à la dernière fois que je suis venu à Londres, à mon hacking de la National Portrait Gallery raté, c’était juste avant les attentats, juste avant l’incendie qui a ravagé la tour.

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Je suis ici en plein mois d’août et on vient tout juste d’annoncer l’attentat qui a eu lieu à Barcelone. Je pense à Stéphane Von Brach qui habite désormais à Barcelone. Je me demande s’il va bien. Je pense à nos rencontres fulgurantes sur le dancefloor, à nos danses toujours si énergisantes, aux photos en souvenir. Je me dis que j’aurais très bien pu être à Barcelone maintenant près des ramblas, dans cette ville où en septembre 2016 j’avais marché heureux et libre justement sur les Ramblas. Il faisait alors si chaud qu’à la Barceloneta j’étais descendu à la plage où j’avais pris plusieurs douches d’affilée devant les regards médusés des baigneurs. Je pensais que mes chaussures mouillées sècheraient plus vite. Elles étaient si lourdes à porter ensuite que j’ai un peu regretté mon enthousiasme. Je me souviens avoir traversé  toute la ville en nage, avoir remonté un peu les ramblas pour aller pirater l’exposition consacrée au Punk au Musée du MACBA. J’étais heureux et plutôt fier d’avoir traversé la ville tout seul en plein jour. Sorte de piratage géant, comme une extension des possibles. Je suis toujours si heureux d’exister en plein jour et de pouvoir marcher seul dans des rues sans être inquiété. Sans me sentir menacé d’emprisonnement. Ce n’est pas le cas en F/Rance. Alors que ni à Barcelone ni à Londres ni à Berlin je ne suis interdit de séjour dans l’espace public. Les Musées c’est autre chose. Au MACBA je me suis fait refouler comme si souvent dans les Musées. Dans l’exposition il y avait des vidéos de Genesis P Orridge, comme ça me semblait un non-sens de faire une exposition sur le punk, parce que c’est l’institutionnalisation de ce qui devrait être ininstitutionnable et inaliénable, j’ai pensé que ce serait bien de foutre le bordel. PUNK is NOT dead. Mais ça n’a pas pu avoir lieu alors j’ai fait un selfie devant l’affiche « PUNK » et puis en marchant dans une petite rue à côté, j’ai vu une installation graphique au mur : DAYS TO COME. Elle m’a semblé emblématique de notre époque, des temps présents et à venir. Emblématique de tous les jours à venir désormais. Oui désormais nos jours sont placés sous le signe de l’explosif. Sous le signe brûlant du danger.

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En partant du MACBA, en me dirigeant vers les ramblas, j’ai rencontré un photographe chilien Patricio Salinas Agurto qui a voulu me prendre en photo debout dans la rue. Il faisait si chaud que je venais de m’arrêter à la Fontaine pour m’asperger le visage.

Aujourd’hui je suis de retour à Londres dans la ville de Throbbing Gristle, lui qui est devenu ensuite S/he, IEL aka Genesis P Orridge avec Psychic TV, IEL qui a inventé le concept de pandrogynie, eux que j’ai eu aussi envie de pirater en mai dernier au retour de Londres.

La dernière fois que j’étais à Londres, j’ai voulu pirater The National Portrait Gallery, l’exposition intitulée « Behind the mask there is an other mask », une déclinaison de l’oeuvre de Claude Cahun. Il me semblait juste et presque évident qu’ils m’ouvrent leurs portes car j’incarne le prolongement présent de la question au présent, mais la Sécurité m’a bloqué.

Pour protester contre l’absurdité de ce refus et du monde de l’art obtus, j’ai décidé de faire un happening devant la National Portrait Gallery. J’ai sorti mon drapeau et je me suis posté sous l’affiche avec l’illustration de Claude Cahun qui porte son masque comme une dépouille. Et c’est sous cette affiche et sous le titre « Behind the mask there is an other mask » que je suis resté une petite demi-heure en déployant mon long drapeau où est inscrit le texte de la loi française de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public.

Plusieurs personnes se sont arrêtées pour me demander de leur expliquer ce qu’il y avait écrit. Personne ne semblait vraiment faire le lien entre qui j’étais et l’affiche qu’il y avait au-dessus de moi. Je me suis attiré une certaine sympathie, en particulier des vieux punks anglais. Alix a immortalisé ce moment

Hacking National Portrait Gallery

 

Quand je suis rentré à Paris fin mai 2017, je suis parti presque de suite au concert de Psychic TV. A peine arrivé, j’ai aperçu mon amie Marie Losier qui était tout devant devant sur le côté un peu surélevée, parce qu’elle est petite et parce qu’elle n’en veut pas rater une miette. En discutant avec elle, je débordais légèrement l’espace « sécurisé ». Un agent m’a repoussé j’ai dit que j’étais avec « eux », alors il m’a laissé. Quand je suis arrivé sur scène, Genesis m’a souri, la bassiste m’a accueilli adorablement. Quelques minutes après, le batteur m’a chassé. Quand je suis sorti de scène, l’agent de sécurité était furieux d’avoir été dupé. C’est alors qu’un homme m’a dit qu’il avait filmé mon action et m’a montré une photo qu’il avait prise lors du vernissage de Jean-Luc Verna au MacVal, où je suis non pas avec lui, mais avec Alix

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Et puis il m’a envoyé le film.

Oiseau et simulacre, une tragédie interspéciste

C’est un destin digne d’un héros de tragédie grecque, accablé par un fatum qui le dépasse. Une mécanique cruelle et inéluctable, qui renvoie chacun à sa propre prison ontologique. C’est l’histoire de Nigel, le fou de Bassan, mort comme il aura vécu : seul. Un conte moderne fait d’amour, de mélancolie, et de faux congénères de béton.

Depuis le 1er février, c’est un hommage ému que rendent les médias néo-zélandais à celui qui passera à la postérité comme « Nigel sans ami ». Car Nigel, petit volatile à tête jaune pâle, était arrivé voilà cinq ans sur les falaises désertes de l’île Mana.

