O fantasma

Dimanche 7 avril, j’avais rdv avec mon amie Marie pour aller voir un film d’Albert Maysles sur les hôpitaux psychiatriques en Russie au Centre Pompidou. Elle m’avait dit que c’était un cinéaste qui comptait beaucoup pour elle et son cinéma,  autant que Jonas Mekas que j’aime beaucoup, mais comme Maysles je ne le connaissais pas, ça m’a motivé pour dépasser mes craintes et considérer que ce serait peut-être le calme dominical après la fureur jaune du samedi. Je suis arrivé en avance, et en chemin, dans le métro, j’ai eu soudainement le désir d’aller pirater la fontaine de Niky de Saint Phalle, j’ai pensé que je pourrais peut-être même marcher dans l’eau. Quand je suis arrivé devant, je n’avais pas besoin de me demander comment entrer dans l’eau, car elle était vide, et je n’ai pas longtemps hésiter à aller me promener dedans. J’y ai vu un signe heureux. C’était comme fait exprès pour moi !

J’ai déambulé un certain temps, puis j’ai élu la sculpture qui me semblait la plus proche de mon univers. Vraisemblablement inspiré par ma présence, un homme est entré à son tour dans la fontaine vide avec son petit garçon qui était plus intéressé par moi que par les sculptures, ce qui agaçait son père qui faisait tout pour ne jamais croiser mon regard; J’ai eu à peine le temps de prendre une photo et d’aller chercher de l’eau, mon piratage s’est arrêté tout net avec l’intervention ultra agressive de la bac. Alors que j’étais assis sur le rebord du bassin, deux hommes sont arrivés me montrant leur carte professionnelle et me rappelant la loi qui stipule que nul ne peut être, ou avoir ?, dans l’espace public le « visage » dissimulé. Avec ironie et agressivité, il m’a dit que je ne devais pas l’ignorer, puis a ajouté d’un ton goguenard « Vous êtes quand même au courant qu’il y a eu des attentats en France et un plan Vigipirate ensuite ? » Oui oui. Alors vous enlevez ça. J’ai dit que je ne l’enlevais jamais car c’était mon visage et j’ai précisé aussi que j’étais au courant, mais que moi ça n’avait rien à voir. J’ai commencé à expliquer qui j’étais et ce que je faisais – en évitant bien sûr de révéler ma vraie identité de pirate et de hacker sous peine d’être arrêté de suite – et c’est là qu’il s’est énervé. Il m’a d’ailleurs dit que là je commençais à l’énerver, et que si je continuais on allait aller régler cela au poste. Il m’a aussi demandé d’un ton menaçant si je savais que c’était une oeuvre de la mairie de Paris, comme si cela devait me faire peur. Il m’a alors reformulé l’enjeu de son intervention, et bizarrement il a alors élargi le cercle des possibilités : J’avais soudain deux options, soit j’enlevais cette « cagoule » (mon visage donc) tout de suite, soit je rentrais chez moi.J’ai dit que je rentrais chez moi, mais évidemment ce n’est pas ce que j’ai fait.

IMG_20190407_162313J’ai fait un grand tour pour rejoindre le Centre Pompidou, et comme d’habitude j’ai emprunté mon passage secret pour entrer dans le Centre et contourner le service sécurité qui est avec moi INTRAITABLE. Arrivé dedans, ni vu ni connu je suis descendu à la salle de cinéma. Installé confortablement dans un fauteuil, je goûtais à la quiétude de la normalité, au sentiment heureux  d’avoir du répit et même je m’enorgueillissais d’avoir du talent pour échapper aux persécutions, je soufflais et je jubilais, mais c’était trop tôt pour le faire, car soudain une tête est apparue dans mon champs de vision qui me scrutait, un pompier ! Pompier qui me demandait ce que je faisais là et qui a alors entrepris de m’expliquer les règles de sécurité qui interdisent d’être dans un espace public le visage couvert. Là encore, j’ai expliqué que moi ce n’était pas pareil, il m’a dit qu’il comprenait, mais qu’il était obligé d’appeler sa supérieure, la chef sécurité, qui bizarrement est arrivée juste 5 minutes après, comme si ses fonctions sécuritaires de chef lui conféraient des dons extraordinaires de téléportation.Pourtant, j’étais déjà venu dans ce même cinéma pour voir Los diablos Azulez, le film de Charlotte Bayer Boch; c’était en décembre 2016, et ce jour là, il y avait encore un lien indirect avec Marie, car elle présentait le lendemain un des films de son ami Joao Pedro Rodrigues, qui invitait le film de Charlotte, et lorsqu’il m’a vu dans la salle à l’occasion de la projection de Los diablos azules, il a dit ensuite à Marie qu’il était très touché et impressionné qu’une personne comme dans son film O Fantasma existe dans la « vraie vie », ou que le personnage de son film existe. Car son personnage est lui aussi tout en latex, mais noir, et comme moi se promène ainsi dans le monde. La première personne à m’avoir parlé de ce film, c’est Aifol Aster, c’était en 2012, quand nous buvions du jagermeister assis sur les marches devant la bibliothèque François Mitterand. J’ai regardé l’extrait vidéo qu’elle m’a envoyé, et je me souviens avoir été saisi et même érotiquement catché par l’érotisme gay et sauvage des séquences. Plus tard, j’ai acheté à Lisbonne une anthologie du cinéma queer et je suis tombé sur une photo de lui. Quand je l’ai finalement vu, j’ai aimé le film, mais je n’ai pas du tout aimé l’association, car ce personnage est une sorte de violeur, qui entre par effraction dans une maison.https://youtu.be/OfZ59XqIt8A

Pour revenir à la chef sécu de Beaubourg, elle m’a parlé avec autorité et fermeté. Elle était grande, blonde et autoritaire, elle m’a ordonné de me lever et de la suivre et m’a dit que nous n’allions pas parler ici. Calme et déterminée, elle semblait assurée de parvenir à ses fins sans créer d’esclandre, c’était assez cohérent avec le film que j’allais voir sur les hôpitaux psychiatriques, car elle avait l’assurance tranquille des gens d’autorité qui incarnent la normalité et la loi face aux fous. Elle agissait vraiment très calmement. Elle m’a ainsi entraîné en dehors de la salle avec douceur, j’aurais dû refuser et attendre qu’on m’évacue, mais après je n’aurais plus jamais pu entrer dans Beaubourg, alors que là, je me réserve encore de beaux hackings devant moi. Je ne sais pas pourquoi mais j’étais soudain triste et fatigué, et quand elle m’a expliqué que j’allais devoir sortir du Centre, je me suis mis à pleurer. Des larmes coulaient sur mes joues, je ne disais plus rien, et ma tristesse d’enfant qui ne proteste plus l’a agacé, et elle s’est mise à se justifier encore davantage, je ne répondais plus rien, j’ai juste demandé à rerentrer dans la salle pour voir Marie, qui était elle aussi toute triste d’apprendre que je ne pourrais pas venir, et surtout de me voir pleurer. La chef de la sécu lui a dit qu’il fallait la comprendre, que la loi était la même pour tous, et qu’on ferait pareil à sa place. Marie a alors répondu que non elle ne ferait pas pareil. La chef sécu ne savait pas qui était Marie, elle ne savait pas qu’elle parlait à l’amie des transgenres, à la défenseuse de tous les excentriques du monde, ni qu’elle a magnifié Genesis P Porridge et Cassandro le catcheur gay, parce que sûrement cette chef de la sécurité ne connaît ni Genesis ni Cassandro. La chef de la sécurité était loin de nous, excédée, elle s’est tourné vers moi pour me dire d’arrêter de pleurer, que ce n’était pas grave, qu’il y avait bien plus grave dans la vie, oui, des gens mouraient dans le monde. Marie a alors ajouté avec sa petite voix douce : elle peut pas entrer juste pour une heure ? C’est juste une projection de film !  C’est à ce moment où je ne m’attendais plus à un renversement heureux que la chef de la sécurité a faibli.