Ce confetti de terre, à quelques kilomètres de la côte ouest de la Nouvelle-Zélande, avait été déserté par les fous de Bassan depuis quarante ans, chassés de leur éden aviaire par des espèces invasives. Pour restaurer ce havre, des ornithologues n’ont pas ménagé leurs efforts. Espérant le retour de la colonie, ils installèrent quatre-vingts fous de Bassan de béton sur l’île. Des statues grossièrement finies, au plumage blanc et au bec noir, diffusant grâce à des panneaux solaires des enregistrements mélodieux de chants d’oiseaux. Pour mieux leurrer d’éventuels congénères, de fausses déjections avaient également été étendues autour des statuettes inanimées.

L’arrivée miraculeuse de Nigel fut pour les conservateurs une bouffée d’optimisme. Ils en étaient désormais sûrs : si un fou de Bassan avait cru à leur piperie, l’avenir était assuré. Les fous, espèce particulièrement grégaire, reviendraient bientôt en nombre animer de leur cri guttural le paysage onduleux de Mana.

Nigel (de dos).

« Fascination morbide »

Mais las ! Nigel restait, au fil des semaines, seule âme vivante à peupler le lieu. Durant cinq ans, il a vécu sa vie de fou de Bassan sur la falaise, rythmée par les petites joies d’une vie d’oiseau : un vivaneau goûtu, une touffe d’herbe moelleuse, une brise marine revigorante…

Toujours, il revenait auprès de sa colonie agglomérée, à laquelle il était « très attaché », a commenté auprès du Guardian le responsable de la conservation de Mana, Chris Bell. « Avec le recul, je pense que ça a dû être une expérience pleine de frustration pour lui », poursuit le ranger, qui racontait au site néo-zélandais Stuff cette « fascination morbide » de Nigel pour l’inanimé.

Car si « aucun homme n’est une île », comme l’écrivait le poète anglais John Donne en 1624, l’aphorisme semble aussi irréfragable en ornithologie. Au fil du temps, Nigel a bien cherché à tisser des liens avec ses pairs de béton.

D’abord, ce fut un rapprochement auditif. Des piaillements qui se firent plus pressants à l’endroit d’un leurre en particulier. Puis, au bout de quelques mois, on le vit revenir sur la côte, le bec chargé d’algues et de brindilles. A côté de l’élue de son cœur, Nigel commença à construire un nid pour sa vaine idylle.

Fidèle à ses fantoches bétonnés

A la fin de 2017, pourtant, un bouleversement de taille se produisit sur Mana. Un choc qui aurait pu changer l’existence de Nigel, et l’inéluctable précipice tragique vers lequel il voletait. Contre toute attente, trois fous de Bassan — des vrais, en plumes et en os — avaient finalement choisi de rejoindre l’abri de Nigel.

Mais tout volatile qu’il était, Nigel n’était pas volage. Il resta fidèle à ses fantoches bétonnés, et particulièrement à son voisin de nid, avec qui il avait décidé de partager ses jours. C’est dans cet écrin conjugal que Nigel a été retrouvé mort, mercredi 31 janvier.

Dans tout conte, il y a une morale. Particulièrement inspiré par le destin de Nigel, le site américain Vice en a trouvé six. Parmi elles, le rappel que « l’amour est patient, l’amour est aveugle ». Vous a-t-on déjà reproché de vous être épris de quelqu’un qui ne méritait pas votre dévotion ? Ne les laissez pas vous distraire, et soyez sûrs de vos choix comme Nigel, dussiez-vous en mourir seul. Après tout, la littérature en est une illustration permanente : les plus belles histoires d’amour ne sont souvent pas les plus heureuses.

Vice recommande tout de même de vous interroger régulièrement sur les raisons profondes de votre amour. « Rappelons là tout de même que Nigel présentait de forts troubles de l’attachement s’il se satisfaisait d’être en couple avec quelqu’un qui n’a rien fait pour lui pendant quatre longues années », note le site américain.

L’épilogue de cette histoire revient au ranger Chris Bell, qui a résumé la peine de son équipe : « On a le sentiment que l’histoire aurait pu se terminer différemment, qu’on pouvait être au début de quelque chose d’encore mieux pour Nigel. » Pour vous assurer donc de ne pas passer à côté d’un destin plus heureux, mettez en application le précepte de Vice : « Ne mourez pas. »

Devenir un hologramme

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Le 24 décembre 2017, j’ai piraté l’installation de Ryoji Ikeda à la Grande Halle de la Villette lors du dernier Festival d’Automne. Avec l’Etat d’urgence, les lois sécuritaires et l’existence de cette loi de 2010 qui interdit de cacher ou de masquer le visage dans l’espace public, je ne peux exister : Toutes mes actions, mon existence toute entière, sont  devenues un perpétuel hacking.

Tandis que je dansais, deux visiteurs m’ont filmé en pensant que j’étais un hologramme. Ce n’est que lorsqu’ils se sont approchés juste au-dessus de moi qu’ils ont vu que je respirais qu’ils ont compris que j’étais un être vivant avec de vrais battements de coeur.

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Plus tard, deux gardiens sont venus et m’ont demandé de retirer mon masque. Je leur ai expliqué que c’était mon visage et que je ne pouvais pas le faire et que je préférais sortir.

I REMEMBER. Chap II Mort à Venise

Je suis à Venise. J’ai hacké la Biennale. Endolori mélancolique et écoeuré par cette ville bondée de touristes, je suis atteint non pas du syndrome de Stendhal qui m’aurait plongé dans une commotion esthétique devant trop de sublime, mais du syndrome de Mort à Venise. Je viens d’inventer ce nouveau syndrome à cause du film au titre éponyme et de son inséparable symphonie numéro 5 de Gustav Malher qui donne un peu envie de mourir, mais aussi à cause d’une autre mort à Venise à laquelle j’ai pensé alors que je marchais le long du grand Canal.

En janvier 2017 Pateh Sabally s’est noyé en plein jour dans le Grand Canal juste en face de la gare ferroviaire. Sur un vaporetto, des touristes et des vénitiens l’ont regardé se noyer, certains ont filmé, d’autres ont commenté la noyade. Une vidéo a fait le tour du monde satisfaisant à la fois notre désir voyeuriste d’assister à l’irreprésentable – la mort en direct – et notre besoin de nous indigner qui nous préserve de la culpabilité. Dans cette vidéo, on voit un corps bouger et se débattre dans l’eau qui rapidement s’immobilise; saynète d’autant plus tragique et inouïe qu’elle est surplombée d’une autre scène. Des individus dans le vaporetto regardent, filment, ou crient « Rentre chez toi » ! Laissez-le il veut mourir ! Qu’il crève ! » D’autres, plus humains, hurlent qu’il faut lui envoyer la bouée de sauvetage qui finit par être maladroitement lancée à deux mètres de lui alors qu’il ne semble déjà plus bouger. Il n’est peut-être pourtant pas mort, il est alors peut-être encore juste inanimé à cause de la température glaciale de l’eau qui ne doit pas dépasser les 5 degrés. Mais on le laisse mourir.

Pateh Sabally avait 22 ans, il avait traversé la Méditerranée, quitté la Gambie, bravé tous les dangers et vivait depuis deux ans en Sicile, ses titres de séjour valables deux ans touchaient à leur fin.

Peut-être voulait-il protester contre cet acharnement administratif ? Peut-être était-il tout simplement déprimé et angoissé à l’idée de reprendre la lutte pour obtenir un droit de séjour ?

Pateh Sabally a traversé l’Italie, il est arrivé quelques jours avant de commettre cet acte qui l’a rendu célèbre pour quelques semaines dans le monde entier. Des millions ont lu et prononcé son nom. PATEH SABALLY. Pateh Sabally c’est comme Adama Traoré en France. Un nom qui circule désormais dans des milliers de bouches et d’esprits. Un Nom pour les martyr morts d’une oppression policière ordinaire et quotidienne. Un Nom pour tous et toutes les autres qui ne sont ni ne seront jamais nommé.e.s.

Pateh Sabally est venu mourir à Venise. Certains ont dit qu’il fallait le laisser car il voulait mourir. On a insisté sur le fait qu’il se suicidait. En tous cas qu’il l’aie souhaité ou pas on ne le saura jamais, ce que l’on sait, c’est que le 27 janvier 2017 il est venu mourir devant la gare, cet endroit symbolique de la libre circulation des nantis et des privilégiés. Il est venu, il a posé ses maigres affaires sur les marches, puis il est rentré dans l’eau froide et glacée au vue de tous et de toutes. Sans doute espérait-il être sauvé sinon ne se serait-il pas jeté dans la nuit ?

Oui il est venu mourir en plein jour, mais ses pleurs ses cris ses gémissement ont été recouverts par les cris des badauds et d’autres racistes, qui, s’ils avaient pu appuyer avec leur pieds pour qu’il ne remonte pas à la surface l’auraient fait. Mais il n’y a même pas eu besoin. Pateh Sabally avait échappé à la noyade en Méditerranée et est venu se noyer dans la plus belle ville du Monde où s’agglutinent chaque année 28 millions de touristes. Dans cette ville sublime, on ne voit presque pas de noirs, sauf quelques uns, la plupart postés au détour d’une ruelle faisant la manche avec l’air apeuré. Fait étrange quand on le rapporte au flux permanent de migrants africains en Italie. Les africains ont sans doute compris qu’il ne fait pas bon vivre en Italie du Nord et encore moins à Venise, où, depuis le changement de maire en 2015 le crédo est comme dans la plupart des villes européennes : « les migrants dehors ». Migrants et réfugiés sont devenus les mots de la honte qui effacent l’humanité de l’autre homme et nous permettent notre inhumanité.

A peine arrivé dans cette ville, j’ai éprouvé du dégoût. Il est peu à peu monté en moi et autour de moi comme l’odeur d’égout et peu à peu il s’est étendu, semblable aux effluves infectes qu’exhalent par moment les lagunes au détour d’une charmante ruelle ou d’un petit pont que l’on voudrait trouver adorable comme dans les cartes postales, mais que l’on regarde avec dégoût. Alors j’étais heureux de hacker cette installation de la biennale NO PAIN LIKE THIS BODY. NO BODY LIKE THIS PAIN.

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Cela me semblait la seule chose pertinente à faire, car déambuler parmi les installations en produisant l’habituel trouble que je suscite quand un piratage est réussi sur ce qui est ou fait art, m’a semblé insuffisant. Comme si au vue de ce que je ressentais, ma présence habituelle, en creux, sur le fil, par soustraction, ne me semblait plus assez offensante ni offensive dans ce monde clinquant, mais bien au contraire Inoffensive. On m’a demandé si j’étais artiste si j’étais à la Biennale j’ai répondu oui comme vous. On m’a demandé si j’étais comme ça pour la Biennale j’ai répondu que non que j’étais comme ça depuis six ans. On m’a demandé si ce n’était pas gênant pour aller travailler ou pour prendre l’avion, si on ne m’embêtait pas. J’ai souri devant la naiveté. Je suis monté dans la salle de garde où s’érigeait une immense et impressionnante sculpture : un bateau, avec un texte didactique nous expliquant que les bateaux de tout temps avait servi le commerce et le développement des échanges. La salle de garde a d’immenses baies vitrées ouvertes vers les sommets. J’ai été attiré par la lumière, depuis des heures j’étais enfermé et je n’avais pas vu à quel point le ciel était à présent dégagé. J’étais soudain sidéré par la beauté des sommets lointains enneigés, immaculés et étincelants. La nature, dans son brusque surgissement, faisait tout à coup office de vie réelle, elle semblait être soudain le « vrai » lieu. Je ne voyais pas  ces montagne enneigés comme un paysage romantique mais comme un espace temps où sentir écouter éprouver aux côtés des animaux. Et puis j’ai été rattrapé par la raison. La société du spectacle a bien sûr étendu ses frontières jusqu’aux sommets ! La salle de garde avec sa grande sculpture de bateau symbole des échanges ancestraux dans le monde…Ne nous gênons pas pour faire l’éloge de l’empire et de son histoire : Au commencement était le commerce du tabac du café. Célébrons les bienfaits des échanges comme les bienfaits de la civilisation dans les pays colonisés. Oui, pourquoi s’empêcher de neutraliser l’histoire ? De célébrer cette longue et interminable expansion de l’Empire qui a abouti au triomphe du capitalisme et des frontières rigides qui sont des fictions que les Etats fomentent pour continuer l’exploitation infinie de l’homme par l’homme.