Bastien, adorable étudiant queer à Sciences Politiques de Paris que je viens de rencontrer, car il voulait écrire sur les liens entre performativité, ma pratique et mon identité de hacker, a écrit entretemps et a développé un passage très intéressant dans son texte à partir du récit de cet événement des larmes et de la chef de sécurité, en analysant comment l’émotion a créé de la désorientation positive et a conduit à re-conscientiser cet agent qui autrement obéit bêtement aux injonctions idiotes de la loi sécuritaire, sans jamais déroger. Mes larmes et la douceur de Marie l’ont rendu à son humanité, et c’est ainsi que j’ai pu voir le film. Après, j’ai filé rejoindre Alix aka H. et Leslie Barbara Butch à Belleville, car elles reprenaient ce soir-là leur performance à la Java. Alix était attablée à l’intérieur du bar Le Zorba et m’a hélé lorsqu’elle m’a vu passer sur le trottoir. Je me suis installé avec elles deux; Leslie était préoccupée par son tournage car Mathieu Foucher, co-organisateur de la revue Friction et de la soirée qui allait commencer, écrit aussi dans Vice, et a décidé de faire un portrait de Leslie. Quand je suis descendu aux toilettes, j’ai croisé dans l’escalier le chanteur Mohamed Lamouri, le chanteur aveugle de la ligne 2, qui, lorsqu’il chante, laisse tout le monde médusé autour de lui, c’était un peu magique de le croiser là, et mon coeur s’est réchauffé avec toutes les émotions de la journée, la petite mélodie de Mohamed, avec en fond les toits de Paris qui défilent en même temps parce qu’il chante toujours dans le métro aérien, est arrivée et a envahi tout le Zorba.

Au programme à la Java, la projection du film Mutantes de Despentes, puis la performance Bash back  que Leslie Barbara Butch et Alix aka H. (aka Hélène Mourrier ana my love) présentent depuis deux mois, en particulier dans les soirées LGBTQI. C’est une déclinaison de la performance Cy-Bitch qu’a écrite H. l’année dernière au Confort Moderne à Poitiers et dont le texte est paru en février cette année dans la revue « Comment s’en sortir ? » animée notamment par Elsa Dorlin, et consacrée cette fois-ci au thème de la Chienne, non dans sa dimension antispéciste,  mais entendue ici au sens de bitch justement. H. entremêle son écriture à celle du Scum Manifesto de Valérie Solanas et du Bitch Manifesto de Joran.

Leur co-présence sur scène était saisissante, et dans cet espace à l’ambiance déjà un peu surchauffée par la projection de Mutantes, la performance était très forte. Elles avaient décidé que Leslie commençait seule sur scène et qu’Alix se fraierait un chemin dans la foule en s’avançant lentement du fond vers elle. Avant, dans les backstages, j’ai eu l’émotion et le privilège d’assister à leur très beau rituel, où Alix écrit sur le corps de Leslie, qui arbore fièrement ces inscriptions comme des étendard sur scène, comme on peut le voir dans le beau portrait qu’à pris d’elle Gaëlle Matata, photographe qui fait elle aussi partie de la revue Friction. J’ai repensé à toutes les soirées passées ici, aux croisements avec Pepi et Niz Denox et Jérémie Boulanger dans les backstages. Et puis Maïc Batmane a pris la suite de Leslie derrière les machines. On était tous heureux.se.s de se re-voir, car le dimanche d’avant je n’avais justement pas pu voir la performance « CY-Bitch de H. qu’elle montrait à la Grande Halle de la Villette. Dans les backstages, j’ai repensé à tous les beaux moments passés ici, à toutes les Trous aux biches, à Pepi, à Niz  Denox à Esmé à une des dernières fois où j’étais avec Léonie Pernet et Rebekka Warrior. Mathieu était très gentil, j’ai fini la soirée à danser un peu doucement sur le dancefloor avec Gabriel. J’étais fatigué de la folle soirée de la veille à la Station où on a dansé comme des dingues jusque l’aube, avec des inconnu.e.s dont un lillois Arnaud adorable qui organise une fête gay et queer et qui veut qu’on vienne, il allait prendre son train directement en sortant le matin.

J’ai filmé un bout de la performance que je vais bientôt mettre en ligne.

Et last but not least, voici le mix de Leslie, avec l’arrangement d’idir et la voix de H. https://soundcloud.com/lesliebarbarabutchzak/bash-back-cy-bitch-idr-barbara-butch-edit-mange_moi?utm_source=soundcloud&utm_campaign=share&utm_medium=facebook&fbclid=IwAR3iPjNuSWEgzSPaqcPsow-GmiYiA4qwPTrCSN6Fes-ad3TKGgXT32uBH0E

 

 

Rebirth ! Plus fort que moi, je sors ce soir

Samedi 30 mars, jour de manifestation des Gilets Jaunes auquel il m’arrive de me rendre, mais de moins en moins à cause de l’intensification terrifiante des violences policières, j’ai participé à la manifestation commémorative de la Grande Marche du retour des palestiniens, qui s’était soldée en 2018 par des massacres perpétrés par l’armée Israélienne. Contrairement à la plupart des Manifestations des Gilets Jaunes, celle-ci, tout comme celle du Climat, était autorisée; ce qui signifie que je pouvais m’y rendre plus tranquillement qu’à d’autres. Même si j’étais un peu inquiet dans le métro et dans les rues, j’avais l’impression qu’une fois arrivé, il ne m’arriverait rien de terrible.

Place de la République, les militant.e.s avaient organisé une véritable mise en scène de la terreur israélienne. D’autres s’étaient mis dans la peau de soldats israéliens qui braquaient leur arme en carton en direction des manifestants, c’est à dire moi-même.

Par solidarité, ce jour- là j’ai décidé de couvrir mon visage d’un Keffieh. Par solidarité et aussi par goût du hacking et du happening.  Mon visage pose légalement problème en France depuis 2010, mais davantage encore depuis quelques mois, où l’on assiste à une gigantesque et terrifiante répression étatique qui emprunte toutes sortes de vieilles mais aussi de nouvelles stratégies. Nous vivons depuis les attentats de 2015, et surtout depuis l’apparition du mouvement des Gilets Jaunes et de l’adoption de la loi anti-casseurs, dans un Etat liberticide, et c’est dans ce contexte que mon visage, de trans et/ou de hacker est désormais de moins en moins perçu comme tel par les agents de l’ordre et les fonctionnaires des institutions publiques de la République Française, et de plus en plus simplement et uniquement comme un masque qui dissimule mon « vrai » visage « bio ». Et comment expliquer à toutes ces personnes si sûres d’elles même qu’un masque est un visage ? Un visage qui résulte d’une opération de transmutation d’un visage et d’un corps biologique qui devient alors le contenant et le refuge d’une altérité, humaine & non humain.e…. Ni la réflexion sur l’actorialité ni la queerisation des moeurs n’ont encore atteint toutes les sphères de la société, et plus ça se durcit en terme sécuritaire, moins les esprits sont ouverts à cette pensée de la transmutation, à la fantaisie et aux cas limites. En allant chercher une bouteille d’eau Place de La République, un homme m’a dit d’un ton docte et paternaliste : « Vous savez que c’est interdit en France ? » « Vous n’avez pas le droit d’être comme ça dans la rue ». L’esprit sécuritaire et l’idéologie hygiéniste ont gangréné peu à peu l’ensemble de la société.

Recouvrir mon visage de latex d’un keffieh c’était donc à la fois soutenir les palestiniens et toutes les musulmanes voilées persécutées par le laïcisme à la française et me soutenir moi-même dans mon existence niée par cette même stupidité légale. Avec les militant.e.s pro palestinien.ne.s je me suis redonné, en le dissimulant, ce visage que l’on veut m’enlever.

Cela faisait longtemps que je voulais le faire, j’attendais simplement le jour opportun. Je mesurais le risque que les personnes concernées, les militant.es, ne comprennent pas mon geste ni mon identité, et qu’elles se sentent même froissées. Il est rare que je conçoive un hacking légèrement, sans me soucier de la cause et des personnes que je rejoins et que je peux éventuellement blesser. Ce qui m’a motivé, c’est l’importance de cette commémoration, car depuis le 30 mars 2018, la bande de Gaza a connu une augmentation du nombre de victimes palestiniennes dans le cadre de manifestations de masse et d’autres actions organisées le long de la clôture de séparation avec Israël [Palestine de 1948] : 254 Palestiniens ont été assassinés à Gaza entre le 30 mars et le 31 décembre, dont 180 qui ont été abattus lors des manifestations du mois de mars.