A force d’errer dans cet immense décor en carton pâte, de regarder des productions artistiques et esthétiques complètement déconnectées des urgences à panser et /ou re-penser le monde, je me suis senti fier d’être qui j’étais malgré l’insuffisance immense de mes actions que je ressens. J’ai piraté la Biennale mais j’ai piraté aussi la ville puisque Venise toute entière est un Musée grandeur nature. On s’y déplace par troupeaux comme dans des salles d’une exposition à haute fréquentation à ciel ouvert. J’ai rarement éprouvé une impression si forte d’assister au dépassement des pires et funestes  prédictions de la décadence de notre époque engloutie dans la société du spectacle « Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. Non seulement le rapport à la marchandise est visible, mais on ne voit plus que lui : le monde que l’on voit est son monde. La production économique moderne étend sa dictature extensivement et intensivement »

Venise est bien ce monde et ce moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. Et le pire c’est que la marchandise à Venise c’est la culture. La marchandise c’est l’art. Le pavillon de Venise aux Giardini était à cet égard sidérant ou consternant de lucidité. Venise ou le luxe, c’était le thème. Avec ses inscriptions étranges et douteuses idéologiquement. E Man Che Lavora ! L’homme qui travaille ! Oui ! Pour fabriquer des diamants des bijoux. Mais qui est « cet homme » travaille ? Et pour qui ? L’apolitisation de cette installation est ahurissante. On doit donc admirer le luxe qui irrigue l’histoire de cette ville et on doit aussi sourire à la fin du dédale quand on a traversé la « porte orientale » et admiré l’éléphant qui la garde, enfin on est censé sourire quand on assiste à cette installation kitsch sur le luxe sentimental et creux. La musique suave et sentimentale avec une table dressée au milieu. Mais même si c’est ironique c’est tellement insuffisant…

« I REMEMBER. Chap I : 6 years ago, about birth and rebirth

Je viens de recevoir un message de mon wordpress me souhaitant un heureux anniversaire. C’est la beauté transhumaniste du monde moderne que de voir la machine que l’on personnalise entretenir nos illusions de relations interpersonnelles. Tel.l.e un.e amoureu.x.se elle se manifeste soudain là où aucun autre être ne s’est manifesté. Elle pense à moi ! Dans la version computationnelle de l’esprit humain, on parle non plus de l’esprit ou de l’âme, mais des mécanismes cognitifs que l’on peut rapporter aux calculs auxquels procède un ordinateur. Il y a quelque chose de séduisant et de satisfaisant dans cette version machiniste et réductionniste de l’esprit qui nous allège du poids des affres de la psychologie humaine.

Grâce à cette pensée machinique je fête donc ce soir à Venise mon birth day de hacker et de blogueur intermittent. Il y a six ans, le 25 novembre 2011, j’ai effectivement ouvert un compte pour y publier mon mini manifesto Who is Cuco ? Manifesto que j’avais écrit presque d’une seule traite à la fin du mois d’octobre 2011 dans un hôtel à Mexico à la suite d’un rêve d’oiseau aussi mystérieux que prémonitoire que j’ai fait le 19 octobre. J’ai écrit dans un carnet. Dans ce rêve, un oiseau magnifique et rare se manifestait et était menacé d’être tué par balle par un homme qui visait des oiseaux de chasse, mais aussi de très beaux petits oiseaux. J’y voyais notamment un rouge-gorge mais aussi un oiseau dont je voyais parfaitement le détail du plumage alors que j’étais pourtant très loin et qu’il m’aurait été normalement impossible de voir si bien. Cet oiseau que j’appelle d’abord pinson dans mon rêve est en fait beaucoup plus extraordinaire qu’un pinson, sa queue est ébouriffée, avec des nuances de bleu et de jaune incroyables. Quand l’homme va tirer je me réveille en pleurant.

Je suis devenu un peu cet oiseau sauvé mais surtout je suis devenu un autre oiseau annoncé par lui qui aussitôt s’est nommé  CUCO en espagnol cuckoo en anglais coucou en français. Le coucou est beaucoup moins mirifique que cet oiseau qui m’annonçait, car lui était une sorte de sublime version volatile de l’ange Gabriel dans une annonciation de Fra Angelico. LUI je m’en souviens était une revisitation de la Visitation. Plumes d’ange.

Si le coucou n’est pas sublime dans son allure, il est en revanche très subversif et anti-social. Comme les punks il n’est pas sympathique, il est anti-social et d’abord anti-famille. Ce qui revient au même puisque la cellule familiale est considérée comme une première forme de société ou d’organisation sociale dans les textes des philosophes grecs qui pensent le politique comme Aristote. Mais comme il faut bien une famille pour élever sa progéniture, le coucou dépose son oeuf dans le nid d’une autre espèce d’oiseau et vole ensuite au-dessus. C’est interspéciste et queer, car cela défait la norme du genre et des jeux de rôles papa maman. Le coucou reste non loin de sa progéniture abandonnée, il vole au-dessus, très haut dans le ciel, d’où peut-être le titre Vol au-dessus d’un nid de coucou ?  Ce n’est là que le début du piratage car le pire est à venir : L’oisillon coucou plus gros que les autres lorsqu’il grandit pousse les autres oeufs ou oisillons du nid. Anyway je n’ai pas d’abord choisi d’être ce sale coucou révolutionnaire squatteur et pas partageur, mais j’ai bien été choisi par ce mot et ce nom qui sont devenus miens, pour incarner en mode oiseau mon devenir pirate.

N’étant pas un être cisgenré je ne peux donc dire que je suis né tel jour à telle heure. Je peux seulement dire qu’il y a six ans je suis né à Mexico et puis seulement tenter d’approcher mes dates de naissance; dates au pluriel. Comme nous tous ?

Je suis  d’abord né sous la forme d’un rêve à Mexico, puis le lendemain et les jours qui ont suivi, le verbe a infusé un corps bio, si une telle fiction d’un corps « bio » existe. Car dans la version cisgenre versus transgenre on pense qu’il y a un corps naturel qui est subverti par sa déconstruction et sa réinvention, alors que je pense que le corps est toujours déjà le produit de processus de symbolisation, de jeux de rôle et d’incubation diverses et variées. Néanmoins ce que je peux dire c’est qu’avant d’avoir mon corps et mon identité d’aujourd’hui liée à mes actions à mes liens mais aussi à mon nouveau corps trans en latex, eh bien j’avais une identité cisgenre. Ce Verbe infusé s’est matérialisé en un petit mantra autour de Cuco qui d’emblée s’est pensé pirate. D’emblée hacker d’emblée pandrogyne trans et d’emblée anti et inter-spéciste. J’utilise intentionnellement un vocabulaire théologico-mystique (ou théologico-mystico-queer) car ma naissance s’est faite progressivement, ce qui nous ramène aux discussions médiévales passionnantes et complexes sur la conception et son calendrier. Au 12ème siècle, entre Cordou, Marrakech ( avec Maïmonide et Averroès) et d’autres villes en Europe on se demande à quel moment l’âme infuse le corps, c’est à dire l’embryon; Au bout de combien de semaines ? Des joutes intellectuelles ont lieu où s’affrontent la vision judéo-chrétienne incorporant la vision aristotélicienne du monde et une vision plus imprégnée de l’islam. Averroès et Saint Thomas d’Aquin s’opposent sur l’existence d’une âme individuelle qui viendrait infuser personnellement l’embryon ou d’un principe unique et global d’animation qui infuse et anime l’embryon.

En ce qui me concerne il n’est pas question d’embryon ni d’infusion de l’âme au bout de tel ou tel jour mais d’abord d’un rêve ( un premier oiseau se Manifeste) puis d’un autre nom d’oiseau hacker qui s’impose les jours qui suivent, Cuco, puis de l’écriture et de la publication d’un mini manifesto en bilingue français espagnol, qui me propulse vers le désir d’être dans le monde en peau de latex (manifesto que j’écris en même temps que mon nom) : s’ensuit la création d’un espace virtuel d’expression. Ma naissance s’achève ou se concrétise grâce à ma sortie dans le monde et mes premiers hacking en décembre 2011. Quelques semaines après cette expérience à Mexico j’ai ouvert en effet un espace d’expression et plus viscéralement un espace d’existence virtuelle. Il me semblait évident que ma vie incarnée dans le monde allait devoir être placée inévitablement sur le mode de la discontinuité. Peut-être qu’un blog était alors une manière de m’assurer une existence continue de par la possibilité qu’il offre de laisser des traces et d’ouvrir des liens pour les autres ?

Ces autres sont devenus parfois des ami.e.s et des lecteurs du monde entier. Car malgré la confidentialité de ce blog dont je fais peu publicité, malgré le fait qu’il soit écrit en français, mon blog est et a été régulièrement lu partout dans le monde, je l’ai découvert grâce à la Carte du wordpress qui se colore différemment selon les espaces en lien ou non, ainsi des personnes en Angleterre en Allemagne en Italie en Espagne  en Pologne en Slovaquie en Finlande en République tchèque en Autriche en Irlande en Hongrie en Roumanie  en Slovénie en Bulgarie en Suède en Norvège en Grèce en Lituanie en Lettonie en Croatie en Estonie au Luxembourg aux Pays-Bas au Danemark au Portugal en Algérie en Ukraine en Tunisie au Maroc au Canada aux Etats-Unis en Amérique Centrale en Amérique du Sud au Costa Rica au Nicaragua au Mexique au Brésil au Pérou au Chili au Vénézuela en Uruguay en Colombie en Israël en Australie en Nouvelle Zélande en Chine en Thaïlande en Russie au Japon au Vietnam aux Philippines aux Emirats Arabes Unis en Corée à Hong Kong au Liban en Afrique du Sud en Guadeloupe à l’île Maurice à la Martinique en Inde en Indonésie en République dominicaine en Jordanie en Corée du Sud en Egypte en Malaisie en Jamaïque au Burkina Faso au Qatar au Pakistan à Monaco au Togo au Sénégal en Haïti en Géorgie au Cambodge à Saint Pïerre et Miquelon au Gana se sont intéressées à ce que je fabrique (et je crois que j’en ai oublié à cause de l’interminable liste des drapeaux). Je fête donc ici à Venise ma naissance qui a eu lieu en plusieurs étapes entre le 20 octobre 2011 et décembre 2011. La ville du masque.

Cuco / Nature Morte / post soirée Corps VS Machine
Autoportrait. Nature morte. Post Corps Versus Machine Décembre 2011

J’ai six ans. Et je fête aussi ma renaissance IL RINASCIMENTO car depuis une année je n’ai cessé d’avorter mes récits, et en les avortant, pour continuer sur le vocabulaire de la conception et de la genèse en filiation médiévale, j’avortais à chaque fois une partie de moi, car depuis toujours il me faut écrire pour exister. Je recommence ce blog en chapitrant librement ou rétrospectivement. C’était aujourd’hui le chapitre I de « I Remember ». About birth and rebirth.

Mais de quel crime s’agit-il ? (17 octobre 1961 / 17 octobre 2017)

Le 17 octobre 1961, l’Etat et la Police française ont assassiné des dizaines de personnes. A ce jour la vérité des crimes commis n’est pas faite. Une liste des noms des victimes est disponible sur internet établie par l’historien Jean-Luc Einodi. On parlait à l’époque de quelques morts puis d’une dizaine de mort, sa liste dénombre plus de 150 personnes.

J’ai décidé de traverser le jardin des Tuileries, je ne savais pas que c’était la FIAC. En me rendant au rassemblement qui avait lieu sur le Pont St Michel comme chaque année, là où enfin on a fait poser une plaque commémorative, j’ai ainsi piraté quelques espaces dédiés à l’art contemporain en semant le trouble ontologique que j’aime susciter : Non seulement les spectateurs et visiteurs de tous les pays se demandaient si je faisais partie de la FIAC et des installations qu’ils regardaient ou photographiaient mais au bout d’un moment ils étaient nombreux à venir me demander de quel crime d’Etat il s’agissait. j’ai pu ainsi me rendre compte de l’ampleur de l’ignorance de cet événement tragique. Quelles que soient les générations, la plupart des personnes rencontrées ne savaient pas que le 17 octobre se commémorait ce crime, ni non plus de quel crime il s’agissait.