Lors de cette marche, il n’y a pas eu d’incident. J’ai porté l’immense drapeau avec des femmes et des hommes hyper investi.e.s. Aucun ne m’a maltraité ni mal parlé, au contraire,  iels m’ont accueilli joyeusement, et parfois avec de très vifs remerciements. La marche a tardé à commencer, les prises de parole étaient longues, intenses, et très argumentées.

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J’étais en queue de cortège, tenant et tirant cet immense drapeau palestinien avec huit autres personnes, drapeau que nous devions régulièrement secouer pour qu’avec l’air il se gonfle comme une voile de bateau, puis la marche a commencé, et tout au long des grands boulevards, des groupes s’approchaient et reprenaient les slogans. Je ne m’attendais pas à un tel accueil de la part des personnes dans la rue.

Le soir, je suis allé à la Machine du Moulin Rouge pour une soirée qui réunissait la Angst et la Cocotte dans une seule et même soirée.  C’était un plaisir de retrouver Sylvain, avec lequel j’avais discuté quelques jours auparavant d’un projet de film sur le monde que dans le cadre d’une production de Spleen Factory. Luc Bertrand nous a d’ailleurs immortalisé.

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C’était joyeux de retrouver Richard en très grande forme, et puis aussi  un peu plus tard Brahim, Julian et Marin, devenus depuis peu des amoureux. Je suis allé faire une bise à Pepi quand il mixait dans la grande Salle, ça m’avait manqué, puis je suis allé m’assoir en haut pour regarder le dancefloor comme je fais depuis toujours à la Machine. Chill Okubo a pris un jour une belle photo de moi alors que j’étais installé comme d’habitude là-haut pour regarder en bas,et j’y pense souvent car elle traduit exactement l’émotion que je ressens lorsque je suis installé ; I Feel secure tout seul là-haut à regarder les ami.e.s sur le dancefloor. Inside Outside.

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Sur le mix de Solaris, puis plus tard sur celui de Louisahh, on a toutes dansé.e.s comme des folles. Une de nos battles a été immortalisé par Luc Bertrand. Je me mesure à Marin, tandis que derrière Julian, Alix et Brahim semblent peser un poids plume.

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Au moment de partir, on a croisé le bo KevinBo qui arrivait, elle avait fait l’après-midi une performance à Main d’Oeuvre, j’avais tellement envie de la voir, mais à cause de la manifestation ce n’était pas possible. Iel avait illuminé notre soirée à Berlin l’été dernier en nous accueillant merveilleusement et en faisant la folle à l’entrée, mais aussi plus tard sur le dancefloor. Je me rappelle aussi de sa délicatesse, lorsqu’iel me remettait doucement et avec agilité une petite mèche de cheveux qui tombait sur mes yeux. Il n’y a qu’Alix pour faire cela habituellement. On avait terminé  la soirée à danser dehors toutes ensemble dans le dancefloor jardin parce que Kevin nous avait tiré.e.s dehors pour écouter le mix de son amie. Samedi soir, elle portait des dreadlocks blanches très longues qui contrastaient avec la noirceur de la peau de son crâne en partie rasé. Elle était belle et c’était la folle joie de se revoir, on est tombées dans les bras les unes des autres. L’été dernier à Berlin, nous avions fait un long bout de chemin ensemble après le club, et par terre on s’était arrêté.e.s, car il y avait un petit bracelet, elle me l’a mis autour du poignet, je l’ai gardé en souvenir de cette soirée magique, et puis après, je crois que j’étais trop défoncé pour me concentrer sur la conversation qu’elles avaient toutes les deux, je marchais derrière, c’était à mon tour d’avoir un peu mal au ventre, je me souviens qu’elles parlaient du monde de la nuit berlinois et d’une forme de stigmatisation raciale qui existait très fort dans la ville. Kevin insistait beaucoup là-dessus. C’est vrai que Berlin est une ville blanche. Gay et queer mais très blanche. Kewinbo aime à se définir comme Door bitch et c’est une véritable bitch community que nous formons toutes.

Le lendemain soir, je me suis rendu à la Grande Halle de la Villette pour assister à la performance « Cy-Bitch » de Alix / aka H. aka Hélène Mourrier / Performance que je n’avais pas encore vue, dont je connais et aime beaucoup le texte, qu’elle a intitulé « Le devenir chienne cyborg » que l’on peut trouver dans le dernier numéro de la revue « Comment s’en sortir »en ligne sur le WEB, revue  animée par Elsa Dorlin, dont le thème est « Chienne ».

Alix avait anticipé le barrage du Plan Vigipirate en demandant aux organisatrices des performances pour 100%; nous étions donc tranquilisé.e.s quant à la possibilité que je puisse entrer et assister à cette performance. Mais peu de temps avant que je n’arrive elle m’a prévenu affolée et attristée que la réponse était négative, à la grande surprise des organisatrices elles-même. Je suis venu quand même, avec l’habitude de tenir bon, d’inventer des pirouettes et de faire céder les barrages à force d’arguties ou de tours de passe passe. Mais arrivé devant l’entrée de la Grande Halle, un groupe d’agents de sécurité était posté à l’intérieur juste devant l’entrée et m’attendait pour m’annoncer que je ne pourrais pas rentrer. Ils sont restés cordiaux pour parler tous d’une seule et même voix : ils n’avaient rien contre moi et ils ne faisaient qu’appliquer la loi et le plan Vigipirate, qui, comme je devais sûrement le savoir, interdit le visage dissimulé dans l’espace public. Un des gardiens a alors exemplifié a loi : capuches, burqa, masque, tout ça c’est pareil; c’est interdit. J’ai encore essayé de faire bouger les choses en demandant de parler à leurs supérieurs hiérarchiques. Ils m’ont dit qu’il fallait que j’aille au PC Sécurité. Un autre a dit pas la peine je les appelle. Ils avaient en fait déjà la réponse : Quelques minutes après ils m’ont dit de nouveau non. A côté d’eux, l’organisatrice, Alix et Margot et Maïc Batmane étaient toutes désolées et tristes. H. devait aller faire sa performance, Margot m’a proposé de m’accompagner à la Folie où avait lieu le Dragbingo qu’Audrey SaintPé organise tous les dimanches. Au lieu de me mettre à hurler, comme lorsque l’on ne m’avait pas laissé entrer au Berghain, j’ai dit que je les attendais là-bas. Sur le chemin j’ai croisé Mathieu Foucher et son chéri Gabriel qui venaient voir la performance,  ils attachaient leur vélo. Je leur ai expliqué que moi je ne pouvais pas rentrer, ils étaient étonné, Mathieu pas tant que ça, parce que  depuis plusieurs mois nous discutons régulièrement des inquiétantes avancées liberticides et de la façon dont je parviens à résister et à exister malgré tout, et il passe d’ailleurs surtout son temps à écrire sur toutes les manières  qu’ont les groupes militants d’inventer des formes de résistance. S’il y avait un nom de journaliste queer à donner je dirais Mathieu Foucher les yeux fermés. Je me suis fait d’ailleurs décrire comme un aveugle la performance de H. et Margot m’a envoyé une photo qui résume non le contenu ni la puissance de trouble, mais l’esthétique de la scénographie. Au sol, Alix a dessiné une sorte de pentacle tracé au scotch blanc, j’imagine le texte en voix off, puis H. étirant le cou pour se détacher de ce collier que je connais bien puisqu’il vient de la Kaos et qu’il appartenait à notre copine. J’imagine aussi le moment où enfin détachée, elle danse à fond sur de la techno jusqu’à atteindre une forme d’épuisement.