Pardon, mais de quel crime s’agit-il ?

Outre le piratage du monde de l’art imprévu, je me suis retrouvé enfin sur le pont St Michel avec des dizaines d’algériens avec lesquels j’ai discuté à bâton rompu de la Kabylie et de l’Algérie. Tous me remerciaient pour mon soutien. tous me respectaient mais tous me misgenraient. J’ai dû un moment dire que je n’étais pas Madame, alors ils m’ont appelé Mademoiselle, j’ai dit non plus : je suis IEL moi je vous respecte et vous soutien,s, merci de faire de même. Ils m’ont dit d’accord. D’accord pour IEL. Transgendered victory !

Très précieusement, Chill Okubo m’a accompagné dans cette action avec sa caméra et a pris aussi ces deux photographies témoin. Un film s’en-suivra.

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The objective of this work is to become the object of a discussion (ou la défense des droits de l’enfant queer le dimanche à la Folie)

Dimanche 19 décembre je suis allé fêter l’anniversaire d’Amine, la dernière fois que j’y étais c’était pour le concert mémorable de Kiddy Smile. Quand je suis arrivé,  Amine m’a accueilli et présenté à ses deux meilleur(e)s ami(e)s. J’étais honoré. Anne-Claire était derrière les platines, elle portait un joli short, style feutre rouge. Un peu de mère noël dans l’air. On fêtait l’anniversaire d’Amine mais il y avait un sapin avec des boules et des gens qui se peignaient le visage en vert à côté. Jeremia et Dustin ont pris la suite. Jeremia était très chic pour l’occasion. L’atmosphère était dominicale, sweet et légère.  Je me suis envolé sur le petit dancefloor. J’aimais danser danser danser. C’était plein de queerness et de love. J’ai rencontré Philippe, un pédée de Montréal tellement queer et tellement adorable. On s’est aimés immédiatement. Il m’a dit ah enfin quelqu’un qui danse librement. Plusieurs dansaient très librement ce soir là, et ce qui était beau, c’est que toutes les générations se mêlaient. Un petit enfant tout bouclé a débarqué comme une furie sur le dancefloor, il s’est jeté sur moi en riant, je l’ai repoussé tout doucement, il est revenu se jeter sur moi et m’attraper la cuisse. Alors j’ai dansé avec lui. Puis il était si affectueux que je l’ai pris dans mes bras pour danser. Magique. Son père était tellement cool qu’il riait en le regardant.  C’est la Folie ça, un lieu à part, à cause des deux adorables personnes qui s’en occupent, Audrey et Rémi, qui ont décidé de créer un lieu mêlant l’art, l’activité associative et militante et le clubbing. Et aussi à cause de la dimension familiale du parc de la Villette. A la Folie, les enfants et les familles qui sortent de la Géode finissent par se retrouver sur un dancefloor pour une soirée queer, c’est ça qui est chouette. Tiens ça me rappelle le texte de Paul Preciado sur l’enfant queer. Il était encore Béatriz quand iel l’avait écrit. Ce texte où il dit qu’il a été un jour l’enfant que Frigide Barjot se targue de protéger. Le texte où il demande : Qui défend les droits de l’enfant différent? Les droits du petit garçon qui aime porter du rose ? De la petite fille qui rêve de se marier avec sa meilleure amie ? Les droits de l’enfant queer, pédé, gouine, transsexuel ou transgenre ? Qui défend les droits de l’enfant à changer de genre s’il le désire ? Les droits de l’enfant à la libre autodétermination de genre et de sexualité ? Qui défend les droits de l’enfant à grandir dans un monde sans violence ni sexuelle ni de genre ? A la Folie on défend les droits de l’enfant queer. Moi qui ai cinq ans et qui danse avec un enfant sur le dancefloor de La Folie je défends l’enfant queer. Je suis moi-même un enfant queer né à Mexico. Mais le récit de mes 5 ans, de mon anniversaire légendaire qui a commencé au Centre Pompidou avec la projection de Los Diablos azules, s’est poursuivi au Klub pour la Shemale et fini  le lendemain matin dans le noir du Péripat, et juste avant, à l’aube sur le dancefloor du Cabaret Sauvage avec Pepi, Janet Sabichou et Niz Denox, je le raconterai plus tard, dans un autre post, car celui-ci est déjà trop long. On dirait décidément que je passe désormais tout mon temps au parc de la Villette.Juste une photo magique de Pepi chéri, avant de poursuivre le récit de ce dimanche 19 décembre.

Birth day au Cabaret Sauvage
My birthday. Pic by Pepi Della Fresca

Bref pour l’anniversaire d’Amine j’ai beaucoup dansé avec Philippe  et puis aussi avec son ami Thomas qui portait un t-shirt qui s’est transformé en robe. Quand AminaOui mixait, un gâteau d’anniversaire  a traversé le dancefloor pour arriver avec des bougies qu’il a soufflées toutes ensemble de ses platines. Plus tard, lovely Audrey m’a offert un shot au bar comme presque toujours lorsqu’on se voit. On a trinqué avec Rémi puis on a tous mangé du gâteau au chocolat sauf Jeremia qui est vegan stricte, je lui ai dis qu’une bouchée ne lui ferait pas de mal il a accepté. J’ai terminé cette journée heureux; sauf que la soirée a été abrégée car à force de danser comme un fou dans la partie bar avec Philippe et Thomas, ma veste s’est déchirée, alors j’ai vite enfilé mon manteau pour disparaître dans la nuit.

Ce même dimanche 19 décembre, avant de venir à la Folie pour danser et défendre les droits de l’enfant queer, j’ai piraté l’installation de Tino Seghal au Palais de Tokyo. Comme je savais que ce qui était mis en jeu relevait de la disparition de l’oeuvre d’art au profit d’une proposition relationnelle réflexive, via des dispositifs soit conversationnels soit chorégraphiques, j’ai eu le désir de m’y insérer et de les prolonger. Marie C m’avait écrit pour me dire que ce dispositif qui interroge la place du spectateur le faisant devenir performeur l’avait fait penser à moi et à une photo prise au Palais de Tokyo, où je dialogue avec Ann Lee, personnage de manga racheté par Pareno et Huyghes. Lors de cet autre piratage en novembre 2012, quelqu’un m’avait demandé si c’était moi Ann Lee. Je ne sais plus ce que j’avais répondu. C'est vous Ann Lee ?

Puisque je n’existe que comme prolongement ou mise en question d’un geste, comme simple question, voire même comme suspension de la question, ce type de proposition conceptuelle interroge ma condition de hacker : à cause de moi elle est susceptible d’être exposée à ses propres limites autant qu’elle peut me renvoyer à mes limites. C’est vraiment ce qui s’est passé ce soir là, quand une participante s’est approchée de moi en me disant : « C’est vous la discussion ? ». En ne répondant pas à cette question, j’ai entamé une conversation. Je rembobine.

D’abord, une petite salle en bas où le visiteur plongé dans le noir est convié à participer à une danse chantée collective. Participer, car il n’y a de prime abord rien à voir, même si petit à petit, le seuil de la vision est déplacé et que l’on s’habitue alors à  reconnaître  des formes dans le noir. Black Out. Je suis ému. J’aime la nuit, j’aime me mouvoir dans la pénombre, frôler des corps que je devine, être avec eux invisible, comme si la nuit me révélait à moi-même, réalisant mon désir profond et paradoxal de disparition et d’invisibilisation.

Nous formons un groupe mobile, parfois compact parfois éclaté. Je commence à danser et à chantonner tout seul dans mon coin, ou bien avec des silhouettes dont je reconnais peu à peu les traits dans le noir, ils/elles qui engagent une vraie danse avec moi. Certains semblent surpris, d’autres indifférents, mais tous jouent très spontanément avec moi,  comme ils auraient joué sans doute avec n’importe qui d’autre de l’assemblée qui se serait approché d’eux puisque c’est manifestement la consigne. Mais peu s’approchent, même lorsqu’ils ne voient rien les visiteurs écarquillent encore les yeux dans le noir. Ils tiennent à leur place de regardeur. Quant aux performeurs qui ne doivent pas agir comme tels, eh bien parfois ils n’arrivent pas à lâcher leur trajet appris, ils ne parviennent pas à s’arrêter pour jouer au présent avec les accidents. J’adore incarner l’accident et prendre acte de la rencontre de celui ou de celle qui l’incarne. Et quand cela survient, c’est souvent à notre insu, comme malgré soi.

Le deuxième piratage a lieu dans la lumière. Plein feu. Un groupe de personnes danse et se croise en se regardant. Je m’approche. Une fille a l’air très surpris et entre en lien avec moi. Par le regard. Elle soutient mon regard comme je soutiens le sien. Elle a du défi dans les yeux. Elle tient. Je soutiens. D’autres me regardent en biais, n’osant pas me rencontrer ni ouvrir leur cercle. Ils ne savent pas se tenir dans le présent de la rencontre. Quand j’ose franchir le seuil pour faire exploser la limite du spectaculaire qui se recompose sans cesse, il y a bien toujours et encore un cercle de danseurs et un cercle autour qui entoure le premier, celui des spectateurs / regardeurs . En entrant dans ce cercle je réalise la proposition qui consiste à mettre en crise la séparation spectateurs / acteurs. En entrant dans le cercle je provoque l’assentiment de certains et la mise en crise de d’autres. Cette fille qui soutient mon regard a l’air ému, une autre commence à rire et ça se transforme en fou rire avec d’autres. Ces deux réactions suffisent à mesurer l’étendue de l’expérience, pour moi et pour eux. Je reste peu de temps, avec l’impression qu’il ne se passera rien de plus pour moi ni pour eux en terme de limites éprouvées. La limite ne sera pas plus déplacée, à moins de rester là des heures, car le passage à la limite est parfois juste une question d’étirement du temps. Ce qu’on n’ose plus beaucoup faire aujourd’hui. Ni dans nos liens ni dans nos engagements ni dans nos gestes.Peut-être aurais-je dû rester dans ce cercle une heure, et ne rien rien rien lâcher ? Je ne l’ai pas fait.

Je descends, j’emprunte les escaliers, arrivé tout en bas, j’entre dans une petit pièce où a lieu une performance avec quatre participants. C’est intéressant car ils avancent non pas masqués mais en se cachant le visage. Ils avancent en quelque sorte à reculons vers nous. Ils rasent les murs, occupent les coins et ( se) parlent, tels des moines dans la salle de l’Echo où ils chuchotent et se font entendre, grâce à l’espace. A la différence près que cela ne fonctionne pas du tout comme cette merveilleuse salle de l’Echo de l’abbaye de la Chaise Dieu en Auvergne.