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Arrivé à la Folie, Rémi puis Audrey, m’ont comme toujours adorablement accueilli, avec Audrey on a parlé en buvant un verre, le lieu était plein à craquer, l’ambiance survoltée, tout cela m’a réconforté, puis je l’ai suivie quand elle a mixé, et j’ai croisé Tony Regazzoni avec lequel j’ai discuté de son installation / exposition à Montpellier organisée par Glass Box. J’avais vu un petit reportage sur Arte où j’avais retenu une phrase où il disait qu’il s’était toujours intéressé aux boîtes de nuit et aux fêtes « comme le dernier lieu de rituel de l’homo Sapiens. » C’est d’ailleurs en tentant de re-citer cette phrase avec lui que j’ai entendu homo dans « homo sapiens » et me suis demandé s’il employait délibérément ce terme savant pour le subvertir homosexuellement avec le journaliste d’Arte. Je ne me rappelle plus de sa réponse. On a donc parlé de cette exposition sur le clubbing que j’avais prévue d’aller pirater, car mon existence est très liée au hacking mais aussi aux boîtes de nuit et à tous ces espace magique de la nuit TTPG où l’on m’autorise à être qui je suis et où j’ai rencontré tant de personnes qui comptent dans ma vie. Et puis je voulais aussi le pirater car H. y exposait, mais aussi Yvette Neliaz qui présentait de nombreuses photos et vidéos où j’apparais, puisque nous nous croisons dans les soirées depuis 2012. Je trouvais qu’un hacking était presque nécessaire mais je n’ai malheureusement pas eu le temps, j’attends donc que Tony veuille bien reprendre cette exposition qui s’appelle d’ailleurs du même nom que l’exposition de sortie des Beaux Arts de H. que j’avais piratée en mai 2016 aux Beaux arts de Paris : « Je Sors ce soir » (post de mai 2016 et sur laquelle j’ai écrit dans le dernier numéro de la revue Terrain Vague, en reprenant à mon tour les titres de Dustan en guise de titre de parties. 1/ Je sors ce soir et 2/ Plus fort que moi.)

Je viens d’ailleurs d’y penser : Pourquoi ne pas reprendre cette exposition à la Folie ?

Puis notre conversation a bifurqué sur un autre rituel de l’Homo Sapiens : l’érection des menhirs et des dolmens. Il y a quelque temps, Tony a parcouru la Bretagne dans tous les sens pour répertorier ces pierres immenses que nos lointains ancêtres ont installées. Je lui ai dit que moi aussi ça m’intéresserait de faire ce tour et cette cartographie, entre autre parce que j’ai entendu dire que tous ces sites étaient liés « ésotériquement » et magiquement à une cartographie énergétique fabuleuse.

Avant de partir il m’a demandé si je mangeais toujours des avocats, en souvenir d’une conversation écologique sur la décroissance et nos incohérences alimentaires et idéologiques, teintée de surréalisme désespéré, que nous avions eue dans les backstages de la Flashcocotte en décembre 2015 au Cabaret sauvage, où je fêtais je crois mes 5 ans, entre autre avec Pepi et Niz Denox. Vegan, je mange souvent des avocats, et Tony  m’avait expliqué son engagement écologique, et qu’il ne lui semblait pas possible de cautionner le fait de manger des avocats qui assèchent et désertifient des régions entières de l’Afrique. Depuis cette longue conversation, je ne peux jamais manger d’avocats sans penser à Tony.

Après son départ j’ai dansé, puis parlé avec Arnaud qui est toujours doux et lumineux,  un garçon a voulu m’initier au bingo, car j’ai avoué que je n’avais jamais joué de ma vie, il m’a donné une carte et j’ai commencé à gagner, il était soudain inquiet que je gagne à sa place, je lui ai dit que si oui nous partagerions alors les gains, mais heureusement cela n’a pas eu lieu, et puis tout à coup H. Margot Mathieu et Gabriel ont débarqué. C’était la fête et la joie des retrouvailles, la performance s’était bien passée, on a dansé, mais comme c’était dimanche, on est tous rentrés très tôt.

La journée n’était pas terminé, elle me réservait encore une heureuse surprise. Boulevard Barbès, j’ai croisé un ange avec un SMILEY sur le dos, Eva, qui de son vélo m’a hélé pour me dire qu’elle me connaissait et suivait mon travail, et qu’en séminaires à Sciences Politiques, elle étudie la performativité, et a un ami Bastien qui veut écrire sur moi et ma pratique. C’était si réconfortant de voir son sourire et d’avoir son intérêt après cette soirée de refus à la Villette.

Mirage 2000

As France is again on war,  as France continues to have colonial and neocolonialist ways of acting, as France sustains again the dictator of Tchad, I decided to do an happening.

Last sunday afternoon i took subway, I crossed all line 2 with a white flag.

In the subway I met a muslim woman with two childs. She asked me what i was doing, i told her I was going to Tchad embassy for protesting. She explained the meaning of white flag and the importance of being and living for peace to childrens using the pronoon SHE. The little girl said she didn’t understand nothing cause she thought i was HIM. I explained her i was nor boy nor girl. Then they helped me to find the Tchad embassy.

I met an unknown guy who took pictures.

La langue des oiseaux

C’est le printemps et on peut lire ici ou là des choses bien tristes sur le silence des oiseaux. Oui cela m’attriste beaucoup d’apprendre que de plus en plus d’oiseaux disparaissent, car je les aime, et je suis moi-même un oiseau.

Je suis né Cuco, ce qui signifie coucou en espagnol.  Ce coucou m’a hacké et je suis devenu hacker, Il s’est imposé à moi à Mexico en octobre 2011 au moment de la fête des morts. J’ai accepté cette visitation, même si ce n’est pas le plus charmant des oiseaux, je sais qu’il incarne aussi la subversion et le hacking mieux qu’aucun autre. He’s a sort of  bad bird. Je suis transgenre transspéciste. I’m a transbird. C’est difficile à expliquer, alors le plus souvent je me contente de dire transgenre, ce qui est déjà difficile à admettre pour beaucoup qui, lorsque je leur dis que je ne suis ni un garçon ni une fille, finissent parfois par me demander si j’ai une bite ou une chatte. Si je leur dis qu’en fait je suis un oiseau,  ce serait pire. C’est pourquoi je ne ne le dis qu’aux âmes soeurs que je rencontre ici ou là alla around the world.

C’est le printemps et c’est en ce moment que les coucous font entendre leur  mystérieux « coucou » qui, en retour leur donne leur nom. Ils émettent ce son, qu’on appelle assez improprement un chant , le plus souvent à l’aube dans les forêts, mais aussi parfois au milieu de l’après-midi, et plusieurs fois d’affilée. J’ai rencontré un garçon à la dernière Trou aux biches – fête queer, qui, si l’on en croit son nom, est interspéciste elle aussi  – qui m’a raconté qu’enfant il partait en forêt écouter le chant des oiseaux. J’étais heureux qu’il me parle de cela et de voir ses yeux briller. J’ai oublié comment s’appelait ce garçon ami du dancefloor et de la forêt, j’espère le revoir un jour. Je crois que c’était Boris. Boris l’ami des coucous.

J’ai appris dernièrement qu’une performeuse se dédiait à l’apprentissage des cris et chants d’oiseaux qu’elle intégrait ensuite dans des compositions sonores. On m’a rapporté qu’elle avait dessiné une partition de chant de coucou. J’ai décidé d’aller voir, lire et entendre cette partition et de hacker au passage son espace de jeu. Sur le chemin, quand je marchais dans la rue entre la gare RER de Clamart et le centre d’art Contemporain où je me rendais à pieds, un homme est arrivé derrière moi et a émis des sons, sorte de coassements terrifiants . J’ai sursauté et quand je me suis retourné, il a éclaté de rire. C’était étrange de rencontrer cet homme oiseau presque méchant, avec ses sons effrayants et son rire sardonique. Arrivé au Centre, je suis allé directement voir les partitions. La mienne n’était en fait qu’une petite ligne parmi d’autres, avec, dans la même page, la partition d’une mésange et d’une mouette.

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J’ai eu envie que son auteure vienne me la dire, me la murmurer dans mon oreille de latex, qu’elle dialogue quelques minutes avec moi. Mais ce n’était pas le moment, car quand je suis arrivé, la performance allait commencer, Violaine Lochu était déjà à l’intérieur, entourée de spectateurs, et dehors, au bout de l’allée, il y avait un musicien, Jean-Luc Guionnet. Tous deux créaient un nouvel espace devant nous. Quand elle a commencé à émettre des sons, un nouvel espace vibrant et mouvant s’est créé devant nos yeux et en hors champ. Nous étions tous tendus vers l’écoute.  Peu à peu, nous avons entendus des sons que nous n’avons pas l’habitude d’entendre, des sons que nous n’avions jamais entendus, des sons parfois étranges parfois effrayants. Des cris, des gémissements, des éructations, des borborygmes. C’était saisissant de voir l’espace s’inventer devant nos yeux et de faire partie de cet espace créé par un dialogue basé sur le mélange de proche et de lointain. Un enfant s’est mis à émettre à son tour des petits sons, sorte de rots et de hoquets, tout à fait en dialogue à son tour avec ce qui se passait. Parfois Violaine Lochu laissait échapper des cris d’oiseaux déchirants et son visage se modifiait, et celui des spectateurs aussi.  En hors champs, toujours insistait le son de l’instrument. Magnifique. Une petite fille se roulait par terre et étirait les bras devant elle comme pour danser. C’était un peu chamanique. J’étais heureux d’être là, mon être transbird se déployait, car il y avait vraiment des présences mi oiseaux mi humaines parmi nous et Violaine les incarnait tour à tour, les faisait naître devant nous et avec nous.