La Chaise Dieu, salle de l'écho

Dans ce sous-sol du Palais de Tokyo, ils parlent, expriment leurs pensées ou émotions au présent. Dans un jeu d’improvisation calculé, comme il est coutume de le voir ou de le pratiquer depuis longtemps dans les arts scéniques contemporains, on improvise, mais à partir d’un canevas qui fait que l’improvisation est presque écrite, du moins est-elle régie par une règle du jeu. C’est intéressant, car la règle consiste d’abord à formuler la tête enfouie contre soi ou contre un poteau ou contre un angle de mur une phrase qui joue de manière performative The objective of this work is to become the object of a discussion. Cela a évidemment une fonction performative. Je décide de prendre à bras-le-corps cette proposition. Tout le monde reste assis ou sur la réserve. A regarder. Je prends à bras-le -corps la proposition et je me lance dans le vide. Je marche dans cette pièce, j’ouvre l’espace je casse les angles, l’esthétique géométrique, les trajets bien définis des interprètes, je m’approche des murs, je regarde les visiteurs qui me regardent. Lorsque je me pose un moment contre un mur, une jeune fille s’approche de moi et me demande : « C’est vous la discussion ? ». Je réponds : pas spécialement, mais on peut, si vous le voulez, discuter ensemble. Elle rougit et accepte. Je lui demande de quoi elle a envie de parler. Elle dit qu’elle ne sait pas, puis après elle dit qu’elle veut bien parler de ce dont ils étaient en train de parler. Ce dont ils étaient en train de parler c’était du temps. La fuite du temps. L’un d’entre eux parlait de Proust. J’ai pensé que c’était pédant et chiant ce qu’il disait sur le temps en s’appuyant sur Proust. Alors quand on décide de reprendre à partir de là où on s’est arrêté on se demande si on peut agir sur le temps. Je crois que je commence à lui parler de l’invention du temps.Qu’on peut changer notre lien au temps par nos actes, ce que je fais ce soir,  avec nos actes de paroles, avec eux devenir agissants et agir sur le temps. Bien sûr le temps est une illusion. Il n’y a pas de réalité objective du temps. La conception linéaire et chronologique l’emporte toujours avec notre rapport à la finitude et l’on s’enferme alors dans cette conscience de la finitude et de l’implacabilité du temps. A l’inverse, dans la conception cyclique du temps, c’est beaucoup moins tragique. On parle et on parle. Je crois que j’ai depuis oublié la teneur de nos échanges, mais je me souviens de son visage, de cette rougeur, car cet empourprement était le signe de son audace et j’ai tant aimé voir l’effet de l’audace sur son visage.

Ma sortie de cet espace est difficile car l’une des participantes décide d’entraver mon avancée, lorsqu’elle sent que je veux passer, comme si elle m’épiait de côté avec un regard en biais, elle me coince pour m’empêcher. Je ne sais pas pourquoi elle fait ça. Elle ne m’a pas vu. Elle ne sait pas qui je suis. En proposant de me retenir de dos et avec son dos, en me coinçant, elle semble vouloir me faire sortir de mes gonds. Peut-être veut-elle susciter la discussion violente ? Ce que je ne fais pas. Enfin sorti dans le hall, je m’approche d’une petite pièce, une femme me regarde avec un peu d’insistance mais furtivement, je la regarde à mon tour, c’est Catherine Deneuve ! Dans cette pénombre on peut s’épier tranquillement. Elle esquisse un petit sourire en coin comme elle sait si bien faire. Dans ces circonstances étranges, Catherine Deneuve devient un concept incarné. Je me sens comme son envers. Elle est la survisibilité. Elle est l’icône. Elle n’est plus une personne. Elle est mille incarnations. Elle est Solange avec Françoise Dorléac dans Les parapluies de Cherbourg elle est Séverine Lerizy dans Belle de jour elle est Marion Steiner dans Le dernier métro elle est cent personnes. Je suis piraté par Catherine Deneuve. le piratage dure deux minutes. A peine.

Quand je sors du Palais de Tokyo je suis abordé par deux participantes. L’une est enthousiaste, elle me dit que ma tenue est géniale. Je lui dis que ce n’est pas une tenue que je suis comme ça et que j’étais là pour pirater. Elle me demande si le piratage a fonctionné. Quand je lui raconte la conversation et que oui selon moi le piratage a eu lieu, sa voisine intervient pour dire qu’attention il ne faut pas croire qu’ils/elles font ça comme ça sans préparation, qu’il ne faut pas croire que n’importe qui pourrait faire ce qu’elles font quand elles discutent avec les visiteurs, qu’elles; ils elles ont répété, que c’est un travail, elle dit et redira ensuite au moins à trois reprise : Moi je suis réalisatrice, si je fais ça, c’est parce que c’est une expérience et que ça m’intéresse.

En l’écoutant, je comprends que le paradoxe démocratique de cette proposition relationnelle qui souhaite annuler l’esprit de distinction, produit un sentiment inverse chez certains participant(e)s : le besoin d’exister en se distinguant. Elle ne supporte pas d’être annulée dans son statut particulier de créatrice et de professionnelle. Dans la salle des conversations, eh bien ils/elles ont un trajet, un parcours qui a été travaillé…. ça me rappelle une discussion avec des acteurs/trices qui ne supportaient pas l’idée d’être comparés avec des handicapé(e)s acteurs ou d’acteurs handicapés, comme si la valorisation du handicap annulait leur exception et leur professionnalisme. Car pour certains, l’acteur, c’est celui qui sait refaire autrement en pensant pourquoi il le refait, rejoue autrement. C’est comme si la qualité de l’acteur reposait sur sa capacité intellectuelle à se penser  et à maîtriser ses choix, comme si l’acteur handicapé, autiste, psychotique, ne pouvait, lui, accéder à cette forme de conscientisation de lui-même.

Je pense de plus en plus que c’est ce type de hiérarchie qui est à abolir, que lorsque cela aura eu lieu,  commencera enfin la révolution, car la révolution c’est avant tout la passion pour l’égalité, et cette passion pour l’égalité est la moins partagée.

Juste avant de partir, je retombe sur Catherine Deneuve qui est là en bas des marches, elle sursaute de nouveau légèrement en me voyant, quelqu’un lui demande d’être pris en photo à ses côtés. Je regarde cette scène en pensant à mon post des jumelles de novembre 2015,  l’extrait du film de Jacques Demy où Catherine Deneuve chante avec sa soeur Françoise Dorléac. En regardant le film Paterson de Jarmush qui s’arrête sans cesse sur des jumeaux et des jumelles, je repense  aussi à l’importance des jumeaux et des jumelles dans ma vie, ce qui avait eu lieu lors de la fête de Ganesh à la Chapelle où je n’avais cessé d’en rencontrer. Je quitte le Palais de Tokyo, descends dans le métro, il fait très très froid. Direction Nord de Paris. Direction La Folie au Parc de la Villette où a lieu l’anniversaire d’Amine. Ce piratage m’a mis en joie, j’ai envie de retrouver une autre scène, le petit monde queer de la nuit queer. Direction La Folie. Les dancefloors sont des terrains de jeux tellement passionnants. Même quand tout est nul et que rien ne prend, cette mélancolie du dancefloor est insubstituable.Mais la soirée n’était pas nulle, elle était magique.