Et sur cette photo Violaine Lochut Jean-Luc Guionnet et les deux hackers : la petite fille qui a vraiment beaucoup participé, dansé et dialogué et moi même.29352391_1064371367058294_6593935666714179422_oIl m’a semblé entendre des sons parfois très proches, j’étais très ému, et à un moment j’ai cru entendre aussi le son du coucou. Je ne sais si j’ai rêvé. Après la performance, je suis retourné voir la partition. Je crois que je la murmure régulièrement depuis, comme j’avais chantonné la mélodie de RussianKids de Chassol, quand nous nous étions rencontrés en 2013 sur le dancefloor du Social Club. https://youtu.be/BK96vHF6Suo

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I REMEMBER III Londonian hacking « Behind the mask there is an other mask » : to Claude Cahun till Genesis P Orridge, transgendered links through times and spaces

Jeudi 24 août 2017

Il pleut. C’est un été triste. Juste idéal pour moi. Je viens d’arriver à Londres et je pense à mon dernier séjour en mai. Ce soir je comate un peu à Camdell Street où  j’attends tapi dans la pénombre de ma chambre étriquée que la nuit tombe vraiment pour sortir à Dalston street où il y a un café store où ils annoncent une soirée à ma mesure. Je suis toujours curieux de découvrir une  nouvelle soirée. Tonight je serai la médiévale queen. Je pense à la dernière fois que je suis venu à Londres, à mon hacking de la National Portrait Gallery raté, c’était juste avant les attentats, juste avant l’incendie qui a ravagé la tour.

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Je suis ici en plein mois d’août et on vient tout juste d’annoncer l’attentat qui a eu lieu à Barcelone. Je pense à Stéphane Von Brach qui habite désormais à Barcelone. Je me demande s’il va bien. Je pense à nos rencontres fulgurantes sur le dancefloor, à nos danses toujours si énergisantes, aux photos en souvenir. Je me dis que j’aurais très bien pu être à Barcelone maintenant près des ramblas, dans cette ville où en septembre 2016 j’avais marché heureux et libre justement sur les Ramblas. Il faisait alors si chaud qu’à la Barceloneta j’étais descendu à la plage où j’avais pris plusieurs douches d’affilée devant les regards médusés des baigneurs. Je pensais que mes chaussures mouillées sècheraient plus vite. Elles étaient si lourdes à porter ensuite que j’ai un peu regretté mon enthousiasme. Je me souviens avoir traversé  toute la ville en nage, avoir remonté un peu les ramblas pour aller pirater l’exposition consacrée au Punk au Musée du MACBA. J’étais heureux et plutôt fier d’avoir traversé la ville tout seul en plein jour. Sorte de piratage géant, comme une extension des possibles. Je suis toujours si heureux d’exister en plein jour et de pouvoir marcher seul dans des rues sans être inquiété. Sans me sentir menacé d’emprisonnement. Ce n’est pas le cas en F/Rance. Alors que ni à Barcelone ni à Londres ni à Berlin je ne suis interdit de séjour dans l’espace public. Les Musées c’est autre chose. Au MACBA je me suis fait refouler comme si souvent dans les Musées. Dans l’exposition il y avait des vidéos de Genesis P Orridge, comme ça me semblait un non-sens de faire une exposition sur le punk, parce que c’est l’institutionnalisation de ce qui devrait être ininstitutionnable et inaliénable, j’ai pensé que ce serait bien de foutre le bordel. PUNK is NOT dead. Mais ça n’a pas pu avoir lieu alors j’ai fait un selfie devant l’affiche « PUNK » et puis en marchant dans une petite rue à côté, j’ai vu une installation graphique au mur : DAYS TO COME. Elle m’a semblé emblématique de notre époque, des temps présents et à venir. Emblématique de tous les jours à venir désormais. Oui désormais nos jours sont placés sous le signe de l’explosif. Sous le signe brûlant du danger.

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En partant du MACBA, en me dirigeant vers les ramblas, j’ai rencontré un photographe chilien Patricio Salinas Agurto qui a voulu me prendre en photo debout dans la rue. Il faisait si chaud que je venais de m’arrêter à la Fontaine pour m’asperger le visage.

Aujourd’hui je suis de retour à Londres dans la ville de Throbbing Gristle, lui qui est devenu ensuite S/he, IEL aka Genesis P Orridge avec Psychic TV, IEL qui a inventé le concept de pandrogynie, eux que j’ai eu aussi envie de pirater en mai dernier au retour de Londres.

La dernière fois que j’étais à Londres, j’ai voulu pirater The National Portrait Gallery, l’exposition intitulée « Behind the mask there is an other mask », une déclinaison de l’oeuvre de Claude Cahun. Il me semblait juste et presque évident qu’ils m’ouvrent leurs portes car j’incarne le prolongement présent de la question au présent, mais la Sécurité m’a bloqué.

Pour protester contre l’absurdité de ce refus et du monde de l’art obtus, j’ai décidé de faire un happening devant la National Portrait Gallery. J’ai sorti mon drapeau et je me suis posté sous l’affiche avec l’illustration de Claude Cahun qui porte son masque comme une dépouille. Et c’est sous cette affiche et sous le titre « Behind the mask there is an other mask » que je suis resté une petite demi-heure en déployant mon long drapeau où est inscrit le texte de la loi française de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public.

Plusieurs personnes se sont arrêtées pour me demander de leur expliquer ce qu’il y avait écrit. Personne ne semblait vraiment faire le lien entre qui j’étais et l’affiche qu’il y avait au-dessus de moi. Je me suis attiré une certaine sympathie, en particulier des vieux punks anglais. Alix a immortalisé ce moment

Hacking National Portrait Gallery

 

Quand je suis rentré à Paris fin mai 2017, je suis parti presque de suite au concert de Psychic TV. A peine arrivé, j’ai aperçu mon amie Marie Losier qui était tout devant devant sur le côté un peu surélevée, parce qu’elle est petite et parce qu’elle n’en veut pas rater une miette. En discutant avec elle, je débordais légèrement l’espace « sécurisé ». Un agent m’a repoussé j’ai dit que j’étais avec « eux », alors il m’a laissé. Quand je suis arrivé sur scène, Genesis m’a souri, la bassiste m’a accueilli adorablement. Quelques minutes après, le batteur m’a chassé. Quand je suis sorti de scène, l’agent de sécurité était furieux d’avoir été dupé. C’est alors qu’un homme m’a dit qu’il avait filmé mon action et m’a montré une photo qu’il avait prise lors du vernissage de Jean-Luc Verna au MacVal, où je suis non pas avec lui, mais avec Alix

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Et puis il m’a envoyé le film.

Oiseau et simulacre, une tragédie interspéciste

C’est un destin digne d’un héros de tragédie grecque, accablé par un fatum qui le dépasse. Une mécanique cruelle et inéluctable, qui renvoie chacun à sa propre prison ontologique. C’est l’histoire de Nigel, le fou de Bassan, mort comme il aura vécu : seul. Un conte moderne fait d’amour, de mélancolie, et de faux congénères de béton.

Depuis le 1er février, c’est un hommage ému que rendent les médias néo-zélandais à celui qui passera à la postérité comme « Nigel sans ami ». Car Nigel, petit volatile à tête jaune pâle, était arrivé voilà cinq ans sur les falaises désertes de l’île Mana.

Ce confetti de terre, à quelques kilomètres de la côte ouest de la Nouvelle-Zélande, avait été déserté par les fous de Bassan depuis quarante ans, chassés de leur éden aviaire par des espèces invasives. Pour restaurer ce havre, des ornithologues n’ont pas ménagé leurs efforts. Espérant le retour de la colonie, ils installèrent quatre-vingts fous de Bassan de béton sur l’île. Des statues grossièrement finies, au plumage blanc et au bec noir, diffusant grâce à des panneaux solaires des enregistrements mélodieux de chants d’oiseaux. Pour mieux leurrer d’éventuels congénères, de fausses déjections avaient également été étendues autour des statuettes inanimées.

L’arrivée miraculeuse de Nigel fut pour les conservateurs une bouffée d’optimisme. Ils en étaient désormais sûrs : si un fou de Bassan avait cru à leur piperie, l’avenir était assuré. Les fous, espèce particulièrement grégaire, reviendraient bientôt en nombre animer de leur cri guttural le paysage onduleux de Mana.

Nigel (de dos).

« Fascination morbide »

Mais las ! Nigel restait, au fil des semaines, seule âme vivante à peupler le lieu. Durant cinq ans, il a vécu sa vie de fou de Bassan sur la falaise, rythmée par les petites joies d’une vie d’oiseau : un vivaneau goûtu, une touffe d’herbe moelleuse, une brise marine revigorante…

Toujours, il revenait auprès de sa colonie agglomérée, à laquelle il était « très attaché », a commenté auprès du Guardian le responsable de la conservation de Mana, Chris Bell. « Avec le recul, je pense que ça a dû être une expérience pleine de frustration pour lui », poursuit le ranger, qui racontait au site néo-zélandais Stuff cette « fascination morbide » de Nigel pour l’inanimé.

Car si « aucun homme n’est une île », comme l’écrivait le poète anglais John Donne en 1624, l’aphorisme semble aussi irréfragable en ornithologie. Au fil du temps, Nigel a bien cherché à tisser des liens avec ses pairs de béton.

D’abord, ce fut un rapprochement auditif. Des piaillements qui se firent plus pressants à l’endroit d’un leurre en particulier. Puis, au bout de quelques mois, on le vit revenir sur la côte, le bec chargé d’algues et de brindilles. A côté de l’élue de son cœur, Nigel commença à construire un nid pour sa vaine idylle.

Fidèle à ses fantoches bétonnés

A la fin de 2017, pourtant, un bouleversement de taille se produisit sur Mana. Un choc qui aurait pu changer l’existence de Nigel, et l’inéluctable précipice tragique vers lequel il voletait. Contre toute attente, trois fous de Bassan — des vrais, en plumes et en os — avaient finalement choisi de rejoindre l’abri de Nigel.

Mais tout volatile qu’il était, Nigel n’était pas volage. Il resta fidèle à ses fantoches bétonnés, et particulièrement à son voisin de nid, avec qui il avait décidé de partager ses jours. C’est dans cet écrin conjugal que Nigel a été retrouvé mort, mercredi 31 janvier.

Dans tout conte, il y a une morale. Particulièrement inspiré par le destin de Nigel, le site américain Vice en a trouvé six. Parmi elles, le rappel que « l’amour est patient, l’amour est aveugle ». Vous a-t-on déjà reproché de vous être épris de quelqu’un qui ne méritait pas votre dévotion ? Ne les laissez pas vous distraire, et soyez sûrs de vos choix comme Nigel, dussiez-vous en mourir seul. Après tout, la littérature en est une illustration permanente : les plus belles histoires d’amour ne sont souvent pas les plus heureuses.

Vice recommande tout de même de vous interroger régulièrement sur les raisons profondes de votre amour. « Rappelons là tout de même que Nigel présentait de forts troubles de l’attachement s’il se satisfaisait d’être en couple avec quelqu’un qui n’a rien fait pour lui pendant quatre longues années », note le site américain.

L’épilogue de cette histoire revient au ranger Chris Bell, qui a résumé la peine de son équipe : « On a le sentiment que l’histoire aurait pu se terminer différemment, qu’on pouvait être au début de quelque chose d’encore mieux pour Nigel. » Pour vous assurer donc de ne pas passer à côté d’un destin plus heureux, mettez en application le précepte de Vice : « Ne mourez pas. »

Devenir un hologramme

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Le 24 décembre 2017, j’ai piraté l’installation de Ryoji Ikeda à la Grande Halle de la Villette lors du dernier Festival d’Automne. Avec l’Etat d’urgence, les lois sécuritaires et l’existence de cette loi de 2010 qui interdit de cacher ou de masquer le visage dans l’espace public, je ne peux exister : Toutes mes actions, mon existence toute entière, sont  devenues un perpétuel hacking.

Tandis que je dansais, deux visiteurs m’ont filmé en pensant que j’étais un hologramme. Ce n’est que lorsqu’ils se sont approchés juste au-dessus de moi qu’ils ont vu que je respirais qu’ils ont compris que j’étais un être vivant avec de vrais battements de coeur.

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Plus tard, deux gardiens sont venus et m’ont demandé de retirer mon masque. Je leur ai expliqué que c’était mon visage et que je ne pouvais pas le faire et que je préférais sortir.

I REMEMBER. Chap II Mort à Venise

Je suis à Venise. J’ai hacké la Biennale. Endolori mélancolique et écoeuré par cette ville bondée de touristes, je suis atteint non pas du syndrome de Stendhal qui m’aurait plongé dans une commotion esthétique devant trop de sublime, mais du syndrome de Mort à Venise. Je viens d’inventer ce nouveau syndrome à cause du film au titre éponyme et de son inséparable symphonie numéro 5 de Gustav Malher qui donne un peu envie de mourir, mais aussi à cause d’une autre mort à Venise à laquelle j’ai pensé alors que je marchais le long du grand Canal.

En janvier 2017 Pateh Sabally s’est noyé en plein jour dans le Grand Canal juste en face de la gare ferroviaire. Sur un vaporetto, des touristes et des vénitiens l’ont regardé se noyer, certains ont filmé, d’autres ont commenté la noyade. Une vidéo a fait le tour du monde satisfaisant à la fois notre désir voyeuriste d’assister à l’irreprésentable – la mort en direct – et notre besoin de nous indigner qui nous préserve de la culpabilité. Dans cette vidéo, on voit un corps bouger et se débattre dans l’eau qui rapidement s’immobilise; saynète d’autant plus tragique et inouïe qu’elle est surplombée d’une autre scène. Des individus dans le vaporetto regardent, filment, ou crient « Rentre chez toi » ! Laissez-le il veut mourir ! Qu’il crève ! » D’autres, plus humains, hurlent qu’il faut lui envoyer la bouée de sauvetage qui finit par être maladroitement lancée à deux mètres de lui alors qu’il ne semble déjà plus bouger. Il n’est peut-être pourtant pas mort, il est alors peut-être encore juste inanimé à cause de la température glaciale de l’eau qui ne doit pas dépasser les 5 degrés. Mais on le laisse mourir.

Pateh Sabally avait 22 ans, il avait traversé la Méditerranée, quitté la Gambie, bravé tous les dangers et vivait depuis deux ans en Sicile, ses titres de séjour valables deux ans touchaient à leur fin.

Peut-être voulait-il protester contre cet acharnement administratif ? Peut-être était-il tout simplement déprimé et angoissé à l’idée de reprendre la lutte pour obtenir un droit de séjour ?

Pateh Sabally a traversé l’Italie, il est arrivé quelques jours avant de commettre cet acte qui l’a rendu célèbre pour quelques semaines dans le monde entier. Des millions ont lu et prononcé son nom. PATEH SABALLY. Pateh Sabally c’est comme Adama Traoré en France. Un nom qui circule désormais dans des milliers de bouches et d’esprits. Un Nom pour les martyr morts d’une oppression policière ordinaire et quotidienne. Un Nom pour tous et toutes les autres qui ne sont ni ne seront jamais nommé.e.s.

Pateh Sabally est venu mourir à Venise. Certains ont dit qu’il fallait le laisser car il voulait mourir. On a insisté sur le fait qu’il se suicidait. En tous cas qu’il l’aie souhaité ou pas on ne le saura jamais, ce que l’on sait, c’est que le 27 janvier 2017 il est venu mourir devant la gare, cet endroit symbolique de la libre circulation des nantis et des privilégiés. Il est venu, il a posé ses maigres affaires sur les marches, puis il est rentré dans l’eau froide et glacée au vue de tous et de toutes. Sans doute espérait-il être sauvé sinon ne se serait-il pas jeté dans la nuit ?

Oui il est venu mourir en plein jour, mais ses pleurs ses cris ses gémissement ont été recouverts par les cris des badauds et d’autres racistes, qui, s’ils avaient pu appuyer avec leur pieds pour qu’il ne remonte pas à la surface l’auraient fait. Mais il n’y a même pas eu besoin. Pateh Sabally avait échappé à la noyade en Méditerranée et est venu se noyer dans la plus belle ville du Monde où s’agglutinent chaque année 28 millions de touristes. Dans cette ville sublime, on ne voit presque pas de noirs, sauf quelques uns, la plupart postés au détour d’une ruelle faisant la manche avec l’air apeuré. Fait étrange quand on le rapporte au flux permanent de migrants africains en Italie. Les africains ont sans doute compris qu’il ne fait pas bon vivre en Italie du Nord et encore moins à Venise, où, depuis le changement de maire en 2015 le crédo est comme dans la plupart des villes européennes : « les migrants dehors ». Migrants et réfugiés sont devenus les mots de la honte qui effacent l’humanité de l’autre homme et nous permettent notre inhumanité.

A peine arrivé dans cette ville, j’ai éprouvé du dégoût. Il est peu à peu monté en moi et autour de moi comme l’odeur d’égout et peu à peu il s’est étendu, semblable aux effluves infectes qu’exhalent par moment les lagunes au détour d’une charmante ruelle ou d’un petit pont que l’on voudrait trouver adorable comme dans les cartes postales, mais que l’on regarde avec dégoût. Alors j’étais heureux de hacker cette installation de la biennale NO PAIN LIKE THIS BODY. NO BODY LIKE THIS PAIN.

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Cela me semblait la seule chose pertinente à faire, car déambuler parmi les installations en produisant l’habituel trouble que je suscite quand un piratage est réussi sur ce qui est ou fait art, m’a semblé insuffisant. Comme si au vue de ce que je ressentais, ma présence habituelle, en creux, sur le fil, par soustraction, ne me semblait plus assez offensante ni offensive dans ce monde clinquant, mais bien au contraire Inoffensive. On m’a demandé si j’étais artiste si j’étais à la Biennale j’ai répondu oui comme vous. On m’a demandé si j’étais comme ça pour la Biennale j’ai répondu que non que j’étais comme ça depuis six ans. On m’a demandé si ce n’était pas gênant pour aller travailler ou pour prendre l’avion, si on ne m’embêtait pas. J’ai souri devant la naiveté. Je suis monté dans la salle de garde où s’érigeait une immense et impressionnante sculpture : un bateau, avec un texte didactique nous expliquant que les bateaux de tout temps avait servi le commerce et le développement des échanges. La salle de garde a d’immenses baies vitrées ouvertes vers les sommets. J’ai été attiré par la lumière, depuis des heures j’étais enfermé et je n’avais pas vu à quel point le ciel était à présent dégagé. J’étais soudain sidéré par la beauté des sommets lointains enneigés, immaculés et étincelants. La nature, dans son brusque surgissement, faisait tout à coup office de vie réelle, elle semblait être soudain le « vrai » lieu. Je ne voyais pas  ces montagne enneigés comme un paysage romantique mais comme un espace temps où sentir écouter éprouver aux côtés des animaux. Et puis j’ai été rattrapé par la raison. La société du spectacle a bien sûr étendu ses frontières jusqu’aux sommets ! La salle de garde avec sa grande sculpture de bateau symbole des échanges ancestraux dans le monde…Ne nous gênons pas pour faire l’éloge de l’empire et de son histoire : Au commencement était le commerce du tabac du café. Célébrons les bienfaits des échanges comme les bienfaits de la civilisation dans les pays colonisés. Oui, pourquoi s’empêcher de neutraliser l’histoire ? De célébrer cette longue et interminable expansion de l’Empire qui a abouti au triomphe du capitalisme et des frontières rigides qui sont des fictions que les Etats fomentent pour continuer l’exploitation infinie de l’homme par l’homme.

A force d’errer dans cet immense décor en carton pâte, de regarder des productions artistiques et esthétiques complètement déconnectées des urgences à panser et /ou re-penser le monde, je me suis senti fier d’être qui j’étais malgré l’insuffisance immense de mes actions que je ressens. J’ai piraté la Biennale mais j’ai piraté aussi la ville puisque Venise toute entière est un Musée grandeur nature. On s’y déplace par troupeaux comme dans des salles d’une exposition à haute fréquentation à ciel ouvert. J’ai rarement éprouvé une impression si forte d’assister au dépassement des pires et funestes  prédictions de la décadence de notre époque engloutie dans la société du spectacle « Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. Non seulement le rapport à la marchandise est visible, mais on ne voit plus que lui : le monde que l’on voit est son monde. La production économique moderne étend sa dictature extensivement et intensivement »

Venise est bien ce monde et ce moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. Et le pire c’est que la marchandise à Venise c’est la culture. La marchandise c’est l’art. Le pavillon de Venise aux Giardini était à cet égard sidérant ou consternant de lucidité. Venise ou le luxe, c’était le thème. Avec ses inscriptions étranges et douteuses idéologiquement. E Man Che Lavora ! L’homme qui travaille ! Oui ! Pour fabriquer des diamants des bijoux. Mais qui est « cet homme » travaille ? Et pour qui ? L’apolitisation de cette installation est ahurissante. On doit donc admirer le luxe qui irrigue l’histoire de cette ville et on doit aussi sourire à la fin du dédale quand on a traversé la « porte orientale » et admiré l’éléphant qui la garde, enfin on est censé sourire quand on assiste à cette installation kitsch sur le luxe sentimental et creux. La musique suave et sentimentale avec une table dressée au milieu. Mais même si c’est ironique c’est tellement insuffisant…

« I REMEMBER. Chap I : 6 years ago, about birth and rebirth

Je viens de recevoir un message de mon wordpress me souhaitant un heureux anniversaire. C’est la beauté transhumaniste du monde moderne que de voir la machine que l’on personnalise entretenir nos illusions de relations interpersonnelles. Tel.l.e un.e amoureu.x.se elle se manifeste soudain là où aucun autre être ne s’est manifesté. Elle pense à moi ! Dans la version computationnelle de l’esprit humain, on parle non plus de l’esprit ou de l’âme, mais des mécanismes cognitifs que l’on peut rapporter aux calculs auxquels procède un ordinateur. Il y a quelque chose de séduisant et de satisfaisant dans cette version machiniste et réductionniste de l’esprit qui nous allège du poids des affres de la psychologie humaine.

Grâce à cette pensée machinique je fête donc ce soir à Venise mon birth day de hacker et de blogueur intermittent. Il y a six ans, le 25 novembre 2011, j’ai effectivement ouvert un compte pour y publier mon mini manifesto Who is Cuco ? Manifesto que j’avais écrit presque d’une seule traite à la fin du mois d’octobre 2011 dans un hôtel à Mexico à la suite d’un rêve d’oiseau aussi mystérieux que prémonitoire que j’ai fait le 19 octobre. J’ai écrit dans un carnet. Dans ce rêve, un oiseau magnifique et rare se manifestait et était menacé d’être tué par balle par un homme qui visait des oiseaux de chasse, mais aussi de très beaux petits oiseaux. J’y voyais notamment un rouge-gorge mais aussi un oiseau dont je voyais parfaitement le détail du plumage alors que j’étais pourtant très loin et qu’il m’aurait été normalement impossible de voir si bien. Cet oiseau que j’appelle d’abord pinson dans mon rêve est en fait beaucoup plus extraordinaire qu’un pinson, sa queue est ébouriffée, avec des nuances de bleu et de jaune incroyables. Quand l’homme va tirer je me réveille en pleurant.

Je suis devenu un peu cet oiseau sauvé mais surtout je suis devenu un autre oiseau annoncé par lui qui aussitôt s’est nommé  CUCO en espagnol cuckoo en anglais coucou en français. Le coucou est beaucoup moins mirifique que cet oiseau qui m’annonçait, car lui était une sorte de sublime version volatile de l’ange Gabriel dans une annonciation de Fra Angelico. LUI je m’en souviens était une revisitation de la Visitation. Plumes d’ange.

Si le coucou n’est pas sublime dans son allure, il est en revanche très subversif et anti-social. Comme les punks il n’est pas sympathique, il est anti-social et d’abord anti-famille. Ce qui revient au même puisque la cellule familiale est considérée comme une première forme de société ou d’organisation sociale dans les textes des philosophes grecs qui pensent le politique comme Aristote. Mais comme il faut bien une famille pour élever sa progéniture, le coucou dépose son oeuf dans le nid d’une autre espèce d’oiseau et vole ensuite au-dessus. C’est interspéciste et queer, car cela défait la norme du genre et des jeux de rôles papa maman. Le coucou reste non loin de sa progéniture abandonnée, il vole au-dessus, très haut dans le ciel, d’où peut-être le titre Vol au-dessus d’un nid de coucou ?  Ce n’est là que le début du piratage car le pire est à venir : L’oisillon coucou plus gros que les autres lorsqu’il grandit pousse les autres oeufs ou oisillons du nid. Anyway je n’ai pas d’abord choisi d’être ce sale coucou révolutionnaire squatteur et pas partageur, mais j’ai bien été choisi par ce mot et ce nom qui sont devenus miens, pour incarner en mode oiseau mon devenir pirate.

N’étant pas un être cisgenré je ne peux donc dire que je suis né tel jour à telle heure. Je peux seulement dire qu’il y a six ans je suis né à Mexico et puis seulement tenter d’approcher mes dates de naissance; dates au pluriel. Comme nous tous ?

Je suis  d’abord né sous la forme d’un rêve à Mexico, puis le lendemain et les jours qui ont suivi, le verbe a infusé un corps bio, si une telle fiction d’un corps « bio » existe. Car dans la version cisgenre versus transgenre on pense qu’il y a un corps naturel qui est subverti par sa déconstruction et sa réinvention, alors que je pense que le corps est toujours déjà le produit de processus de symbolisation, de jeux de rôle et d’incubation diverses et variées. Néanmoins ce que je peux dire c’est qu’avant d’avoir mon corps et mon identité d’aujourd’hui liée à mes actions à mes liens mais aussi à mon nouveau corps trans en latex, eh bien j’avais une identité cisgenre. Ce Verbe infusé s’est matérialisé en un petit mantra autour de Cuco qui d’emblée s’est pensé pirate. D’emblée hacker d’emblée pandrogyne trans et d’emblée anti et inter-spéciste. J’utilise intentionnellement un vocabulaire théologico-mystique (ou théologico-mystico-queer) car ma naissance s’est faite progressivement, ce qui nous ramène aux discussions médiévales passionnantes et complexes sur la conception et son calendrier. Au 12ème siècle, entre Cordou, Marrakech ( avec Maïmonide et Averroès) et d’autres villes en Europe on se demande à quel moment l’âme infuse le corps, c’est à dire l’embryon; Au bout de combien de semaines ? Des joutes intellectuelles ont lieu où s’affrontent la vision judéo-chrétienne incorporant la vision aristotélicienne du monde et une vision plus imprégnée de l’islam. Averroès et Saint Thomas d’Aquin s’opposent sur l’existence d’une âme individuelle qui viendrait infuser personnellement l’embryon ou d’un principe unique et global d’animation qui infuse et anime l’embryon.

En ce qui me concerne il n’est pas question d’embryon ni d’infusion de l’âme au bout de tel ou tel jour mais d’abord d’un rêve ( un premier oiseau se Manifeste) puis d’un autre nom d’oiseau hacker qui s’impose les jours qui suivent, Cuco, puis de l’écriture et de la publication d’un mini manifesto en bilingue français espagnol, qui me propulse vers le désir d’être dans le monde en peau de latex (manifesto que j’écris en même temps que mon nom) : s’ensuit la création d’un espace virtuel d’expression. Ma naissance s’achève ou se concrétise grâce à ma sortie dans le monde et mes premiers hacking en décembre 2011. Quelques semaines après cette expérience à Mexico j’ai ouvert en effet un espace d’expression et plus viscéralement un espace d’existence virtuelle. Il me semblait évident que ma vie incarnée dans le monde allait devoir être placée inévitablement sur le mode de la discontinuité. Peut-être qu’un blog était alors une manière de m’assurer une existence continue de par la possibilité qu’il offre de laisser des traces et d’ouvrir des liens pour les autres ?

Ces autres sont devenus parfois des ami.e.s et des lecteurs du monde entier. Car malgré la confidentialité de ce blog dont je fais peu publicité, malgré le fait qu’il soit écrit en français, mon blog est et a été régulièrement lu partout dans le monde, je l’ai découvert grâce à la Carte du wordpress qui se colore différemment selon les espaces en lien ou non, ainsi des personnes en Angleterre en Allemagne en Italie en Espagne  en Pologne en Slovaquie en Finlande en République tchèque en Autriche en Irlande en Hongrie en Roumanie  en Slovénie en Bulgarie en Suède en Norvège en Grèce en Lituanie en Lettonie en Croatie en Estonie au Luxembourg aux Pays-Bas au Danemark au Portugal en Algérie en Ukraine en Tunisie au Maroc au Canada aux Etats-Unis en Amérique Centrale en Amérique du Sud au Costa Rica au Nicaragua au Mexique au Brésil au Pérou au Chili au Vénézuela en Uruguay en Colombie en Israël en Australie en Nouvelle Zélande en Chine en Thaïlande en Russie au Japon au Vietnam aux Philippines aux Emirats Arabes Unis en Corée à Hong Kong au Liban en Afrique du Sud en Guadeloupe à l’île Maurice à la Martinique en Inde en Indonésie en République dominicaine en Jordanie en Corée du Sud en Egypte en Malaisie en Jamaïque au Burkina Faso au Qatar au Pakistan à Monaco au Togo au Sénégal en Haïti en Géorgie au Cambodge à Saint Pïerre et Miquelon au Gana se sont intéressées à ce que je fabrique (et je crois que j’en ai oublié à cause de l’interminable liste des drapeaux). Je fête donc ici à Venise ma naissance qui a eu lieu en plusieurs étapes entre le 20 octobre 2011 et décembre 2011. La ville du masque.

Cuco / Nature Morte / post soirée Corps VS Machine
Autoportrait. Nature morte. Post Corps Versus Machine Décembre 2011

J’ai six ans. Et je fête aussi ma renaissance IL RINASCIMENTO car depuis une année je n’ai cessé d’avorter mes récits, et en les avortant, pour continuer sur le vocabulaire de la conception et de la genèse en filiation médiévale, j’avortais à chaque fois une partie de moi, car depuis toujours il me faut écrire pour exister. Je recommence ce blog en chapitrant librement ou rétrospectivement. C’était aujourd’hui le chapitre I de « I Remember ». About birth and rebirth.

Mais de quel crime s’agit-il ? (17 octobre 1961 / 17 octobre 2017)

Le 17 octobre 1961, l’Etat et la Police française ont assassiné des dizaines de personnes. A ce jour la vérité des crimes commis n’est pas faite. Une liste des noms des victimes est disponible sur internet établie par l’historien Jean-Luc Einodi. On parlait à l’époque de quelques morts puis d’une dizaine de mort, sa liste dénombre plus de 150 personnes.

J’ai décidé de traverser le jardin des Tuileries, je ne savais pas que c’était la FIAC. En me rendant au rassemblement qui avait lieu sur le Pont St Michel comme chaque année, là où enfin on a fait poser une plaque commémorative, j’ai ainsi piraté quelques espaces dédiés à l’art contemporain en semant le trouble ontologique que j’aime susciter : Non seulement les spectateurs et visiteurs de tous les pays se demandaient si je faisais partie de la FIAC et des installations qu’ils regardaient ou photographiaient mais au bout d’un moment ils étaient nombreux à venir me demander de quel crime d’Etat il s’agissait. j’ai pu ainsi me rendre compte de l’ampleur de l’ignorance de cet événement tragique. Quelles que soient les générations, la plupart des personnes rencontrées ne savaient pas que le 17 octobre se commémorait ce crime, ni non plus de quel crime il s’agissait.

Pardon, mais de quel crime s’agit-il ?

Outre le piratage du monde de l’art imprévu, je me suis retrouvé enfin sur le pont St Michel avec des dizaines d’algériens avec lesquels j’ai discuté à bâton rompu de la Kabylie et de l’Algérie. Tous me remerciaient pour mon soutien. tous me respectaient mais tous me misgenraient. J’ai dû un moment dire que je n’étais pas Madame, alors ils m’ont appelé Mademoiselle, j’ai dit non plus : je suis IEL moi je vous respecte et vous soutien,s, merci de faire de même. Ils m’ont dit d’accord. D’accord pour IEL. Transgendered victory !

Très précieusement, Chill Okubo m’a accompagné dans cette action avec sa caméra et a pris aussi ces deux photographies témoin. Un film s’en-suivra.

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